VOL. 5 NO. 26
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RIDM 2021 : Partie 4

Par Olivier Thibodeau


prod. Petit Chaos, Another Birth

A NIGHT OF KNOWING NOTHING
Payal Kapadia  |  France/Inde  |  2021  |  96 minutes  |  Gestes de résistance

* Disponible en ligne du 18 au 21 novembre.

Ça commence mal, avec la récitation d’une énième lettre d’amour à un partenaire interdit (lire : la millionième itération de Roméo et Juliette) sur fond d’images festives pas tout à fait ad hoc. Il importe alors de comprendre l’importance de cette lettre dans le contexte indien, celui du système de castes, où classisme règne de pair avec castisme, au sein d’une société handicapée également par un sexisme et un racisme endémiques. Les exemples de ces strates d’inégalités sont centraux ici, au sein d’une œuvre de facture stimulante, plutôt soixante-huitarde que platement journalistique, empathique ou sensationnaliste. Et c’est là d’ailleurs que réside son génie : dans le fait que, formellement, A Night of Knowing Nothing (lauréat de l’Œil d’or au festival de Cannes) adopte la même posture révolutionnaire que les étudiants dont elles montrent les luttes. Œuvre créée à partir d’images glanées par l’autrice durant son passage au Film and Television Institute of India, elle consiste en une chronique éclatée, radicalement créative des luttes estudiantines contre les nominations partisanes du gouvernement Modi, incluant celle de leur plus récent recteur, l’acteur de soap Gajendra Chauhan, affilié au parti de droite Bharatiya Janata et partisan du groupe paramilitaire Rashtriya Swayamsevak Sangh. Film de grève exemplaire, à la fois référentiel et progressiste, il use d’une forme déconstruite qui rappelle la Nouvelle Vague, combinant références cinématographiques (à Godard notamment), utilisation d’images quotidiennes et d’images de lutte, le tout ponctué d’une voix off épistolaire et de texte écrit. Le film sert également de cadre à une révolte estudiantine semblable, qui se heurte ici à une répression monstrueuse, si monstrueuse que le film finit même par basculer dans l’horreur.

Le film nous laisse croire, via l’intertitre liminaire, qu’il est construit à partir du contenu des cartes mémoires et des lettres retrouvées dans l’une des chambres d’étudiants de l’université, lettres d’amour rédigées par une certaine L à son amoureux K (rien à voir avec Death Note, sauf pour l’odeur de mort qui émane bientôt des images, à mesure que le mouvement de protestation rencontre une opposition étatique toujours plus musclée). Le contenu des lettres est en fait plaqué sur les images de Kapadian, constituant ainsi l’armature de son récit, une façon de faire sens des vignettes disparates collectionnées pendant ses études mouvementées et de les réunir dans un tout fluide et cohérent, que vient solidifier l’ajout des voix off de journalistes comme compléments d’information à propos des événements à l’écran. L’œuvre parvient ainsi à établir une progression dramatique fascinante. Évoquant initialement une félicité nostalgique, un moment de grâce passé s’étant déroulé durant les débuts du mouvement, la voix de L devient de plus en plus critique de son amoureux aliéné qui aurait, selon elle, manqué du courage de ses convictions en cédant aux injections de ses parents, hostiles à l’idée qu’il fréquente une femme d’une caste inférieure. Si l’amour est une force révolutionnaire dans les films de la Nouvelle Vague, sa puissance est ici jugulée d’emblée, désarticulée à l’instar de la charpente d’un mouvement autour duquel se resserre l’étau d’un État répressif qui, s’il ne parvient pas totalement à annihiler la créativité de ses opposants, lui sape vicieusement le moral. Le récit se termine donc dans l’horreur, alors que les images joyeuses de projections extérieures et de défilés au rythme des « Eisenstein, Pudovkin!!!! We shall fight, we shall win! » cèdent aux images de la violence antagoniste (bastonnades des étudiants dans la rue ou dans la bibliothèque, plans subjectifs d’attaques menées par des assaillants masqués), culminant avec le témoignage d’un activiste incarcéré qui souhaite taire la nature de son traitement carcéral pour ne pas décourager l’engagement politique chez ses collègues. A Night of Knowing Nothing, en somme, c’est Mai 68 dans un pays où il n’y a jamais eu de Mai 68, et où les forces disciplinaires sont parées à ce que les choses demeurent toujours ainsi. Un film dont le courage réside jusque dans son existence même. (Olivier Thibodeau)

 


prod. Sylvain L'Espérance

ANIMAL MACULA
Sylvain L’Espérance  |  Québec  |  2021  |  81 minutes  |  Forces du vivant

* En salle le 19 novembre à 18h00 (CQ) ou en ligne du 22 au 25 novembre.

Chroniqueur du colonialisme, le prolifique et brillant documentariste Sylvain L’Espérance (Un fleuve humain [2006], Sur le rivage du monde [2012], Combat au bout de la nuit [2016]) tourne ici son regard curieux vers la représentation des animaux au cinéma, bref sur les dynamiques d’exploitation que souligne l’utilisation d’un médium où ils sont presque toujours instrumentalisés au profit d’un récit anthropocentrique, où, du moins, ils sont toujours soumis à un regard extérieur qu’ils ne peuvent jamais retourner. Usant uniquement de matériel d’archives, glané minutieusement à travers l’histoire du cinéma, des premiers temps jusqu’à l’époque contemporaine, souvent dans un registre de répertoire, l’auteur crée un collage fluide, parfois impressionniste, toujours fascinant de found footage, monté selon des paramètres tantôt thématiques (pour le réconfort de la catégorisation), tantôt cinétiques (pour le plaisir de l’œil). S’il montre d’abord la liberté salutaire des grands espaces, où les troupeaux se promènent librement, suggérant presque une forme de félicité primordiale chez les individus qui vivent encore à l’état sauvage, il introduit pourtant très vite des relations de prédation au sein de sa diégèse. Ainsi, de grands félins se détachent des arbres comme autant de fruits mortels qui se ruent ensuite sur les troupeaux de gazelles. Puis, c’est au tour des chasseurs et des cowboys de faire poindre leurs canons et de décimer les bêtes. Par désir de sustentation, mais par vanité également. Entre la douceur et la violence, entre la liberté et l’asservissement, c’est dans cet entre-deux inconfortable qu’il situe finalement ses sujets, interrogeant du même coup les distinctions politiques inhérentes entre le mode primitif de représentation (associé au documentaire désentravant des premiers temps) et le mode institutionnel de représentation (où les diktats de la fiction tendent à asservir à la narration triomphante tous les individus impliqués).

Constituant surtout une œuvre symphonique (à l’instar des films de Walter Ruttman, de Dziga Vertov ou de Godfrey Reggio), Animal macula propose avant tout une expérience sensuelle au spectateur qui pourrait tout aussi bien résister aux prétentions (ou aux limites) de l’intellectualisme et de la philosophie, lesquels nous poussent désespérément à « faire sens » d’une œuvre qu’on pourrait simplement apprécier, ne serait-ce que pour le voyage inspirant qu’elle propose à travers l’histoire du cinéma. Cette proposition de voyage assimile d’ailleurs le film à la série Film ist. (en cours depuis 1998), mais sans le génie analytique de Gustav Deutsch. Il s’agit d’une incursion libre, en somme, d’une escapade dont les jalons sont déterminés par le promeneur, mais où règne une violence qui dérange et qui compromet l’appréciation de certains paysages animaliers qu’on aurait pu affilier autrement à la liberté pure. Malgré l’attention portée à la chose animale, il s’agit surtout d’une escapade cinéphilique, en fait, où chaque image se déploie comme une invitation vers les mondes fantastiques de plusieurs grands auteurs comme Paradjanov, Herzog, Fellini, Tarkovski, Buñuel, Fassbinder, Imamura, Wyler, Perrault, Tourneur, et j’en passe. Incluant Le sang des bêtes (1949) de Franju, mais pas le Cannibal Holocaust (1980) de Deodato. (Olivier Thibodeau)

 


Babushka :: prod. TAK Films

MÉMORABLES MATRIARCHES : RETOUR SUR LE PROGRAMME NO 5

* En salle le 18 novembre à 20h30 (Parc) ou en ligne du 22 au 25 novembre.

BABUSHKA

Kristina Wagenbauer  |  Québec/Russie  |  2021  |  25 minutes  |  Topographies familiales

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KAL FATEMEH
Mahdi Zamanpour Kiasari  |  Iran  |  2020  |  54 minutes  |  Échos du passé

Un programme en béton armé. Très impressionnant. Particulièrement le rafraîchissant Kal Fatemeh de Mahdi Zamanpour Kiasari, que complète parfaitement le chaleureux Babushka de Kristina Wagenbauer : deux portraits de femmes, de matriarches résilientes à qui la vie n’a pas fait de cadeau, mais dont la force de caractère a su prévaloir et servir de rempart à leur famille. Il s’agit surtout de deux portraits incroyablement vivants, où la proximité des sujets frôle le rapport symbiotique.

Kal Fatemeh est une œuvre très précieuse en cela qu’elle permet d’envisager la mise en scène du documentaire autrement, en privilégiant une sensibilité plus proche du cinéma d’action, plus apte à décrire le rythme réel de l’existence fermière. La caméra et le montage sont extrêmement dynamiques ; c’est ce qui nous frappe d’emblée dans cette chronique d'une famille montagnarde de Zerum, dans le nord de l’Iran (juste sous la mer Caspienne). Les travellings sont vifs et nombreux, les angles varient énormément, de façon à démultiplier les observations pittoresques faites alentour de la ferme du personnage titulaire, qui se démène pour subvenir aux besoins de ses deux enfants. Le montage est rapide et mathématique, coupant souvent sur les actions des personnages, qu’on observe dans un cinétisme constant qui non seulement assure la fluidité du film, mais permet d’émuler le caractère effréné de leurs existences. C’est un film d’action avec des humains au centre, des femmes surtout, dont la vie est décrite tout aussi bien par la suite ininterrompue de leurs exploits quotidiens (travail dans la rizière, au pâturage, à la baratte, au poêle, à bouillir l’eau pour le bain des enfants, à préparer les potées gigantesques de riz et de poulet, à faire la vaisselle dans le ruisseau, à couper le bois…) que par leurs histoires narrées en voix off, celle de l'héroïne en tout cas, qui raconte la mort de son mari mineur et la culpabilité qu’elle ressent d’avoir abandonné sa fille à un mari violent. Le film constitue surtout l’antidote parfait à la représentation usuelle, mais erronée, du monde rural comme d’un univers de contemplation et de sérénité.

Avec Babushka, la réalisatrice de Sashinka (2017) nous revient avec un autre récit de maman excentrique, sauf qu’elle saute une génération, et part pour la Russie à la rencontre de sa grand-mère maternelle, avec qui elle a vécu une partie de son enfance. Œuvre très fluide également, où les vignettes s’enchaînent aisément, elle est constituée d’une étude de personnage lumineuse doublée d’une quête de mémoire immersive, alors que Wagenbauer questionne la matriarche à propos de leurs souvenirs communs, partiellement cristallisés dans les photos de famille qu’elle conserve dans les pièces surchargées de sa maison. Le film bénéficie surtout du charme irrésistible de son sujet titulaire, la vraie « babouchka », résiliente, fière et coquette, ayant survécu à la guerre et au rationnement, s’entraînant le jour et participant à la chorale le soir, préparant sur le poêle du jambon nappé et des blinis, attachée au pouvoir fort que représente le beau Poutine, dont elle exhibe fièrement le calendrier et les photos triomphantes de pêche en bedaine. (Olivier Thibodeau)

 


prod. Bidayyat for Audiovisual Arts, Films de Force Majeure

LITTLE PALESTINE, DIARY OF A SIEGE
Abdallah Al-Khatib  |  Liban/France/Qatar  |  2021  |  89 minutes  |  Gestes de résistance

* Disponible en ligne du 18 au 21 novembre.

Une horreur n’attend pas l’autre pour les Palestiniens. « C’est l’humiliation partout où on  va », déclare un réfugié désespéré du camp assiégé de Yarmouk en Syrie. « En Europe, au moins, on vit comme un être humain », ajoute-t-il du même souffle, « pas comme un animal ». Comme l’indique son titre, Little Palestine, Diary of a Siege constitue la chronique du siège de Yarmouk par l’armée de Bachar al-Assad entre 2011 et 2015, période durant laquelle 181 personnes périrent affamées. Le film ne constitue rien de moins, rien de plus que cette chronique. Il ne s’agit pas d’un film transcendant, mais purement factuel, profondément réaliste, un document de premier ordre sur les événements, tourné de l’intérieur par le militant politique Abdallah Al-Khatib. Filmant d’un peu tous les angles, sans retenue, de façon spontanée et subreptice, traquant les moments-clés de l’affaire, le réalisateur réussit quand même à surpasser la puissance d’évocation du cinéma de fiction qui, malgré ses plus minutieuses mises en scène, ne parviendrait jamais à recréer une zone de guerre avec autant de détails. Il surpasse surtout la perspective bourgeoise occidentale sur la misère des pauvres, refusant le pathos de l’aristocrate philanthrope, mais choisissant plutôt de montrer la résilience, la fierté et le pacifisme d’un peuple « martyr de l’aide humanitaire internationale ». Le résultat est une œuvre tellement directe et exhaustive qu’on serait en droit de croire qu’il s’agit du document définitif sur cet événement peu couvert par les médias occidentaux.

Le style « film maison » qu’adopte Al-Khatib n’est pas particulièrement intéressant en soi, de sorte que c’est dans la durée que l’œuvre trouve son sens, par le dur spectacle de l’attrition, de l’inexorable propagation de la famine et du manque de médicaments. Son intérêt réside dans l’épuisement graduel de la vitalité relative que possède la communauté au début de l’entreprise, dans sa faiblesse physique grandissante face à laquelle son esprit ne faiblit pourtant jamais. Certains exemples des stigmates du siège sont particulièrement saillants. On pense surtout à la pénurie alimentaire croissante, exemplifiée par le régime progressivement réduit des habitants, qui se trouvent forcés à manger des feuilles de cactus, puis des sacs de poudre bouillie, des pointes minuscules de thé à la menthe caramélisé ou des fonds de jarre divers, puis des pousses d’herbe ou de l’eau avec des épices… Malgré cela, malgré les bébés qui tètent le vide après qu’on leur eût offert une ration de lait insuffisante, malgré les bandages faits de draps et les bombes barils, c’est toujours avec le même enthousiasme que les écoliers nous parlent de leurs humbles rêves, ceux de mettre fin au blocage ou de manger un sandwich au poulet. C’est toujours avec le même pacifisme et la même sérénité que les réfugiés envisagent la situation, toujours avec le même abandon à la volonté de Dieu. Tristement, on pourrait presque dire qu’Al-Khatib capture ici la normalité de l’existence du peuple palestinien, dont l’extermination va bon train depuis 1948 et pour qui la foi est simultanément source de salut et d’opprobre. (Olivier Thibodeau)

 

PARTIE 1
(By the Throat, Des voisins dans ma cour,
Ëdhä dädhëchą | Moosehide Slide, Futura, Le kiosque)

PARTIE 2
(A River Runs, Turns, Erases, Replaces, Cow, Gorbachev. Heaven,
Ikebana, Same/Different/Both/Neither)

The Gig Is Up

PARTIE 3
(Canards errants, El cielo está rojo, Dida, Eastwood)

PARTIE 4
(A Night of Knowing Nothing, Animal macula, Babushka, Kal Fatemeh,
Little Palestine, Diary of a Siege)

PARTIE 5
(DƏNE YI'INJETL | The Scattering of Man, Les Enfants terribles,
Je me souviens d'un temps où personne ne joggait dans ce quartier, Objetos rebeldes)

PARTIE 6
(Gabor, Ostrov - Lost Island, Zo reken)

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Article publié le 18 novembre 2021.
 

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