VOL. 5 NO. 26
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Festival Fantasia 2021 : Partie 6

Par Sylvain Lavallée, Anthony Morin-Hébert, Olivier Thibodeau et Maude Trottier


prod. Frajea Films

L'INCONNU DE SHANDIGOR (THE UNKNOWN MAN FROM SHANDIGOR)
Jean-Louis Roy  |  Suisse  |  1967  |  90 minutes  |  Fantasia Rétro

Longtemps resté dans l’oubli, L’inconnu de Shandigor, un film suisse de 1967, réapparait aujourd’hui fraichement restauré. Il ne s’agit certes pas d’une redécouverte essentielle, mais cette curiosité sympathique nous réserve quelques surprises. L’apparition d’un jeune Serge Gainsbourg, d’abord, dans le rôle improbable du « chef des chauves » (on lui réserve même une scène de chanson à l’orgue, Bye bye Mister Spy, écrite pour le film), puis l’interprétation extravagante de Daniel Emilfork en savant fou handicapé (un casting que reprendra Jean-Pierre Jeunet dans La Cité des enfants perdus [1995]). Une parodie, ensuite, poussant les conventions du genre de l’espionnage vers l’absurde, une mise en scène ludique, inventive, tirant profit de la simplicité des moyens, dans une esthétique rappelant tantôt l’expressionnisme (par son noir et blanc somptueux et ses cadrages désaxés), tantôt la bande dessinée (par la caricature).

Un scientifique a développé l’ « Annulator », un procédé permettant de désamorcer les armes nucléaires : cette prémisse sert d’armature à un récit décousu, qui multiplie les intrigues autour de cet enjeu, avec une pléiade d’espions d’origines diverses cherchant à récupérer le procédé (dont ces chauves, bougeant en rythme, comme si Gainsbourg les dirigeait tel un chef d’orchestre). Cette façon de jouer avec le climat de la Guerre Froide rappelle le Dr. Strangelove de Stanley Kubrick, sorti trois ans plus tôt, mais L’inconnu de Shandigor se veut beaucoup plus modeste dans ses ambitions : le film s’amuse surtout avec les codes cinématographiques, la politique demeurant en arrière-plan. Le résultat est plutôt inégal, et l’ennui s’installe par moments, surtout lorsque l’humour disparait et que le film semble vouloir passer de l’ironie à la sincérité (un décalage difficile à maitriser), mais il faut dire que cinquante ans plus tard, la singularité de L’inconnu de Shandigor, évidente dans le contexte de 1967, ne nous apparait pas aussi bien aujourd’hui, tant nous avons vu d’œuvres semblables depuis. Cela dit, le film de Jean-Louis Roy ne s’adresse pas qu’aux historiens du cinéma : son esthétique nous étonne encore, et son esprit ludique a de quoi nous réjouir. (Sylvain Lavallée)

 


prod. Peppermint & Company, CJ ENM

MIDNIGHT (MIDEUNAITEU)
Kwon Oh-seung  |  Corée du Sud  |  2021  |  103 minutes  |  Sélection 2021

L'arrivée du son synchrone au cinéma a permis d'entendre la voix des acteurs et les bruits qui peuplent les films, mais aussi, et c'est un détail qu'on néglige souvent, le silence. Midnight, premier long métrage du Coréen Kwon Oh-seung, exploite cette riche potentialité à travers une histoire bien simple : une jeune femme sourde est témoin d'une tentative de meurtre de la part d’un maniaque qui décide de la tuer pour couvrir ses arrières et s'amuser un brin en passant. Grâce à un superbe contrôle des informations qu'il maintient à travers la narration, qui fait incessamment changer la perspective auditive[1], Oh-seung établit un suspense typiquement hitchcockien. Nous accompagnons tantôt le maniaque qui traque sa proie en suivant l'écho de ses mouvements paniqués, tantôt la victime, incapable de repérer son assaillant. Le récit reste sur ce point assez typique des thrillers coréens : on nous montre les crimes d'un tueur flegmatique pour exacerber le sentiment de danger, l'appréhension, le dégoût; les victimes sont absolument innocentes, elles sont choisies au hasard, impuissantes. Nous avons donc droit à des scènes d'action haletantes qui mettent nos nerfs à l'épreuve en s'éternisant, ainsi qu’un bel hommage à la scène de la hache de Shining (1980), le tout parsemé d'éclairages au néon qui percent la nuit et baignent le cadre de lueurs colorées, mais esthétisantes.

Là où le film étonne surtout, c'est dans la réflexion sociale qu'il propose sur notre rapport aux personnes handicapées : les jeux sonores finissent par prendre le large et nous sommes amenés à constater, horrifiés, que la plus grande faiblesse de l'héroïne n'est pas son incapacité à entendre les sons, mais sa difficulté à communiquer avec les autres. Croyant trouver la sécurité en s'enfonçant dans une foule ou en demandant l'aide des policiers, la jeune Kyung-mi se retrouve inapte à contredire le tueur lorsqu'il profite de son charisme pour la décrédibiliser. Devant la pauvre héroïne qui tente en vain de se faire comprendre par des signes de mains ou des cris étouffés, le beau Do-sik sourit aux badauds qu'il trompe en s'excusant du comportement de celle qu'il désigne comme sa sœur instable. Les hasards trop fréquents qui sauvent le tueur in extremis, comme la bêtise insupportable des policiers ou l'intervention bienheureuse de tiers ignorants, ne font que décupler l'exaspération que provoque chez nous l'audace du tueur, qui prend un immense plaisir à cette mascarade. L'expérience se voulant positivement frustrante, Midnight est un excellent thriller coréen, comme on les aime. (Anthony Morin-Hébert)


[1]Le narratologue François Jost parle alors d' « auricularisation », soutenant que le cinéma comporte deux points de vue narratifs concomitants, celui de la vision et celui du son. Voir Jost, François, « L’oreille interne. Le film », L’oeil-caméra : Entre film et roman, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1987, p. 37-59.

 


 prod. Machi Xcelsior Studios

THE SADNESS
Rob Jabbaz  |  Taïwan  |  2021  |  99 minutes  |  Sélection 2021

J’ai fait des cauchemars après avoir vu The Sadness. Les images de ces maudites bibittes sadiques avec leurs yeux noirs m’ont gardé éveillé une partie de la nuit. Et c’est pas mal ça, le but du film : de t’imposer un imaginaire sordide, de te l’imprimer dans l’esprit à coup de massue sur le crâne (ou de battes, plutôt, pour rester dans l’univers diégétique). The Sadness ne laisse absolument rien à l’imagination, c’est un film de pure monstration, un exemple étincelant du cinéma des attractions ou, dans ce cas-ci, du cinéma des répulsions. C’est un manège grotesque et complaisant, un gros manège clinquant, mais néanmoins vertigineux et bien huilé dans sa pure misanthropie, dans son absence presque inédite de décence. À ce sujet, Rob Jabbaz cite l’inspiration du Ebola Syndrome (1996) de Herman Yau : « Ce film ne respectait pas les standards habituels de décence. Assis dans la salle, je me sentais vraiment en danger. » Voici donc pourquoi aujourd'hui, question de rehausser la mise, il nous expose à mille versions avilies du psychopathe méprisable interprété par Anthony Wong dans le film de Yau…

La prémisse est squelettique. Imaginez-vous il y a un an à Taipei, pendant la pandémie, sauf que le coronavirus s’appelle virus Alvin et que ses variants ne sont pas simplement plus contagieux, mais transforment les gens en violeurs et en meurtriers maniaques. Séparés l’un de l’autre, une jeune femme et son copain doivent alors se retrouver au milieu de tout le bordel. Voilà. Toute la viande de l’œuvre, tout son art réside dans la mise en scène des massacres, alors que diverses personnes se mettent soudainement à tuer et à torturer les gens aux alentours de la façon la plus vicieuse possible. La logique veut que le virus, de même souche que la rage, agisse comme désinhibiteur et stimule les parties du cerveau associées à l’agression et au désir sexuel, lesquelles seraient apparemment reliées. Le résultat est une race spéciale de zombies qui, asservis à des élans sadiques inexorables, demeurent organisés, capables de réflexions pratiques et d’élocutions perverses. L’intelligence de ces nouveaux monstres est alors exploitée comme un élément d’horreur essentiel alors que certains malades deviennent des antagonistes centraux, dans des scènes sanglantes et chaotiques qui sont souvent rondement menées.

Malgré son efficacité, l’œuvre accuse néanmoins plusieurs lacunes. On sent parfois qu’il aspire à tout en même temps, au statut de drame réaliste sérieux comme de pur film d’exploitation, réclamant le beurre, l’argent du beurre, mais surtout le cul de la crémière. Le sens du réalisme et le sens du spectacle ne font d’ailleurs pas toujours bon ménage, comme dans la scène d’attaque initiale, où une vieille dame aux traits exagérément monstrueux verse un panier d’huile bouillante sur le visage d’un jeune homme, puis déchiquette sa peau fondante avec les doigts. Le réalisme de la mise en scène détonne alors, comme ailleurs, avec des effets gore hyperboliques. Le plus grand problème réside dans l’insistance ahurissante du scénario sur les violences sexuelles, d’autant plus que la jeune protagoniste se retrouve bientôt seule, traquée par un vieux harceleur de métro devenu abomination lubrique qui promet ne jamais s’arrêter « avant de l’avoir baisée à mort ». Malgré la production imposante, malgré l’énorme publicité — et c’est en ça qu’il est encore plus contradictoire —, The Sadness demeure un film très niché, un véritable héritier du cinéma hongkongais de catégorie III. Un film pour les cinéphiles dépravés, en somme, chez qui l’idée d’une bite dans une orbite demeure acceptable en tant que divertissement populaire. (Olivier Thibodeau)

 


prod. Shaiker

SEXUAL DRIVE
Kôta Yoshida  |  Japon  |  2021  |  70 minutes  |  Sélection 2021

C’est le matin, votre épouse part au travail. Un instant plus tard, un petit homme à l’allure curieuse, affublé d’un handicap qui le fait claudiquer, se présente à votre domicile. Vous le détaillez, incrédule. Car cet homme au physique peu flatteur affirme avoir une aventure avec votre femme, depuis plusieurs années. Il s’en excuse d’ailleurs, tête solennellement penchée. Ce qui ne l’empêche pas de se lancer dans le récit détaillé de son histoire avec elle, allant jusqu’à explicitement décrire l’odeur et la sensation de son sexe, qu’il compare au natto, cette nourriture fermentée à la texture gluante…

Autour de trois historiettes où les pôles pulsionnel et sensuel de la sexualité sont déplacés vers un mets spécifique — le natto, le mapo tofu et le Tonkutsu ramen avec supplément de graisse de dos de porc —, Sexual Drive s’offre comme un divertissement espiègle, réfléchissant peut-être moins subtilement qu’habilement, les codes monstratifs du pinku, à travers les ruses de la narration. Des saynètes qu’il pose les unes contre les autres, renforçant la suggestion d’un schème dont on cherchera, à la manière d’une charade, à repérer le noyau, le film délimite son territoire entre obsessions croisées et moralité joueuse mise au service de la sexualité féminine, à la faveur de son épanouissement. Dans chaque cas de figure, où se déploie une triangulation composée d’un couple (des époux, des amants) et de la figure de Kitaru, sorte de trickster qui s’immisce pour mettre en perspective le Bien et le Mal, c’est en effet la femme qui canalise, tel un point de fuite, la compréhension vers laquelle tendre. Si les histoires ne sont pas racontées de son point de vue, la mise en scène invite en revanche à appréhender son plaisir comme un centre de gravité intérieur. Misant sur des plans de visages et d’indices révélateurs, et s’appuyant sur des joutes verbales truculentes, Sexual Drive fait ainsi l’éloge des mécanismes de désamorçage de la répression, non sans flirter avec le sadomasochisme. En un clin d’œil à Tampopo (1985), la nourriture, dans la relation corporelle et sociale qu’elle engage, décline une série d’attitudes — de la délectation à la peur — et de textures — du collant à l’onctueux — où s’étaye un certain existentialisme de la sexualité. (Maude Trottier)

 

INTRO

PARTIE 1
(Hold Me Back, King Car, Lost Boys, Midnight in a Perfect World)

PARTIE 2
(The 12 Day Tale of the Monster that Died in 8, Brain Freeze,
Satoshi Kon, l'illusionniste, Tin Can, We're All Going to the World's Fair)

Septet: The Story of Hong Kong

Beyond the Infinite Two Minutes

PARTIE 3
(Baby, Don't Cry, Opération Luchador, The Slug, Under the Open Sky)

PARTIE 4
(Agnes, Fils de plouc, Ora, Ora Be Going Home,
The Righteous, The Story of Southern Islet)

PARTIE 5
(Dr. Caligari, Frank & Zed, It's a Summer Film!, When I Consume You)

PARTIE 6
(L'inconnu de Shandigor, Midnight, The Sadness, Sexual Drive)

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Article publié le 23 août 2021.
 

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