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Clermont-Ferrand 2026

Par Sarah-Louise Pelletier-Morin








LE COURT DE CLERMONT-FERRAND, OU LE CINÉMA POPULAIRE

Plus importante manifestation mondiale consacrée au court métrage, le Festival de Clermont-Ferrand aligne cette année plus de 500 films venus de plus de 70 pays. En 2025, il a franchi un record de 173 522 entrées, et son Marché a rassemblé des professionnel·le·s de 92 nationalités.

Il y a des festivals où l’on sent, dès l’accréditation, qu’on entre dans une petite république des initié·e·s. On se reconnaît, on se salue, on se place. Clermont-Ferrand me fait l’effet inverse. Ici, populaire est employé dans son sens le plus noble. Il signifie que la porte est ouverte, et que la ville entière est invitée à y entrer.

À Clermont, le court n’est pas une antichambre du long ni un format de passage réservé aux professionnel·le·s, mais une forme culturelle assumée, partagée, aimée. On le voit notamment dans la diversité des publics, dans les façons d’être en salle. On le voit surtout dans la manière dont le festival organise, ou plutôt n’organise pas, la distance entre les gens.

C’est sans doute aussi un corollaire de ce festival géré en collectif. Pas une direction-personnage qui occupe tout l’espace, mais une équipe nombreuse, une vingtaine de personnes, qui collaborent pour gérer le festival. Le Court est une organisation portée par des trajectoires, des fidélités, des présences qui reviennent. La programmatrice Laura Thomasset fait partie de cette histoire-là : impliquée depuis qu’elle est toute jeune, elle incarne ce lien de long terme entre la ville et son festival, entre la pratique et le rituel.

 

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:: Crédit photo : Sarah-Louise Pelletier-Morin

La file notoire

Ce populaire-là tient aussi à une règle simple, presque brutale : pas de tapis rouge, pas de réservation confortable à l’avance, pas de passe-droit, pas même pour les équipes. La file devient une égalité rude, souvent irritante, mais aussi étrangement démocratique. On mesure sa journée en mètres de trottoir, en discussions volées, en cafés et jambon-beurre avalés debout, en calculs rapides. Est-ce qu’on rentre, est-ce qu’on tente une autre salle, est-ce qu’on abandonne ?

À Clermont, on fait la même chose, ensemble : on attend. Parfois, il arrive qu’un réalisateur ne puisse assister à sa propre projection — ça, c’est l’égalité des chances !

La file. La maudite file. Elle nous exaspère quand elle nous laisse sur le trottoir, à deux mètres d’une porte qui se referme, après avoir attendu 45 minutes. Et pourtant, c’est elle qui fabrique la fièvre. Elle crée une fébrilité, un suspense, une sorte de hype très clermontois qui transforme le court métrage en sport de foule. Ici, l’attente n’est pas un simple effet secondaire de la billetterie. C’est une dramaturgie en plein air, une architecture provisoire qui dessine des zigzags devant la Maison de la Culture, s’adosse aux façades, se recompose séance après séance selon une logique aussi têtue que joyeuse.

 

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Je croyais avoir compris le «sens» de la file, jusqu’à une petite scène, typiquement française, voire clermontoise. Une dame d’un certain âge, nerveuse et visiblement impatiente à l’idée d’entrer dans la salle Agnès-Varda, dépasse tout le monde, en s’installant à côté de moi dans la file. Sur le coup, un sentiment de frustration, je lui montre en silence, d’un simple geste, que la file commence beaucoup plus loin, mais avec la gêne de déplacer une dame plutôt âgée. Elle acquiesce, gentille, confuse. Quelques minutes plus tard, je la retrouve devant moi, tout sourire.

Et c’est là qu’une deuxième pensée arrive : c’est quand même extraordinaire de couper une file, d’user de toutes sortes de stratégies malicieuses, pour aller voir du court métrage. Si on a parfois besoin de convaincre les cinéphiles que le court est une forme en soi, ici, non seulement la question ne se pose pas, mais, en plus, il y a un désir déjà là, massif, tangible, légèrement impatient. Et c’est tant mieux. 

 

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:: Crédit photo : Sarah-Louise Pelletier-Morin


À l’intérieur, la grande salle Jean-Cocteau, environ 1 422 places, avale des marées humaines. Et quand ce n’est pas plein là, ce l’est ailleurs. La Salle de l’Horizon, à La Comédie, frôle les 868 places et les séances complètes n’y sont pas rares. Des centaines et des centaines de gens, pour quatre ou cinq films d’affilée, avec ce sentiment très concret d’effet de masse.

On comprend ici que le court est une culture, cultivée tôt et concrètement. On ferme les écoles pour envoyer les élèves en salle. Imaginez ce scénario à Saguenay pendant Regard, alors qu’on coupe plutôt dans les sorties culturelles. Des enfants de zéro à six ans sont même invité·e·s à créer leur premier court métrage (on ne commence jamais trop tôt…) Clermont fabrique son public, mais sans donner l’impression de « fabriquer » quoi que ce soit : on sent une habitude partagée, presque une tradition civique, comme si aller voir des courts faisait partie de la vie d’une ville, tout simplement.

La programmation amplifie ce sentiment d’abondance. L’édition 2026 annonce une quantité vertigineuse de films : plus de 142 courts en compétition, plus de 300 films à découvrir en marge des compétitions, une quarantaine de programmes spéciaux. Le festival reçoit, dit-on, près de 10 000 films chaque année. On devine ce que cela implique : un tri serré, une responsabilité, une façon de prendre au sérieux ce format réputé mineur.

Surtout, les programmations sont si hétérogènes qu’on cesse très vite d’assigner une place aux genres. Documentaire, animation, fiction se frôlent à l’intérieur d’un même programme, parfois sans prévenir. Et la salle ressemble à l’écran : un·e étudiant·e, un couple âgé, une bande d’ami·e·s, des professionnel·le·s, des cinéphiles aguerri·e·s, des curieux·ses, tout le monde se mélange sans mode d’emploi. C’est l’un des grands luxes de Clermont : sentir qu’on n’est pas en train de défendre le court, mais de le vivre, collectivement, comme on vit une langue commune.

Dans le centre, autour de la place de Jaude, Clermont est prise d’assaut par les festivalier·ère·s. On reconnaît les badges, les petits sacs, les programmes cornés, la démarche pressée de ceux et celles qui font une diagonale entre deux séances. La ville, située au cœur de l’Auvergne, dans le Puy-de-Dôme, porte aussi une géographie très particulière : la présence volcanique n’est jamais loin. Et au milieu de ce paysage, la cathédrale de Clermont, sombre, massive, faite de pierre de Volvic, trône au cœur de la ville et finit par habiter le festival lui-même. Après une visite, on repense aux vitraux (qui ont cette particularité d’être dans une mandorle de fer, à la manière de Sainte-Chapelle), on pense également à ce vert et même au rose des vitraux modernes qui sont pénétrés de lumière. On repense aussi au son de l’orgue, à cette vibration qui s’installe dans l’oreille. En salle, cette cathédrale nous poursuit, contamine l’écoute. La ville, certes, modifie la façon dont on reçoit les films.

Autant dire que les œuvres ne sont jamais indépendantes de leur condition d’écoute. Avec qui on les voit, dans quelle programmation, à quelle heure, dans quelle salle, dans quelle disposition. Telle fatigue ou telle excitation, tel rire du public. Et l’œuvre se transforme, parce que nos dispositions transforment l’œuvre.

 

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prod. Punchline Cinéma / Coop Vidéo de Montréal

BOA
Alexandre Dostie  |  Québec / France  |  2025  |  25 minutes  |  Compétition nationale      

C’est peu dire qu’il y avait une attente autour du nouveau film d’Alexandre Dostie, cinéaste dont l’imaginaire circule déjà d’un médium à l’autre (en effet, il présente sa première pièce, Kiki et la colère, au Théâtre d’Aujourd’hui). BOA arrive précédé d’une rumeur : celle d’un auteur qui travaille la forme comme on travaille une tension, en la serrant jusqu’à ce qu’elle parle.

On pourrait résumer BOA à un récit de tentation, mais ce serait lui retirer sa matière principale : la contention. Celle qui serre la mâchoire, crée de l’appétence, raidit la nuque, maintient le corps sous couvercle jusqu’au point de rupture. Léonide, jeune moine mutique, habite d’abord un monastère d’une sécheresse presque minérale. La mort annoncée du patriarche Zosime y agit comme une fissure dans la pierre. Forcé de s’aventurer en ville, Léonide découvre un gym de culturistes, où l’excès de chair répond à l’ascèse comme une provocation.

Dostie n’a pas filmé une seule église, mais plusieurs. Il y a là une précision qui compte : comme si la foi, ici, était une géographie, une suite de pierres, de voûtes, de seuils. Et quand il a vu la pierre noire de Volvic de la cathédrale de Clermont, il s’est dit qu’il ne pouvait pas passer à côté de la région sans y tourner. Cette noirceur-là, au fond, ressemble à la matière même du film : une lumière qui découpe plutôt qu’elle n’éclaire.

La direction photo donne à penser à un tableau du Caravage. Visages sculptés par des éclats, corps saisis dans une pénombre active, comme autant de lucioles. La photographie de Vincent Biron glisse de l’austérité des pierres aux teintes rouge mauve d’un monde profane, épicerie, rues, néons, sans relâcher l’étau. Le jeu de Dimitri Doré, tout en retenue, s’accorde à cette esthétique : présence qui parle précisément parce qu’elle se refuse au dialogue. Tout devient affaire de pression jusqu’à la saturation : prière, effort, pulsion. Le film empile les signes (serpent, brebis égarée, communauté vieillissante), au risque d’insister. Mais cette surabondance a aussi quelque chose de cohérent, comme si Léonide, privé de mots, devait laisser aux symboles la tâche de crier à sa place.

 


prod. PFILM / Nightstaff Ltd

NO MEAN CITY
Ross McClean  |  Royaume-Uni / Irlande du Nord  |  2025  |  15 minutes  |  Compétition internationale

On ne sait pas forcément qu’on entre dans un documentaire, et c’est un compliment. La mise en scène est d’une sophistication tranquille. Par une nuit claire à Belfast, deux ouvriers et leur apprenti remplacent méthodiquement les ampoules à sodium orange des lampadaires par des DEL blanches. À mesure que la nuit avance, une ville en quête de clarté commence à émerger.

Le film observe un chantier minuscule comme on observe une mue collective. Il y a quelque chose d’anthropologique dans ce regard sur le rapport humain à la lumière, au feu, à la beauté, au progrès aussi. Une civilisation qui change d’éclairage change un peu de peau. McClean filme ces travailleurs de nuit comme des passeurs, des techniciens de l’invisible, et soudain Belfast devient un organisme en transformation, reconfiguré à hauteur d’homme, dans la précision presque hypnotique des gestes.

 


prod. Valk Productions / Caïmans Productions / Animais AVPL

FILLE DE L'EAU
Sandra Desmazières  |  France / Pays-Bas / Portugal  |  2025  |  15 minutes |  Compétition nationale

Le film de Sandra Desmazières travaille en apnée, une descente lente, silencieuse, puis la remontée vertigineuse d’un souvenir. Mia a passé sa vie dans l’eau, parmi les algues et les rochers. Le temps a transformé son corps comme il transforme un littoral. La narration, minimale, laisse la place à une mémoire tactile : la fraîcheur d’un courant, le frottement d’une pierre, le poids d’un silence. C’est un film sur la vieillesse, mais sans dureté clinique. Tout y demeure mobile, comme une surface qui refuse d’être figée.

Les décors, d’une délicatesse aquarellée, flottent entre deux mondes, lacustre et terrestre. Les personnages, aux contours fragiles, semblent hésiter entre disparition et persistance. Le son et la musique accentuent cette sensualité ; on écoute autant qu’on regarde, et l’image devient presque tactile. Ce que le film approche, c’est l’ambivalence : désir de maternité, absences possibles, solitude qui n’est pas forcément un échec, mais un état, une marée.

 


prod. Escazal Films

PETIT PONT
Julie Lerat-Gersant  |  France  |  2025  |  17 minutes  |  Compétition nationale

Petit Pont se tient dans une seule unité de temps, vingt-quatre heures serrées. On suit Lila, en sélection pour la classe de foot féminin du collège, pour qui cette journée ressemble à un avenir. Mais le film n’a aucune naïveté sur la façon dont un rêve se négocie quand l’adulte fait défaut. Au moment où la porte devrait s’ouvrir, la mère manque encore à l’appel. Lila se retrouve avec sa petite sœur, Romy, quatre ans, sur les bras, et le grand jour devient une épreuve de logistique, de loyauté, de débrouille.

En parallèle, elle célèbre les dix-huit ans de son grand frère Nolan, au seuil de la réhabilitation après avoir frayé du côté de la criminalité. On pense au réalisme social à la Dardenne : économie de moyens, regard au plus près, tension née des gestes plutôt que des effets. Rien de neuf sur le papier, mais une exécution très sûre, surtout dans la manière de faire passer l’affection fraternelle à travers l’empêchement. Les interprètes jouent juste. Chaïm Feroleto a, par moments, quelque chose d’un jeune Niels Schneider : même fragilité nerveuse, même tête d’ange, même bravade tendre, comme si le corps disait « je gère », tandis que le regard disait autre chose, une candeur inquiète.

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Article publié le 11 février 2026.
 

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