CINÉMAS AUTOCHTONES 1 : Entre les esprits et la matière
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Présence autochtone : Partie 1

Par Olivier Thibodeau et Maude Trottier


prod. CICADA, Unión de Cooperativas Tosepan Titataniske, Espora Media

XATASTUJUT TEKIT
Iván Zamora Méndez  |  Mexique  |  2022  |  20 minutes  |  Soirée d’ouverture

Le prosaïque flirte avec le sublime dans ce magnifique document qui ne cède jamais au format reportage, trop content de se laisser éblouir par le spectacle direct du geste ancestral, du geste prolétaire, mais surtout de la nature, à deux centimètres d’un appétissant maïs rouge ou de quelque fleur magnifique, impérieuse parmi le feuillage épais de la forêt tropicale ou coupée pour l’offrande à l’autel. Se déploie ainsi une ode envoûtante à la vie qui, comme le miel qu’extraient les apiculteurs nahuas et totonaques des abeilles mélipones, tire le plus beau du quotidien à la fois banal et magique de ces artisans, proposant une incursion intime et sensorielle, quasi onirique à leur rencontre. L’amour que portent les cinéastes aux sujets se transvase ainsi de la nature — sur la beauté de laquelle s’attarde langoureusement la caméra — jusqu’aux habitants de la Sierra Norte, dont les pratiques traditionnelles sont célébrées, dont les visages sont embrassés et dont les impressions passagères sont consignées avec déférence pour la postérité. On les voit dans leur milieu, cachés par l’épaisse et luxuriante végétation de leur coin de pays ou à proximité de ruches bourdonnantes, on les voit au travail, cultivant le miel, s’affairant à la menuiserie ou au coupage de la canne à sucre, et on les voit en visite à la ville, question de se rendre dans une grande église néonisée afin d’offrir l’offrande à la Vierge, de fréquenter les bars de cols bleus ou de s’émerveiller sous les feux d’artifice.

Plutôt qu’une approche didactique (qu’on aurait pu croire seyante aux organismes communautaires responsables de la production, le CICADA et la Unión de Cooperativas Tosepan Titataniske), on privilégie ici une approche directe qui touche presque à l’expérimental. On s’immisce ainsi dans la routine des sujets de cette manière sensible et palpable qui est celle de l’impression, celle des lieux, mais aussi de la perception sensorielle humaine, comme dans cette scène où le spectacle des feux d’artifice nous apparaît dans une série de gros plans nerveux, contribuant au leitmotiv d’une beauté captée en passant, beauté intrinsèque d’un monde menacé que seuls peuvent encore apprécier ceux qui s’arrêtent pour le regarder. Il se dégage aussi organiquement de cette posture observationnelle une critique larvée du colonialisme culturel européen, dans ces images démultipliées de madones vénérées; émane aussi de l’œuvre une semonce opportune aux artisans occidentaux de la crise environnementale, appuyée par une utilisation parcimonieuse de déclarations poétiques en voix off à propos du rôle essentiel que jouent les abeilles dans l’écosystème terrestre. Ce qui se démarque le plus clairement de l’ensemble, cependant, et ce qui supporte le plus efficacement la morale écologique des cinéastes, c’est son enivrante sensualité, emblématisée par tous ces plans alléchants sur les alvéoles dégoulinantes qu’empoignent les sujets à pleines mains, lesquels représentent en même temps l’amour inconditionnel de la vie qui caractérise la production. On en ressort avec l’impression d’avoir effectué une visite inopinée dans un coin de paradis, un lieu hors du temps dont l’absolue splendeur se doit d’être protégée avant qu’il ne soit trop tard. (Olivier Thibodeau)

 


prod. Luminus Films

JOE BUFFALO
Amar Chebib  |  Canada  |  2021  |  16 minutes  |  Soirée d’ouverture

Ce qui aurait pu être un simple film de skate, produit par nul autre que Tony Hawk, déborde en fait de sens, alors que la biographie du planchiste titulaire (membre de la nation crie de Samson, dans l’actuelle Alberta) s’immisce jusque dans les recoins sombres de sa psyché et, par extension, d’une psyché nationale remplie de monstres en soutanes et d’âmes autochtones en peine. Avec tout le dynamisme traditionnel du film de sport artisanal — on reconnaît distinctement la direction photo du film de planche — mêlé à des élans psychanalytiques punk inspirés à la fois par le cinéma d’horreur et le cinéma soviétique, le réalisateur d’origine syrienne Amar Chebib nous livre un document opportun qui, pour distiller l’espoir, nous rappelle toute la noirceur que les victimes du colonialisme canadien ont dû traverser avant de pouvoir le cultiver. Proposant un accès privilégié, presque spéléologique, à la vie intérieure d’un sujet charismatique, dont la narration colorée en voix off se déploie de part en part, le film décortique son parcours à l’aide d’images d’archives souvent éloquentes, mais aussi de séquences impressionnistes où l’on s’attarde à mettre en images son trauma.

Par-delà le vernis miséreux d’usage qui enveloppe le film — la représentation de l’univers carcéral est particulièrement naïve —, Joe Buffalo nous propose surtout une plongée anxiogène dans les affres de la maltraitance infantile, avec des images troublantes de tricycles renversés sur la pelouse familiale, mais surtout des sordides pensionnats autochtones (où on « tuait l’Indien pour sauver l’enfant »). Or, il n’est pas simplement question ici d’aveux concernant les abus vécus aux mains de quelques ecclésiastiques méprisables, des barbus bedonnants que l’on aperçoit dans des photos d’époque avec la croix dans les culottes, mais de la cristallisation d’une mémoire parasitée par leur souvenir, exprimée par un montage rapide déployé à l’occasion d’une visite cathartique de Joe dans les ruines du pensionnat de son enfance. Le film ramène ainsi à la conscience la souillure de l’inconscient collectif autochtone provoqué par le système des écoles résidentielles au Canada, dont les victimes exhument aujourd’hui péniblement les morts. Heureusement pour notre héros, « l’Indien » en lui a réussi à survivre malgré tout, et à prospérer, l’image de ses ancêtres ornant désormais les planches à roulettes dont il fait le commerce. C’est donc la résilience que finit par filmer Chebib, trait essentiel pour la conservation de soi en terre conquise, de même que le potentiel réparateur des pratiques médicinales ancestrales, lesquelles rendent l’émancipation du sujet d’autant plus jubilatoire. Enseignant aujourd’hui la résilience à la prochaine génération de planchistes, son legs promet d’être beaucoup plus lumineux que celui du gouvernement canadien… (Olivier Thibodeau)



prod. ONF

MENEATH: THE HIDDEN ISLAND OF ETHICS
Terril Lee Calder  |  Canada  |  2021  |  19 minutes  |  3 courts — 1 projection

Meneath est une merveille d’animation en volume et une incursion psychanalytique intime qui rappelle la noirceur crépusculaire d’un film des frères Quay ou de Jan Svanmajer, mais dans un monde enfantin sensorimoteur où se trouve cristallisée la confusion cosmogonique inhérente à l’expérience métisse au Canada. Ce type de confusion était abordé précédemment au Festival via la ferveur des apiculteurs nahuas pour la Vierge Marie, mais il l’est de manière plus centrale ici, alors qu’un Jésus et une Nokomis de papier (grand-mère de Nanabozo dans les contes traditionnels ojibwés) compétitionnent pour le contrôle de l’âme d’une enfant crédule. C’est cette dernière, incarnation rétrospective de la réalisatrice, qui sert de point focal à l’œuvre, elle qui génère les figures mythologiques rivales de son enfance à partir de figurines de papier articulées : un Christ moralisateur exigeant la repentance et un esprit anichinabé qui professe l’amour de soi et la vision polychrome des choses, position antithétique à la vision manichéenne issue du catholicisme (où tout est noir ou blanc).

Les deux figures sont toutes deux grotesques et insistantes dans leurs exhortations auprès de l’enfant, à la manière de cet ange (autochtone) et de ce démon (messianique) qu’on retrouverait dans un dessin animé de Disney. Or, c’est finalement l’amour anichinabé qui triomphe sur la luxure chrétienne, le dernier des sept péchés capitaux que le film illustre en parallèle des sept enseignements des aînés (vérité, respect, honnêteté, humilité, sagesse, courage et amour, associés ici aux créatures et aux caractères traditionnels qui les connotent). Seule sur une scène ténébreuse, à la merci de deux forces mythiques qui agissent comme des metteurs en scène concurrents, l’enfant passe donc à travers sept tiraillements symboliques, illustrés à l’aide d’images allégoriques foisonnantes d’imagination — on peinerait ici à énumérer toutes les sombres merveilles que contient l’œuvre, à commencer par la représentation de sujets distinctement matures (la colère meurtrière, le slut-shaming, etc.) dans les matériaux artisanaux de la prime jeunesse, de l’innocence. C’est là d’ailleurs que se retrouve la comparaison la plus fructueuse avec Svanjmajer, artiste tchèque dont l’imaginaire débordant réservait tant de surprises au spectateur et dont l’exploration des contes « pour enfants » (voir Alice [1988] ou Little Otik [2000]) s’effectuait toujours avec une dose de noirceur grimmienne, essentielle à la diffusion d’un message pour adultes. Or, tout le symbolisme qui se déploie ici s’inscrit dans le sillage d’une expérience vécue, dont le film constitue une consignation psychanalytique extrêmement perspicace, soulignée par une maestria technique qui permet de concrétiser de manière alchimique un flot rageur d’idées abstraites mais obsédantes pour l’âme métisse. Âme pour qui l’espoir naît finalement du rejet d’une doctrine chrétienne axée sur la quête insensée d’un pardon injustifié et de l’adoption subséquente d’une idéologie plus tempérée, où la vertu est étrangère au travail perpétuel de repentance requis pour expier quelque péché originel. (Olivier Thibodeau)

 


prod. Saki Art

ROTINONHSIÓN:NI IRONWORKERS
Allan Downey, Carlee Kawinehta Loft  |  Canada  |  2020  |  6 minutes

Combler les trous de l’Histoire pour conjurer l’oubli, c’est l’une des puissances primordiales du cinéma autochtone, et l’objectif central de ce sympathique court métrage d’animation. Débutant avec le feuilletage d’un scrapbook consacré aux images des travailleurs de l’acier titulaires, dont les voix s’élèvent en hors-champ à l’instar de l’écho d’un murmure communautaire oublié, le film se déploie comme un album de famille qu’on aurait déniché dans les angles morts de l’heuristique. C’est à la rencontre de ces bûcheurs que nous convie ensuite le film, à l’occasion d’un road trip vers New York. On y découvre la ville d’aujourd’hui, mais surtout la ville d’hier, bâtie (en hauteur) par plusieurs générations de travailleurs mohawks qui ont contribué à l’édification de ses gratte-ciel, gymnastes de la poutre de fer que l’on peut apercevoir sur les photos classiques d’ouvriers en pause-repas au-dessus du vide. Saviez-vous qu’il existait à Brooklyn un quartier nommé Little Caughnawaga où vivaient ces ouvriers ? C’est vers ce lieu que les auteurs nous proposent de retourner, d’aujourd’hui aux années 1920, époque où les femmes de la nation kanien'kehá:ka tenaient des maisons de chambres se transformant pour les hommes venus quérir du travail en chez soi loin de chez soi. Se dégage ainsi d’images simples — un brin schématiques, mais toujours débordantes de couleurs chaleureuses, animées par une bande sonore palpitante et très chargée —, une fibre collectiviste qui devient tissu, déployé à travers 125 années de présence autochtone en terre new-yorkaise. L’esthétique du gratte-ciel et le maniement libre de la roue du temps, lequel nous amène constamment d’avant en arrière, au gré de la verticalisation progressive et emblématique de la métropole états-unienne, nous rappellent quant à eux le rôle sous-estimé des Premières nations dans le développement de la « civilisation » nord-américaine. À ce titre, Rotinonhsión:ni Ironworkers n’est pas sans rappeler le Rocks at Whiskey Trench (2000) d’Alanis Obomsawin, où la documentariste révélait l’apport occulté des ouvriers mohawks dans la construction du pont Mercier. Il est ainsi question de rectifier les lacunes de l’Histoire et d’ébranler l’assertion fallacieuse selon laquelle les structures architecturales post-coloniales sont le produit exclusif du génie blanc, et donc la propriété exclusive des Blancs. (Olivier Thibodeau)

 


prod. Altamar Films, Bord Cadre Films, Socavon Cine, Sovereign Films

EL GRAN MOVIMIENTO
Kiro Russo  |  Bolivie  |  2022  |  85 minutes

El gran movimiento laisse dans l’œil des images prégnantes et sur la conscience, une sorte d’humeur méditative à laquelle s’accrochent quelques sourires étonnement espiègles. Le film fore puissamment — et la métaphore n’est pas gratuite, puisqu’il est question ici de réalité minière — le présent de la ville de La Paz, à travers ses différentes couches de réalité, mais également ses différentes souches de pensées. En une lente ouverture où l’orchestration des plans, de l’ensemble au rapproché, permet de pénétrer un monde constitué d’une mer d’édifices, d’enfilade de voiture, de gens défilant déformés par les miroirs et de murs bariolés d’affiches arrachées, la ville déploie une certaine monstruosité de départ. Le mouvement est à la fois celui de la caméra vers l’avant et celui des motifs qu’elle capte, en une qualité d’apparaître rendue sensible. Il est ici affaire d’œil posé sur un grand dispositif, de façon à le scruter, le dépister, le traquer, en montrer le tourbillon d’ensemble et les zones précises de déchirure.

À cheval entre l’exploration expérimentale et le souci de documenter les vies, El gran movimiento trouve son fil directeur en l’histoire d’Elder, jeune homme atteint d’une grave maladie pulmonaire contractée à la mine. Désormais au chômage et descendu à la ville pour trouver du boulot avec deux comparses, participant ce faisant à une manifestation qui atteste de la crise qui a secoué a Bolivie en 2019, Elder se détériore rapidement, en proie à la toux et à la fatigue. Son destin croise Mme Pancha qui, bien qu'Elder dise ne pas la connaître, parle du jeune homme comme étant son petit-fils. À travers elle, vielle femme soucieuse et généreuse, se révèle maintenant un autre pan de la ville et de réalité, celle des marchés de nourriture où travaillent des femmes enjouées et bavardes, juchées sur des monticules de légumes. Mme Pancha aidera Elder et ses amis à trouver du boulot et voyant Elder faiblir et la médecine rationnelle échouer à le guérir, elle fera appel à Max, personnage au statut incertain, vêtu de loques, solitaire, en relation avec les éléments de la nature et capable de visions.

La simplicité de ce récit central permet que l’on s’en écarte, lors de séquences satellites plus exploratoires et spéculatives, sans qu’il devienne inintelligible. Lorsque Max, par exemple, éprouve ses visions, avec l’émergence inattendue de ce loup blanc qui perce la riche noirceur de la nuit ou lorsqu’au son d’une soudaine musique (excellent choix de piste de Cluster Buster), un petit groupe composé d’Elder, ses amis et d’autres se mettent à danser synchroniquement façon band pop. Ces greffes de séquences, de facture beaucoup plus expérimentale, voire parfois complètement décrochées du récit et humoristiques, densifient incroyablement l’expérience du film. Elles sont l’occasion de franches ruptures de ton venant précisément varier les modes de compréhension, créer des degrés et des possibilités de réel supplémentaires. Mais au-delà de la structure narrative, cette habileté à générer une carte de réels faufilés les uns aux autres trouve appui sur la pellicule 16 mm dont la granulosité est manipulée avec tact et grandeur par Pablo Paniagua. Selon un clair-obscur qui n’est pas sans évoquer les films de Pedro Costa, l’image regorge d’épaisseur, d’opacité, de faisceaux, de tonalité horrifique, mais également de douceur nimbée. Mariée aux bruissements de la trame sonore très travaillée, elle permet de générer des apparitions patentes et des expressions de visage longues. Tout particulièrement, les scènes nocturnes de forêt et les façons d’interpénétrer le dedans et le dehors créent un émerveillement cinématographique chevillé à la nature chamanique de l’intervention de Max. Ainsi, dans El gran movimiento, l’autochtonie est ce qui épaissit le rapport au réel, ce qui guérit et ce qui, tapie dans une sorte de qualité de présence surplombante, établit un discours critique oblique et fin sur le grand rouage économique où s’échoue le monde. (Maude Trottier)

 

 

Bootlegger

PARTIE 1
(Xatastujut Tekit, Joe Buffalo,
Meneath: The Hidden Island of Ethics,
Rotinonhsión:ni Ironworkers, El gran movimiento)

Ste. Anne

PARTIE 2
(Utama, Adeus, Capitão, True Love, Rock Piece (Ahuriri Edition),
Apenas el sol, Flores de la llanura)

 

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Article publié le 12 août 2022.
 

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