1 | à venir...
NITASSINAN
Joséphine Bacon et Kim O’Bomsawin | Québec | 2026 | 78 minutes | Film d’ouverture
Presque une suite à Je m’appelle humain (2020), Nitassinan est le prolongement intergénérationnel d’un bout de route parcouru ensemble par la poète Joséphine Bacon et la cinéaste Kim O’Bomsawin, alors qu’elles coréalisent un film en hommage au territoire que se partagent tant bien que mal les Innus, les Cris et les allochtones du Québec, du coin de Pessamit jusqu’à la Baie James en longeant la Manicouagan. « Nutshimit », qui signifie « territoire » en innu-aimun, se traduit très mal, car le terme englobe aussi la relation nourricière et spirituelle que les Innus considèrent quand ils l’évoquent. Ce que « nutshimit » n’implique pas en matière de territoire, c’est sa délimitation, son périmètre, son attribution ou sa propriété. Même pour Bacon, qui est une autorité de l’innu-aimun, cumulant des décennies d’expérience de traduction et de travail dans la sauvegarde de son patrimoine linguistique, l’expression n’a pas d’équivalent en français ni dans les langues occidentales où toute notion d’espace territorial est profondément liée à des concepts de propriété terrienne.
C’est bien là que le film tient sa meilleure leçon : il propose le néologisme « nitassinan », la déclinaison au possessif de « nutshimit », comme une manière non pas de moderniser l’innu-aimun, mais bien de l’équiper face à la rhétorique coloniale blanche qui ne parle que la langue de la possession et donc de la dépossession. En cumulant les témoignages et les voyages nomades à travers nutshimit/nitassinan, le film donne à voir un périple ancestral qui trace et retrace le portage des nouvelles générations comme des ancêtres, captant une nature impressionnante en tant qu'unique témoin du temps et des peuples qui passent. Parmi la forêt, parmi les ruisseaux, les deux réalisatrices isolent un arbre, une roche, une branche, une touffe de lichen, travaillant à souligner par le cadre la singularité de chaque parcelle de nature. À sa manière, la réalisation des segments d’entrevues applique les mêmes gestes de différenciation, veillant à montrer des visages, des pratiques, des récits, et à les explorer à la hauteur la plus humaine, la plus terre-à-terre possible.
C’est dans cet écart entre le particulier si précieux (cette branche, ce visage) et le général immémorial, que le film finit toutefois par s’essouffler dans sa propre beauté, à force de cumuler les paysages majestueux, d’additionner les images de mains qui chassent, pêchent et cuisinent en reproduisant les vieux gestes qui font encore résonner nutshimit/nitassinan. La splendeur unilatérale et la tradition inébranlable apparaissent dans un style de carte postale extrêmement léchée qui ne laisse paradoxalement que trop peu d’espace aux revendications du film, comme s’il s’ankylosait d’esthétisme. Pourtant, difficile d’imaginer un film autochtone davantage d’actualité, alors que la communauté innue de Pessamit vient tout juste de rejeter l’entente d’Hydro-Québec, balancée sous la forme d’une quarantaine de pages en vue d’un référendum qui aurait eu lieu seulement dix jours plus tard et qui aurait privé de leurs droits territoriaux les Innus, et ce, pour les cinquante prochaines années (à lire ici, le texte de Natasha Kanapé Fontaine). En parallèle à ces tensions, on notera que le film passe généralement par-dessus le point de vue sensiblement différent de la population crie qui bénéficie depuis 1975 du Traité de la Baie-James et qu’on pourra entendre dans les témoignages présentés dans le Baie James 1975 (Mélanie Lameboy, Myriam Berthelet et Mathieu Fournier, 2025), aussi projeté au festival cette année.
Face à ces nouvelles ambitions coloniales, Nitassinan se profile comme un documentaire « inspirant », ce qui est à la fois sa plus belle qualité et son seul défaut. Dans l’enceinte du théâtre Outremont, bondée d’un public urbain de gala d’ouverture qu’on aurait dit en mal de randonnées, sous le regard de subventionnaires qui incarnent également cette hégémonie coloniale sur la culture, on espérait plutôt une esthétique de la revendication qui puisse partager toute la force de réinvention culturelle nichée dans son titre. (Mathieu Li-Goyette)
Sortie en salle prévue le 18 septembre (Maison 4:3)

prod. Baswewe Films / Night Market
AKI
Darlene Naponse | Canada | 2025 | 82 minutes
« Ce film est volontairement non verbal. Ce n’est pas le silence, c’est la terre qui parle. Le vent, l’eau, la glace, le tambour : ce sont aussi nos langages. » — Darlene Naponse
Darlene Naponse nous invite avec son deuxième long métrage à découvrir son territoire, sa communauté, dans un film-essai sans dialogue, mais qui reste bien loin d’être un film silencieux [1]. De prime abord, j’ai cru à un film sur le territoire, raconté en cinq parties distinctes : Biboon (hiver), Mnookmi (printemps), Niibin (été) et Dgwaagi (automne) et pour terminer Azhigwa (à cette époque). Avec un peu de recul, je pense en fait qu’il s’agit davantage d’un film raconté par le territoire que d’un film sur le territoire. Le territoire se présente sous toutes ses formes autant avec des plans de drone qui montrent l’étendue de la forêt que des plans à ras le sol qui se concentrent sur le macro. Les détails dans les flocons de neige durant l’hiver contrastent avec les feuilles tombées au sol à l’automne. Le calme de la nature se fait accompagner par des violons, mais se fait interrompre par le bruit brusque de l’arrivée du train. La nature est calme, mais la communauté reste vivante, animée.
Un film où le territoire se présente mais également qui, je crois, nous raconte le temps qui passe. En toute honnêteté j’avais des doutes au début de la soirée sur ma capacité à pouvoir apprécier le film d’ouverture d’imagineNATIVE 2026. Pas que j’ai quelque ressentiment contre le cinéma de Darlene — pas du tout —, mais j’avais cette petite crainte de ne pas être en pleine possession de mes moyens. Une tranche de vie s’impose : avant de me rendre à la projection j’ai dû me lever beaucoup trop tôt pour attraper le train Montréal-Toronto qui s’est avéré deux heures en retard. Je suis arrivé à mon hôtel où ma clé de chambre ne voulait pas fonctionner et suis donc resté coincé une heure de plus à l’extérieur. C’est de justesse que je suis finalement arrivé au TIFF Lightbox, sans avoir le temps de répondre à mes courriels ou aux appels manqués de ma mère. Le territoire m’a raconté le temps qui passe en rappelant l’importance de s’asseoir et de respirer un peu, de contempler sans parler. La communauté est montrée chez Naponse dans le cœur de l’hiver où les jeunes se rassemblent à la patinoire du coin pour une partie de hockey pendant que les adultes vont chercher les prises de leurs collets pour ensuite préparer un ragoût de lapin. Et puis, la neige commence à fondre, les parties de hockey deviennent des parties de basket, les promenades de Ski-Doo deviennent des promenades à vélo. À un moment, je ne sais pas exactement quand au cœur des 83 minutes du film, je me suis aperçu que le stress m’avait quitté. Le temps avait continué de faire son œuvre et la saison de baseball est redevenue la saison de la chasse. J’ai arrêté de penser à ma boîte de courriel, au fait que je dois préparer mon déménagement qui s’en vient et que ça fait trop longtemps à mon goût que mon crush a répondu à mon dernier message. Il s’est remis à neiger, ça a permis aux membres de la communauté de retourner récolter la sève des bouleaux. J’ai pris le temps de respirer un peu et d’écouter ce que le territoire avait à me dire.
La dernière section du film — Azhigwa (à cette époque) — nous invite ensuite à réfléchir sur la fragilité de cette nature qu’on observe maintenant depuis une heure en incrustant dans le montage des parties du territoire qui sont exploitées par la coupe forestière ou encore défiées par les usines. Chacune de ces choses m’a été racontée, par le territoire, sans qu’un être humain m’en parle pour me l’expliquer. Quand on parle de cinéma et de colonialité, je crois que c’est exactement de ça qu’il faudrait parler et Aki en est un parfait exemple. « Ce film est volontairement non verbal. » On parle de laisser la parole aux autochtones pour raconter leur histoire et finalement la chose la plus décoloniale à faire c’est de ne pas parler du tout. Le territoire raconte sans jugement et nous rappelle de respirer un peu, de profiter du moment, puis dans cette vie parfois trop rapide où les films jouent dans nos festivals en vitesse 1,5 ça me fait du bien de me dire que le cinéma autochtone est là pour nous rappeler de prendre le temps qu’il faut. (Vincent Careau)
[1] Cet article a été rédigé en marge du festival imagineNATIVE en juin 2026 à Toronto.
Prochaine projection : 9 août à 16h (Cinéma du Musée)
LEVERS
Rhayne Vermette | Canada | 2025 | 92 minutes | Les nouveaux alchimistes
LE film que je voulais voir cette année au festival. D’ailleurs, j’aimerais bien que ce texte ne soit qu’une ébauche en attente d’une sortie en salle, un préambule à une exploration plus fouillée de cet objet fascinant. J’aurais aimé que le temps me permette d’y retourner, et de mieux m’imprégner de son essence semi-chimérique, de m’abreuver de son flot hypnotique, où chaque impression passagère rappelle à la fois le mystique et le quotidien. De célébrer dûment le travail d’une cinéaste manitobaine emblématique qui s’écarte légèrement du chemin tracé par son premier long métrage, l’incontournable Ste. Anne (2021), pour mieux toucher à l’essence de cette ville qu’elle affectionne tant. En effet, bien qu’elle ne manque pas ici d’étayer la mythologie de la désormais mythique Sainte-Anne-des-Chênes, Vermette mâtine la facture documentaire de son film précédent d’une structure distinctement impressionniste, en adéquation avec le potentiel d’évocation des expérimentations visuelles réalisées avec ses trois caméras brisées. On pourrait utiliser une panoplie de métaphores pour tenter de décrire l’expérience, parler d’une ethnographie onirique, d’un kitchen sink lynchéen, mais rien qui puisse vraiment rendre justice à cet effort héroïque, sensitif, pour prendre la mesure d’un lieu perdu entre le prosaïque et le cosmique, le terrestre et le divin, la piété chrétienne et le spiritisme, l’autochtonie et le colonialisme, la nature splendide et les intérieurs chaleureux, le français et l’anglais, nos deux grandes solitudes nationales. Je dirai simplement que ce fut salutaire pour moi de voir un film qui cultive si obstinément le secret, qui aborde de manière si pittoresque la persistance du colonialisme, bref, qui éclipse si artisanalement la royauté cannoise des Carla Simón et des Lav Diaz…
Le film se divise en chapitres, tous identifiés par une (ou trois) cartes d’un tarot sur mesure, qui mêle certains arcanes classiques comme LE MONDE, LA LUNE, LE JUGEMENT, LE DIABLE à des figures plus… circonstancielles, comme LA FONCTIONNAIRE, LA SCULPTRICE et LA PROVINCE, références ludiques à la Sainte Trinité de la création artistique canadienne. Au fil de ces chapitres, réunis autour d’une histoire lâche de statue municipale, se mêlent des vignettes du quotidien et une série de rituels et de gestes mystérieux accomplis par quelques personnages récurrents, mais surtout par des silhouettes morcelées, floutées par la lentille d’une caméra brisée ou auréolées par le clair-obscur d’un monde sans soleil où des menhirs tombent du ciel et où il neige à même la pellicule. Ainsi, les accidents de voiture avec des ours côtoient indistinctement les explosions solaires, les engueulades à propos des règles du crib partagent la scène avec les apparitions monstrueuses de la Vierge, invoquée grâce à l’eau bénite tirée des larmes des femmes autochtones. Des flashs impressionnistes dansent avec des images stratigraphiques baignées d’étrangeté sur pellicule texturée aux reflets rougeâtres, des travellings oniriques sur des espaces domestiques hantés se gorgent des échos d’une bande sonore incantatoire, les petites idées et les idées transcendantes s’accouplent. Tout cela en l'honneur de la glorieuse Ste-Anne, qui pourrait très bien devenir un jour notre Twin Peaks, notre Trenque Lauquen. (Olivier Thibodeau)
*Texte originellement publié dans notre couverture du FNC 2025
Prochaine projection : 10 août à 21h (Cinéma du Musée)

prod. Digital Curanderas Productions
EN MEMORIA
Roberto Fatal | États-Unis | 2024 | 11 minutes
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DUWID TUMINKIZ — MAKUNAIMA É DUWID ?
Gustavo Caboco Wapixana | Brésil | 2025 | 15 minutes
Luna discute avec sa fille Sol. La nervosité est palpable. On l’attribue d’abord à des tensions mère-fille typiques, augmentées par l’approche de la quinceañera de Sol, qui implique la confection d’une robe à la hauteur de cet événement marquant. Mais on comprend rapidement que l’origine de cette nervosité est la visite imminente d’une compagnie d’assurance. Leur agente est venue vérifier que les souvenirs de Luna concernant ses années d’université, pendant lesquelles elle a obtenu son diplôme de mode, ont été effacés. Incapable de payer ses astronomiques dettes d’études, Luna a dû signer un contrat l’obligeant à restituer tout ce qu’elle avait appris durant son parcours en échange d’un pardon de la part des institutions financières… y compris chaque aptitude acquise et chaque anecdote personnelle.
En Memoria aurait pu être un épisode de Black Mirror (2011 – ). La référence est simplement incontournable, non seulement à cause du thème et du ton, mais aussi en raison de la facture visuelle et du rythme que le montage impulse au film. Sauf qu’au fond, ce que raconte Black Mirror en le situant dans un futur d’angoisse, En Memoria le repositionne en nous rappelant que le point d’origine de la dystopie est derrière nous, qu’elle a commencé il y a longtemps, avec la colonisation, et qu’elle n’a jamais pris fin.
Lorsque se conclut son entretien avec Luna, l’agente remballe son matériel d’analyse sophistiqué. Tout a été éradiqué durablement. Et pourtant, la robe de la quinceañera est bien là, somptueuse, détaillée, preuve incontestable de la maîtrise de son art par Luna. Les institutions, qu’elles soient financières, scolaires, coloniales, ne réussissent jamais à éradiquer les savoirs qu’elles veulent dérober. Comment pourraient-elles s’emparer de ce dont elles ne comprennent pas la nature ? Aucun effacement structurel ne peut venir à bout de ces connaissances qui transversent le corps et passent sous les radars des machines détectrices. Dans Duwid Tuminkiz — Makunaima É Duwid ?, un court métrage d’animation portant sur la réappropriation, par la culture portugaise, de la figure wapichana de Duwid, une force créatrice de monde et un maître du coton, l’ainée qui s’adresse à sa fille exprime à la perfection cette permanence : « I think this art of spinning, of making cotton thread, you don’t forget that. There’s always a hand that remembers. » (Laurence Perron)
Prochaine projection : 9 août à 20h30 (Cinéma du musée)
SIKOQQINNGISAANNASSOOQ
Adam Sébire | Groenland/Norvège | 2025 | 15 minutes | Séance Peuples nordiques
La légende urbaine veut que les Inuit·e·s disposent de 52 mots pour décrire la neige et la glace. La réalité est beaucoup plus complexe linguistiquement et, par conséquent, l’inuktitut propose en fait des combinaisons quasi infinies qui permettent de nommer d’innombrables variations de conditions neigeuses et glacées. Le mot « sikujumaataarpoq », par exemple, signifie « la glace de la mer est tardive », et « sikoqqinngisaannassooq », qui sert de titre à ce superbe court métrage, signifie « un avenir sans banquise »,nous apprennent des jeunes qui inscrivent ces mots et d’autres termes sur la surface de la banquise.
Ces brèves scènes qui ponctuent tout le film sont particulièrement puissantes, puisqu’elles rassemblent avec une simplicité éloquente les nombreux enjeux présentés par ce documentaire. La place de la langue chez les plus jeunes, qui expliquent chaque mot en anglais et qui démontrent par là un pont entre les générations. Le rapport vital à la banquise des peuples inuits (les groenlandais montrés dans ce film, comme les nôtres), dans les activités toujours actuelles, dans la transmission des traditions et dans la reconnaissance des effets observés au fil du temps. Les traces des mots dans la neige évoquent celles des motoneiges et des traineaux à chiens montrées par des vues aériennes époustouflantes, tandis que l’aspect sombre des lignes formant les lettres rappellent l’amorce du travail de la pêche sur la glace et, surtout, la teinte des trous alarmants décrits par un chasseur — teinte qui indique les endroits où la glace s’est amincie au point de devenir dangereuse.
Une inquiétude et une tristesse tangibles parcourent ce film important malgré sa courte durée, non seulement en raison des témoignages enregistrés et des savoirs qu’ils expriment, mais aussi parce qu’on ne peut s’empêcher, en regardant ces images magnifiques de paysages nordiques, de réaliser qu’ils sont en voie d’extinction. Avoir capté l’étendue de la banquise, entière puis fracturée, avec toutes ses incroyables nuances de bleus, avec celles du ciel qui la surplombe, de la mer arctique, de la neige, entremêlées aux verts des aurores polaires et de l’eau, aux bruns de la terre ferme rocailleuse, dans la lumière cristalline des jours et la profondeur boréale des nuits, est à la fois un acte d’immortalisation de cette beauté inouïe et un appel à l’action pour la défendre et la préserver. (Claire Valade)
Prochaine projection : 10 août à 21h (Cinéma du musée)

PARTIE 1
(Nitassinan, Levers, Aki,
En Memoria + Duwid Tuminkiz – Is Makunaima Duwid?,
Sikoqqinngisaannassooq)
PARTIE 2
(à venir...)
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