VOL. 5 NO. 26
L’équipe Infolettre   | Soutenez Panorama Cinéma sur Patreon

RVQC 2021 : Partie 3

Par Samy Benammar, Anthony Morin-Hébert, Olivier Thibodeau et Maude Trottier


C'est le court métrage de fiction qui accapare l'attention de nos rédacteur.trice.s pour ce dernier volet de notre couverture des RVQC, ainsi que le court métrage d'animation et le court métrage expérimental, réunis dans trois programmes dont nous vous proposons une analyse approfondie. Beaucoup de lecture en vue, mais aussi beaucoup de découvertes et de surprises cinéphiliques, mais d'abord : des retours sur trois documentaires inspirants, énièmes fruits de notre récolte miraculeuse de l'année.
 


prod. Emma Roufs

ATALAYA
Emma Roufs  |  Québec  |  2020  |  18 minutes  |  Court/moyen métrage documentaire

Un morceau de bois brisé, imbibé d’eau et couvert d’une peinture bleue qui s’écaille, sur lequel on devine quelques inscriptions et la courbure caractéristique d’un voilier. Les premières images d’Atalaya évoquent d’emblée Gerry Roufs, disparu en mer en janvier 1997 lors du Vendée Globe. La voix de la réalisatrice, Emma Roufs, ramène cependant ce fait divers à une réalité personnelle qui tend à défaire le fantasme médiatique du sportif. La bravoure et la témérité du navigateur poursuivant contre vents et marées son rêve d’aventurier, dans l’une des épreuves sportives les plus dangereuses qui soient, se heurtent à l’incompréhension de sa fille qui aurait aimé le retenir au rivage. La colère et l’incompréhension, deux étapes du processus de deuil, se confondent alors pour venir ébranler une figure quasi mythologique et la ramener à la réalité des survivants et à la souffrance provoquée par ces valeurs tant chéries des médias, mais profondément égoïstes.

« Tu as pris le large et on ne t’a jamais revu » dit-elle, exprimant la tension insoluble entre le mythe et le père qui trouve un écho dans la nature double des archives. D’une part, il y a les couleurs délavées de la télévision, qui annonçait en 1997 la disparition et documentait l’histoire médiatisée de cette tragédie (comme en témoigne le documentaire Gerry Roufs - Toujours vivant produit par Radio-Canada Sports en 2020) ; d’autre part, et c’est le versant qu’incarne la parole d’Emma Roufs, l’œuvre adopte la texture du film de famille. Gerry Roufs y apparaît dans un quotidien loin de son bateau, mais plus important encore, elle propose la rencontre entre la voix de sa fille et les mots dictés par sa compagne dans le livre Une Atalaya pour Gerry Roufs paru en 2014. C’est ainsi que le film, bien qu’attaché à une histoire hautement subjective, avec une présence parfois envahissante de la voix off, devient plus largement une réflexion sur la mort et la résistance de ceux qui la traversent. On prend alors la caméra et la parole pour substituer à la dépouille perdue en mer quelques images, quelques phrases, un souvenir.

Dans cet entrelacement de temporalités, propre d’un deuil qui ne parvient pas à faire fi du passé, les images numériques, vidéo et Super 8 se superposent comme autant de couches qui rendent le temps du film indéterminé. Ce dernier n’a de cesse de poser la même question, avec une redondance obsessionnelle : que faire lorsqu’il ne reste de notre histoire individuelle que les images d’un avion de l’armée chilienne repérant une coque retournée au large de ses rives ? Atalaya est la réponse fragile et pleine d’incertitudes à ce deuil impossible. Emma Roufs entreprend, comme Gerry, un voyage pour essayer de récoler les morceaux d’une mémoire qui semble ne plus lui appartenir. Agitée par les ressacs, une figure fantomatique nous poursuit dans les albums photo et jusqu’au large d’une île où l’on espère voir la lumière d’un phare pour accepter, ne serait-ce qu’un peu, l’inacceptable. (Samy Benammar)

 


prod. École des métiers du cinéma et de la vidéo (Cégep de Rivière-du-Loup)

DE TERRES À TERRE
Benjamin Dourdet  |  Québec  |  2020  |  15 minutes  |  Film étudidant - Cégep (Compétition)

Une petite perle en provenance du Cégep de Rivière-du-Loup, ce court documentaire fait preuve d’une belle maîtrise du cadrage, garante de l’efficacité d’une mise en scène inclusive fort raffinée. Construit comme une série de vignettes pittoresques, on s’y affaire à inscrire les intervenants, une poignée d’immigrants dans diverses phases d’intégration à la société québécoise, à l’intérieur d’espaces donnés, d’espaces typiquement locaux qui puissent leur servir d’ancrage. En effet, si le film s’attarde beaucoup à l’espace et au territoire, y consentant plus volontiers le regard de sa caméra qu’à ses sujets, c’est dans l’expression d’un parti pris pleinement assumé pour l’assimilation, envisagée comme un échange de richesse entre la population immigrante et sa terre d’accueil. Sans glorifier outrancièrement l’hospitalité québécoise, apportant même quelques bémols à ce sujet, les cinéastes nous permettent au moins de découvrir quelques beaux visages de la diaspora mondiale, abordés avec toute la chaleur et la considération qui leur sont dues.

Fort d’un travail sonore exemplaire, analogue de sa faculté d’observation remarquable, le film débute avec un florilège de voix désincarnées qui narrent des bribes de récits migratoires. Or, si ces voix poignent du noir, elles s’incarnent ensuite dans un espace d’accueil commun plutôt que dans leurs corps individuels. À preuve : une série de plans liminaux servant à décrire l’intérieur d’un appartement louperivois teinté d’exotisme, incluant d’abord un ventilateur de plafond décoré de dorures et de corolles en verre, des rideaux ondulants et des stores en bambou au-dessus de planchers en prélart. Il existe une grande quiétude dans le ton descriptif que la production adopte pour l’occasion, dans la représentation sereine de la brise estivale au gré de la voix douce des intervenants. Malgré leurs appréhensions, l’histoire que nous racontent ceux-ci n’en est pas une de violence, ni de déracinement, mais de transplantation. L’architecture du film s’inspire d’ailleurs fortement de cette constatation, alors que se superposent voix et lieux et que s’y intègrent subséquemment les corps de leurs propriétaires.

Qu’il s’agisse de clubs de curling, de cuisines ou de classes de francisation, chaque endroit est dépeint avec adresse par accumulations de détails pittoresques. C’est le cas également pour la chapelle chrétienne où se recueille l’un des intervenants, ponctuée de bruits d’orgue apaisants. « Quand je suis arrivé, j’ai vu des associations religieuses », déclare-t-il en voix off, « pour moi, ça a désamorcé tous ces clichés [négatifs à propos de l’Occident] ». En effet, c’est une vision plutôt traditionaliste du Québec que véhiculent ici les cinéastes, une vision en léger décalage avec l’idéal d’une société civique contemporaine. Qu’à cela ne tienne, la province est particulièrement belle sous leur objectif, de même que les visages des néo-Québécois qui s’y enracinent malgré certains heurts (la perte de contact avec le noyau familial notamment). « Ce que le Québec m’apporte, c’est beaucoup de paix », relate le Camerounais pieux de notre exemple précédent, et cette paix nous la ressentons tout au long du film, comme un baume aromatique sur la plaie béante du débat migratoire actuel. (Olivier Thibodeau)

* Critique publiée une première fois dans notre couverture du festival Vues d'Afrique 2021

 


prod. Wapikoni

INUIT LANGUAGES IN THE 21ST CENTURY
Ulivia Uviluk  |  Québec  |  2020  |  10 minutes  |  Court/moyen métrage documentaire

Film de confinement fabriqué avec une idée et un ordinateur, Inuit Languages in the 21st Century sonde le rapport qu’entretiennent des personnes nées Inuits, peu ou prou familières avec la langue de leur origine. En une économie de moyens qui va droit au but, il situe d’abord, en quelques balises historiques, un enjeu crucial : comment l’essence foncièrement orale d’une langue ayant fleuri à travers divers dialectes s’est frottée à des médiums qui en changèrent la nature. Médium imposé de l’écrit lorsque, vers la fin du 19e siècle, les efforts colonisateurs de christianisation inventèrent l’inuktitut syllabique ; médiums de la télévision, du téléphone et de la radio qui donnèrent cette fois lieu à une prise en charge interne, lorsque fut fondé l’organisme Taqramiut Niginpat Inc, en 1975, avec pour objectif d’offrir aux communautés du nord de l’information en Inuktitut. S’inscrivant dans cette perspective brossée en quelques clics, la jeune réalisatrice Ulivia Uviluk use à son tour des médiums de l’heure pour interroger, lors d’appels-vidéos adressés à deux jeunes femmes, le rapport à une langue à la fois proche et lointaine. L’oralité de l’échange et la multiplicité de langues qu’il implique (l’inuktitut, l’anglais, le français, le danois) renvoient au sujet débattu, faisant apparaître les moyens virtuels par lesquels la survivance s’organise, en trouvant son petit point de conclusion lorsque nous sont montrés les outils didactiques « en ligne » d’apprentissage de l’inuktitut. (Maude Trottier)

* Critique publiée une première fois dans notre couverture du FIFA 2021

 


Barcelona de Foc (prod. Mtd:tv)


En une seule séance, j’ai parcouru la série de courts métrages rassemblés sous l’intitulé « jeux de société ». Le mot « jeux » préféré à celui d’« enjeux » a en effet impulsé l’envie de me laisser porter par le flux de la programmation en portant attention aux manifestations de ce qui, tel que le thématise succinctement le descriptif de la section, pousse à « remettre en question, confronter et trouver sa voix à travers l’art ». De ce parcours, je ne retiens ici que les moments qui se détachent à la façon d’îles mémorielles, les films qui surnagent et ont plus singulièrement frappé mon esprit, à l’issue d’une après-midi passée rivée à mon écran :

BARCELONA DE FOC

Theodore Ushev  |  Québec / Catalogne  |  2020  |  5 minutes  |  Animation

Barcelona de Foc
de Theodore Ushev, dont le très beau Vaysha l’aveugle avait été nominé aux Oscars en 2017, pourrait être qualifié de livre d’artiste temporalisé. En un seul plan qui dure quelque cinq minutes, ce film rend compte de l’expérience indirectement vécue de la révolte pro-catalane ayant éclaté le 18 octobre 2019 dans les rues de Barcelone. La caméra toute en frontalité se penche sur un annuaire téléphonique catalan qui, par la technique d’animation par volume (stop-motion), se tourne, se colore, se détériore, défile pour venir finalement mettre en exergue quelques plans tirés du réel, sis dans le livre. Sur les pages, on peut déchiffrer le nom de spécialités médicales, ce qui suggère un certain état d’urgence. Sur le texte, de la peinture surgit par taches, traits épais, masses ou petits points, injectant du rythme, de la nervosité au défilé des pages et contrecarrant la planéité de la prise de vue fixe, sous l’effet haptique que la substance picturale induit. Et c’est alors l’épaisseur même du livre qui, percé en son centre, renchérit sur la charge volumétrique de l’objet posé. Au fur et à mesure que les minutes passent, les pages tournées, bariolées, cisaillées, bref affectées, s’empilent, se froissent et gagnent exponentiellement en matérialité, donnant corps à une trame sonore dense où s’entendent les fracassements de l’émeute. Ainsi transposé en une démarche processuelle, le témoignage affectif de l’évènement politique apparaît moins sublimé que régénéré, moins sourdement affaibli par la distance que dûment canalisé.

{NULL}

Andrée-Anne Roussel  |  Québec  |  2020  |  11 minutes  |  Art et expérimentation

Un contraste entre fixité et mouvement d’un autre ordre ressort de l’énigmatique {Null} d’Andrée-Anne Roussel. Captation d’extraits disparates du quotidien en plan fixe, le petit cumul obtenu nous invite à interroger le dénominateur commun reliant potentiellement des façons d’occuper le temps. Un homme transvase de l’eau d’une bouteille à un verre, une femme travaille au rendu numérique d’une texture, une autre secoue son corps sur un tapis de yoga, une autre encore écoute le tirage de son tarot au téléphone, un charpentier parfait la forme qu’il a sculptée, une femme gesticule et parle en s’adressant à son ordinateur, un couple s’embrasse dans une cuisine, un père et sa fille regardent un film en mangeant du pop-corn, un homme dort. Et seulement alors, en guise de conclusion, un dernier plan exempt de présence humaine retentit, au ralenti. Faut-il en conclure au film de confinement ? Cela n’a, à vrai dire, aucune importance. Car, quand bien même ce serait le cas, ce qui nous retient ici, c'est moins la problématisation de ce par quoi nous passons le temps que l’entrechoquement produit entre toutes ces façons de faire. Aussi, avec subtilité et humour, {Null} remet-il en perspective nos occupations et mobilisations respectives en créant un commun candide à même la différence.

FORWARDS, BACKWARD
Mitchell Stafiej  |  Québec  |  2020  |  4 minutes  |  Art et expérimentation

De fixité, de mouvement et, pourrions-nous maintenant ajouter, d’expérience restreinte, il est encore tout autrement question dans Forwards, backward de Mitchell Stafiej. Compilation de chutes d’images issues d’un tournage atermoyé, le film invoque, dans les mots du cinéaste, un sentiment de stagnation où faire un pas devant revient à systématiquement reculer. Dans sa forme, cette contradiction et cette circularité sont mises en abîme : à travers un écran que soulignent une bordure et une texture palpable, une route parcourue dans un tunnel imprime son mouvement vers l’avant avec pour contrepartie une surimpression de la même route défilant cette fois vers l’arrière. Le maintien de ce dispositif intensifie son effet, alors qu’il est reporté dans d’autres lieux. À chaque changement de chemin, une secousse, un tremblement d’images, se fait jour, semblant ainsi chercher à faire éclater verticalement ce qui, horizontalement, semble vouloir inlassablement se répéter, soit cette route qui, bien qu’apparaissant changer de trajectoire, continue pourtant de poser son double mouvement menant possiblement nulle part. Jusqu’à ce que la tombée du soir ajoute une ampleur optique au piège métaphorisé. Et dès lors, il en va de la sortie d’impasse, car l’assignation négative désignée s’est entre-temps métamorphosée tout entière en hypnose filmique.
 


Notcimik (prod. Wapikoni)

NOTCIMIK
Canouk Newashish  |  Québec  |  2019  |  1 minute  |  Art et expérimentation

Notcimik
de Canouk Newashish procède quant à lui d’un franc mouvement à rebours, en rejouant une succession d’images qui, de quelques arbres esseulés et mis à mort sur fond de ciel au milieu d’un désert forestier, va dans le sens accru de l’arbre vivant. D’une concision absolue, à l’instar du délectable Coureurs de nuit (2005), ce très court métrage porte sa charge critique avec une rare efficacité. En seulement 17 plans où la mobilité croissante de la caméra semble imiter le mouvement de l’eau d’une rivière, montrée inondant ou sous le boisé, l’essai filmique exploite le son de manière ironique. Ce dispositif simple nous fait saisir que, pendant que nous regardons le détail photogénique des épines d’un conifère ou encore ce très beau plan d’ensemble d’une forêt densément fournie, s’affaire infernalement la machinerie vulgaire qui propose sans ambages de détruire la beauté même de ce qui est nous est visuellement présenté. (Maude Trottier)

*

 


Regret (prod. Némésis Films)

L'ART DÉLICAT DE LA VIOLENCE
Andrew Przybytkowski  |  Québec  |  2020  |  5 minutes  |  Fiction

RUINES
Mario DeGiglio-Bellemare  |  Québec  |  2020  |  9 minutes  |  Art et expérimentation

L’expression « meurtre et mystère » a beau être galvaudée, elle n’en est jamais moins attrayante pour les amateurs des genres macabres (le thriller ou le film policier, le film d’horreur ou leur engeance commune, le giallo), qui y essaiment comme sous le joug d’une obsession. Or, c’est justement l’idée de fétiche qu’explorent ici les programmatrices Miryam Charles et Ariane Roy-Poirier, de même que la notion d’iconoclasme, source sous-jacente de la curiosité morbide des fans et du désir quasi érotique qu’ils ressentent pour le spectacle de la profanation des corps. Le programme débute en effet via une impulsion iconoclaste, criarde et grossièrement satirique, celle de L’art délicat de la violence, où un prêtre confesseur est mis à genoux, puis contraint d’embrasser le canon d’un pistolet brandi par une jeune femme. La critique savoureuse et à-propos du clergé catholique articulée ainsi aurait bénéficié par contre d’un choix musical plus approprié, cantique religieux ou œuvre classique plutôt qu’un beat industriel abrasif qui semble tout droit sorti d’un vidéoclip. Les images de Ruines ont beau être moins léchées, moins minutieusement éclairées que celles de Przybytkowski, s’apparentant beaucoup au film de famille, sa critique du pouvoir coercitif exercé par le clergé est beaucoup plus intrigante. Superposant des extraits sonores du film Frissons (version française de Shivers [1975]) aux images argentiques des vestiges du Ciné-Parc Laval, DeGiglio-Bellemare crée une entité schizophrène et captivante, apte à interroger simultanément la légitimité du désir libidineux et l’absurdité de l’opposition cléricale face aux images décadentes projetées autrefois sur les écrans qui gisent désormais ruinés à l’ombre du boulevard Curé-Labelle.

MONSIEUR JEAN-CLAUDE
Guillaume Vallée  |  Québec  |  2021  |  8 minutes  |  Art et expérimentation

TRY TO REMAIN CALM
Alexandra Grimanis et Steven Woloshen  |  Québec  |  2020  |  2 minutes  |  Animation

JOHATSU
Éric Filion  |  Québec  |  2020  |  11 minutes  |  Art et expérimentation

Les expériences matérialistes marquent aussi l’étrange Monsieur Jean-Claude, où l’image du coup de pied servi par Van Damme à la fin de la bande-annonce du film The Quest (1996) est décortiquée, puis décolorée et démultipliée, comme par un adepte cinéphile du pop art ; elles caractérisent surtout l’inspirant Try to remain calm de Steven Woloshen et Alexandra Grimanis, exercice d’alchimie sur la bande du film Outbreak (1995) de Wolfgang Petersen. Constituant l’un des plus édifiants comptes-rendus de la vie montréalaise en temps de confinement (loin devant Life of a Dog [2020] et Première vague [2021]), les deux auteurs y usent de leur foisonnant imaginaire et de leur maîtrise du stop motion pour créer une série de photogrammes « vivants », proliférant partout dans un appartement, évoquant ainsi de façon amusante l’ubiquité du film catastrophe, mais aussi le potentiel libérateur de l’acte créatif dans la vie des sinistrés de la COVID. À l’opposé du spectre, Johatsu nous propose une expérience entièrement synthétique. Émulant le regard d’un revenant, flottant langoureusement à travers différents paysages d’un Japon exotisé (pavillons shintoïstes, ruelles couvertes de néons, stations de métro bariolées d’affiches traditionnelles, appartements décorés avec des planches de go), rendus dans un style qui rappelle les walking simulators ou les jeux d’exploration à la Myst, le film propose une excursion très reposante, mais pas tout à fait mystique, qui risque surtout d’émerveiller les fans nostalgiques du genre.



Try to remain calm (prod. Alexandra Grimanis et Steven Woloshen)

SANG JAUNE
Julie Roy  |  Québec  |  2019  |  6 minutes  |  Fiction

BEST BITCHES FOREVER
Valérie Leclair  |  Québec  |  2019  |  6 minutes  |  Fiction

Les autres films du programme adoptent tous un style de narration traditionnel. Les productions plus modestes, signées Kino, font étalage néanmoins d’une certaine créativité, évidente surtout dans les variations amusantes qu’effectuent leurs autrices sur des thèmes connus. Capitalisant principalement sur la performance généreuse de sa vedette Catherine-Audrey Lachapelle, Sang jaune bénéficie aussi du potentiel d’attraction/répulsion lié aux effusions d’hémoglobine titulaire, ainsi qu’à l’apparition d’un ovni qui aurait mieux servi sa fonction en hors-champ. Best Bitches Forever est plus satisfaisant à mon œil, offrant au spectateur un travail d’hybridation concis, caricatural et désopilant entre le cinéma d’horreur et le film de superhéros. Le recours à des séquences d’action animées, envisagé dans une logique postmoderne à la Tank Girl (1995), confère à l’ensemble un aspect chaotique qui peut rebuter, mais qui sied néanmoins à l’expression de la sensibilité punk privilégiée par l’autrice, dont l’œuvre bénéficie en outre d’une irrésistible chanson-thème, composée spécifiquement pour l’occasion par Dominic Vaillancourt.

REGRET
Santiago Menghini  |  Québec  |  2020  |  16 minutes  |  Fiction

FESTER

Lorna Kidjo  |  Québec  |  2020  |  13 minutes  |  Fiction

Doté d’une facture plus léchée, exempte des aspérités qui caractérisent les deux œuvres précédentes, Regret est aussi plus convenu. Sélectionné pour le festival de Sundance 2020, le film fait un usage brillant de la voûte immobilière du centre-ville montréalais et bénéficie d’un traitement atmosphérique envoûtant ; il est plombé par contre par une perspective psychanalytique peu subtile et un recours trop fréquent à des mécanismes d’horreur usés (entité invisible cognant à la porte, raccords-regards sur le vide, apparition soudaine de mains noires rétractiles, tueur au couteau tout de noir vêtu avec faciès vaguement clownesque). Quoique plus thérapeutique, voire jubilatoire dans sa subversion horrifique du drame familial, Fester rappelle les lacunes de Regret puisque la somptuosité de sa production, son montage sonore exquis et sa direction artistique luxueuse recèlent une mise en scène statique qui fonctionne à coups de champ-contrechamp. La génération d’affect est ainsi reléguée à un trio d’acteurs noirs, beaux et fougueux, composé de Catherine Souffront, ancienne procureure de la couronne, Mariah Inger et Dakota Jamal Wellman. On reste perplexe par contre, devant la juxtaposition initiale du nom Black Wealth Media (compagnie de distribution du film) avec le contenu du premier plan, où l’on mire une bague sertie ceignant l’annulaire de la protagoniste. On comprend bientôt que celui-ci sert avant tout à établir un lien entre sa propriétaire et son mari décédé, mais force est d’inférer a priori une œuvre dédiée avant tout à la célébration de l’opulence afro-américaine. Étrange.
 


Un gorille dans le placard (prod. Camera Chaos)

QUATREQUATREQUATRE
Alexandre Nachi  |  Québec  |  2020  |  18 minutes  |  Fiction

UN GORILLE DANS LE PLACARD
Rémi Fréchette  |  Québec  |  2020  |  7 minutes  |  Fiction

Les perles de cinéma narratif que l’on retrouve au sein du programme incluent d’abord le surprenant Quatrequatrequatre d’Alexandre Nachi, qui nous livre un récit d’amnésie sans prétention, mais parfaitement tortueux, défendu par une ribambelle d’acteurs investis — les yeux hagards de Félix-Antoine Cantin sont particulièrement mémorables. Ce qu’il y a de plus appréciable dans cette œuvre par contre, c’est le fait que la mise en scène soit au service de la matérialisation d’une impression de trouble psychologique. La caméra attentive, inquisitive émule le regard appréhensif et curieux du protagoniste tandis que le montage, haché, émule sa perception fragmentaire. C’est le rendu de son ressenti qui prime, et le partage de sa folie qui nourrit le flot inexorable du récit. Bien qu’il soit moins immersif, préférant adopter un style ouvertement fantaisiste, Un gorille dans le placard n’en est pas moins attractif, particulièrement pour les amateurs du cinéma d’horreur classique, que l’auteur référence avec brio, faisant preuve pour ce faire d’une impressionnante économie de moyens. Fréchette privilégie pour réussir un style brechtien, où ce sont les personnages, les costumes, les bruitages, les angles de caméra et quelques accessoires épars qui racontent l’histoire, au cœur d’une diégèse complètement exempte de décors (les acteurs manient des cercles de mousse à la place des volants de voiture). Comme c’était le cas dans le cinéma de série B de l’âge d’or, c’est donc le travail minutieux de sculpture lumineuse et l’utilisation d’une voix-off burlesque (doublée de façon volontairement décalée sur la bande sonore) qui servent d’outils dramatiques principaux et viennent compenser pour l’indigence de la production. Comme c’était le cas dans la série B de l’époque bénie, le plaisir que ressent le spectateur est tributaire de la mixture entre l’humour insolent de la screwball comedy et le potentiel expressionniste de la photographie noir et blanc. Le résultat ainsi obtenu est similaire aux meilleurs exemples du récent revival du bis rétro (ex. : Call of Cthulhu [2005], The Whisperer in Darkness [2011], Lake Michigan Monster [2018]). Il nous tarde désormais d’assister à la suite des aventures des détectives Harry et Jane dans Un ovni dans l’arrière-cour (annoncé de façon alléchante lors du générique de clôture). (Olivier Thibodeau)

*

 


À la maison (prod. La Neuvième)

LA CHAMBRE
Sami Mermer et Houman Zolfaghari  |  Québec  |  2019  |  20 minutes  |  Fiction

LES AVENTURIERS DE L’OUEST

Paula Bourgie  |  Québec  |  2020  |  14 minutes  |  Fiction

L'avantage de ces programmes de courts métrages, c'est qu'ils proposent des pistes de lecture qui ne se veulent pas impérieuses, mais constituent plutôt une sorte de défi ludique, invitant spectateurs et spectatrices à rapprocher des films parfois fort différents et ainsi approfondir la réflexion à leur propos. Rien ne paraît relier La chambre et Les aventuriers de l'ouest, par exemple. Dans le premier, on suit un immigrant kurde qui cherche, dans la solitude de l'hiver québécois, un oncle inconnu et une terre d'accueil pour sa famille menacée par la guerre. L'œuvre est lente et poétique, empreinte d'un désarroi qu'exacerbent des images douces en noir et blanc et un usage maîtrisé du soft focus. L'autre film met en scène une jeune écrivaine qui s'isole dans un chalet et dans les habitudes de son enfance (Orange Crush, Ringolos, dodo à 19h30) afin de retrouver sa fibre créatrice, mais qui se voit dérangée par l'arrivée d'une cousine en peine d'amour. Les couleurs éclatantes et l'été rayonnant inspirent une légèreté qui sied bien à l'humour et au thème central de l'immaturité. Proposition : ces deux œuvres que tout semble distancier peuvent être rapprochées par leur commune exploration de la résilience. Accepter le déracinement d'une terre revenant de droit à son peuple, mais qui lui est refusée ; admettre et abandonner son propre égocentrisme, qui l'empêchait d'être sensible à la douleur de sa cousine. À la source de ces résignations se trouve une divergence d'opinions qui jaillit de l'altérité et enflamme les passions – celle qui oppose les kurdes aux pays du Moyen-Orient depuis des siècles et celle d'une banale mésentente entre deux jeunes femmes. Ce sont la proportion, l'intensité et les conséquences du conflit qui diffèrent.

LOINTAIN
Aziz Zoromba  |  Québec  |  2020  |  18 minutes  |  Documentaire

À LA MAISON

Renaud Ouimet  |  Québec  |  2020  |  16 minutes  |  Fiction

Plutôt que la rage et l'excès de violence, la querelle connote une tension souterraine capable de perdurer indéfiniment. Lointain et À la maison en font foi, avec leurs protagonistes qui s'isolent de la source de leur amertume pour mieux continuer à vivre. Les maux couverts continuent toutefois d'enfler, et il faut tôt ou tard y faire face et les affronter. Dans le court métrage d'Aziz Zoromba, un jeune arabe homosexuel s'est éloigné de sa famille, qui réprouve ses choix de vie et son orientation sexuelle. Fruits d’une conception sonore fignolée, les sons de la ville parasitent incessamment les discussions téléphoniques du protagoniste, seul lien restant avec sa famille, tandis que les plans le montrent souvent de loin, de dos ou en partie dissimulé par des éléments de décor placés devant lui. La distance émotionnelle est ainsi mise en scène, brisée par un gros plan sur le visage du jeune homme alors qu'il discute longuement avec sa mère malade et qu'ils partagent un moment de tendresse lors d'une scène finale très touchante. Dans le film de Renaud Ouimet, il est plutôt question d'un homme qui se réfugie à la forêt pour fuir la société ; son animosité n'est pas dirigée contre une seule personne, mais envers la vie tout entière, qui promet à chaque humain une existence remplie de malheurs et l'horizon d'une mort inéluctable. Sa rencontre inattendue avec une femme chamboule ses certitudes et calme ses ardeurs, l'amour qui bourgeonne apportant avec lui l'espoir.
 


Cayenne (prod. Littoral Films)

CAYENNE
Simon Gionet  |  Québec  |  2020  |  11 minutes  |  Fiction                

Cayenne
, enfin, ressort du lot. Dans le court métrage de Simon Gionet, l'employée de nuit d'une station-service est seule derrière sa caisse. Un homme arrive, sa voiture est tombée en panne en face de la station ; la jeune pompiste s'y connaît en mécanique et sort l'aider. Les micro-agressions commencent très tôt à s'enchaîner, débutant par un compliment mal venu adressé à la beauté de la protagoniste. Le malaise s'installe pour de bon lorsque celle-ci se penche sous le capot de la voiture – un jeu de caméra savamment orchestré oppose alors le poids du regard masculin, cadré en contreplongée, à une plongée sur la nuque vulnérable de la femme. Elle est seule avec cet inconnu, loin des néons de la station-service. Lorsqu'elle s'assoit derrière le volant pour démarrer le moteur réparé, l'homme se place dans l'ouverture de la porte ; un contact physique désagréable est nécessaire pour quitter l'habitacle, et l'inconnu poursuit par des invitations : « Comment je fais pour te remercier ? [...] Tu veux pas rester un peu ? » La neutralité du jeu de l'acteur rend les intentions de son personnage difficiles à déchiffrer et nous plonge dans l'ambiguïté. Harcèlement ou innocente bonhommie ? La suite, excellente, rend apparente la délicatesse des situations auxquelles les femmes sont trop souvent confrontées, celle de devoir trancher à savoir si un danger les guette véritablement ou si celui-ci n'est qu'un produit de leur imagination. La querelle dont il est question se joue donc sur trois degrés : la mésentente opposant la pompiste à cet inconnu, la Femme à tout un système de violence masculine, et celle, potentielle, des spectateurs envers l'œuvre. Il suffit de se rappeler du débat français entourant la « liberté d'importuner » pour comprendre que le film, avec l'incertitude qu'il cultive et qu'il ne résout jamais quant aux intentions réelles de l’étranger, a le pouvoir de diviser. Or, c’est très bien ainsi, car voilà, ces cinq courts métrages le montrent tous à leur manière : qu'elle soit récente ou centenaire, intime ou sociale, la mésentente est le propre de l'humain. (Anthony Morin-Hébert)

*


PARTIE 1
(En éclaireuses, Gus est encore dans l'armée, Monologues du paon,
Peugeot pulmonaire, Une fois la poussière retombée)

PARTIE 2
(Errance sans retour, Francine et Paul - Le documentaire, Grand National,
L'histoire interdite, La lumière de Léonie, La nuit des chutes)

PARTIE 3
(Atalaya, De terres à terre, Inuit Languages in the 21st Century,
Barcelona de Foc, {Null}, Notcimik, Forwards, Backward,
L'art délicat de la violence, Ruines, Monsieur Jean-Claude, Try to remain calm,

Johatsu, Sang jaune, Best Bitches Forever, Regret, Fester,
Quatrequatrequatre, Un gorille dans le placard, La chambre,
Les aventuriers de l'ouest, Lointain, À la maison, Cayenne)

Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Article publié le 9 mai 2021.
 

Festivals


>> retour à l'index