CINÉMAS AUTOCHTONES 1 : Entre les esprits et la matière
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RVQC 2022 : Liste d'épicerie (2)

Par Sarah-Louise Pelletier-Morin et Olivier Thibodeau


prod. TAK Films

BABUSHKA
Kristina Wagenbauer  |  Québec/Russie  |  2021  |  25 minutes  |  Programme : Des personnages hauts en couleur

Le chaleureux Babushka de Kristina Wagenbauer est un beau portrait de femme, celui d'une matriarche résiliente à qui la vie n’a pas fait de cadeau, mais dont la force de caractère a su prévaloir et servir de rempart à sa famille. Il s’agit surtout d'un portrait incroyablement vivant, où la proximité du sujets frôle le rapport symbiotique. Avec ce film, la réalisatrice de Sashinka (2017) nous revient avec un autre récit de maman excentrique, sauf qu’elle saute une génération, et part pour la Russie à la rencontre de sa grand-mère maternelle, avec qui elle a vécu une partie de son enfance. Œuvre très fluide également, où les vignettes s’enchaînent aisément, elle est constituée d’une étude de personnage lumineuse doublée d’une quête de mémoire immersive, alors que Wagenbauer questionne la matriarche à propos de leurs souvenirs communs, partiellement cristallisés dans les photos de famille qu’elle conserve dans les pièces surchargées de sa maison. Le film bénéficie surtout du charme irrésistible de son sujet titulaire, la vraie « babouchka », résiliente, fière et coquette, ayant survécu à la guerre et au rationnement, s’entraînant le jour et participant à la chorale le soir, préparant sur le poêle du jambon nappé et des blinis, attachée au pouvoir fort que représente le beau Poutine, dont elle exhibe fièrement le calendrier et les photos triomphantes de pêche en bedaine. (Olivier Thibodeau)

*Critique publiée une première fois dans notre couverture des RIDM 2021

 


prod. Metafilms

LA CONTEMPLATION DU MYSTÈRE
Albéric Aurtenèche  |  2020  |  Québec  |  101 minutes  |  Compétition Gilles-Carle

Albéric Aurtenèche, réalisateur québécois né à Paris, propose ici un premier long métrage décalé, aux accents burlesques qui s’éloigne radicalement du film québécois « traditionnel » et sa fable réaliste qu’on a l’habitude de voir sur nos écrans – cet aspect décalé est perceptible dès la lecture du synopsis, un peu compliqué, où un trentenaire anxieux et désillusionné, Éloi (Emmanuel Schwartz), retourne sur les terres dont il a hérité pour un hommage insolite rendu à son père par des chasseurs locaux.

Soulignons d’entrée de jeu l’ambition d’Albéric Aurtenèche, qui a fait le choix de mélanger divers genres (le drame, la comédie, le thriller, le fantastique), comme le souligne le cinéaste dans une entrevue accordée à La Presse en 2019(1). Si l’œuvre est une sorte d’ovni du fait de cette hybridation, le cinéaste se ressaisit toutefois d’un thème central de l’imaginaire cinématographique québécois depuis Pierre Perrault : la chasse. Sans vouloir dépeindre réalistement cet univers, le film réussit à fasciner par sa façon de représenter la cohésion d’un groupe de chasseurs et les codes sociaux implicites qui sous-tendent leur organisation.

La première séquence, qui met en scène un cauchemar en forêt, est filmée à travers une lentille imitant l’œil d’une caméra de chasse. Le réalisateur reprend plusieurs fois cette perspective originale (la caméra de chasse devenant un allié privilégié d’Éloi, qui retrouve grâce à elle des images de la mort de son père); celle-ci est toutefois un peu ingrate esthétiquement. L’ouverture onirique initiale est suivie par l’une des scènes les plus mémorables du film, la cérémonie de l’Ordre des chevaliers de Saint-Hubert qui a été tournée dans l’Église de la Visitation à Ahuntsic – scène qui n’est pas sans faire penser à l’esthétique surréaliste de Denis Côté – et dans laquelle on rend hommage au père d’Éloi.

Si le synopsis annonçait une œuvre à la fois contemplative et énigmatique, le passage des idées à leur actualisation déçoit par contre, la narration souffrant d’un manque de maîtrise. D’entrée de jeu, le récit nous propose une piste, celle du fils à la recherche de ses origines paternelles. Or, le film hésite, puis bifurque avant de nous lancer sur une seconde piste, qui flirte avec le thriller sans y adhérer vraiment. Le film accumule ensuite les quêtes, si bien qu’on ne sait plus quel est le désir du protagoniste, ni le désir du film lui-même…

Bien qu’il ne manque pas d’originalité, La contemplation du mystère ne parvient pas à renouveler les codes du thriller, ni à vraiment atteindre le spectateur dans l’une ou l’autre de ses trames narratives. D’ailleurs, ces différentes trames (expériences hallucinogènes, décryptage de manuscrits, fabulations forestières, violence intestine chez les chasseurs, quête identitaire et mémorielle) parviennent difficilement à s’articuler, de sorte qu’elles n’inspirent pas un sentiment de l’étrange, mais donnent plutôt l’impression d’une kyrielle d’idées inabouties.

L’absence de dimension contemplative dans le film semble également attribuable au montage saccadé, peu fluide, qui enchaine les plans très courts.  Les scènes oniriques – de fantasme, de rêve, de réminiscences, d’ivresse – dégagent peu de poésie, voire de « mystère » à proprement parler. Il aurait été intéressant que la réalisation insiste davantage sur les chocs entre les tons, entre le vertical et l’horizontal; que le hiatus soit surligné entre les scènes mystiques et les scènes prosaïques.

Finalement, si le cinéaste a su s’entourer d’une distribution talentueuse (Sarah-Jeanne Labrosse, Emmanuel Schwartz, Gilles Renaud, Martin Dubreuil, François Papineau), aucun de ses membres n’est au sommet de sa forme. Emmanuel Schwartz, pour qui était écrit le rôle d’Éloi, n’a rien de « mystifiant » ni d’attachant. Son personnage manque d’épaisseur, tout comme la plupart des autres, à l’exception peut-être de Diane (le seul personnage féminin, incarné par Sarah-Jeanne Labrosse), plus intrigante que ses contreparties, et avec qui Éloi développe une relation plus significative.

Enfin, le film ne manque pas d’idées, et c’est peut-être ça son défaut. (Sarah-Louise Pelletier-Morin)


(1) https://www.lapresse.ca/cinema/2019-11-10/tournage-de-la-contemplation-du-mystere-chasse-et-chamanisme

*Critique publiée une première fois dans notre couverture du FNC 2021

 


prod. TAK Films

GABOR
Joannie Lafrenière  |  Québec  |  2021  |  101 minutes

Joannie Lafrenière est une photographe et ça paraît. La composition de ses plans est toujours extrêmement soignée, empreinte d’une touche d’humour et d’un humanisme lumineux. Ça tombe bien, puisque Gabor Szilasi lui aussi est un photographe cocasse et empathique, qui exerce son métier depuis 70 ans déjà, entre sa Hongrie natale et le Québec où il élit domicile en 1958. Ayant fait connaissance il y a quelques années durant les Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie, les deux artistes participent ici à une biographie de forme hybride, entre le reportage, le direct et le road movie. Un film dont le charme absolu transcende un certain statisme visuel et un léger creux de vague au deuxième acte.

J’appréhendais un peu le visionnage du film puisque Catherine Martin avait déjà portraituré M. Szilasi deux fois auparavant (dans L’esprit des lieux [2006] et Certains de mes amis [2017]), et je craignais les redites. Or, c’était avant de réaliser qu’on ne peut jamais avoir trop de films sur ce personnage savoureux, créateur infatigable qui, à 90 ans, souffle ses bougies avec une cravate en aluminium au cou et invite ses amis à son centième anniversaire, un homme qui depuis 60 ans fait la chronique visuelle du Québec dans une série de photogrammes précieux qu’on le voit même remettre aux archives nationales vers la fin du film. Certains plans de Gabor rappellent certes ceux de Martin, particulièrement en ce qui a trait aux immenses bibliothèques de tirages variés qui siéent dans la cave du photographe, mais Lafrenière se distingue néanmoins grâce à son style unique (que les amateurs de Snowbirds [2017] sauront sans doute apprécier). Elle se différencie aussi par sa mise en scène ludique, celle du premier acte en tout cas, où elle retourne avec son guide sur la trace de ses photos québécoises, à ras les flots près du rocher Percé, dans les cantines de Charlevoix ou à la rencontre des Marsouins de L’Isle-aux-Coudres, dans moult lieux-clés du territoire québécois, à la rencontre de gens qui réactualisent aujourd’hui l’histoire des lieux immortalisés par ces photos (un peu comme dans L’esprit des lieux). On assiste alors à une fantastique mise en abîme doublé d’un savant travail de valorisation de l’œuvre du mentor.

Le second acte est plus statique par contre, fidèlement à l’idée de sédentarité relative au mariage et à l’établissement du sujet sur la scène artistique montréalaise. C’est là que commencent à poindre les têtes parlantes de sages intervenants, dans des cadrages plutôt intéressants, très aérés, où sont inclus de larges pans des décors domiciliaires devant lesquels ils prennent la pose, et au sein desquels on s’efforce de les amarrer. Quoiqu’elle soit un peu moins trépidante, cette partie s’attarde à une humanité plus circonscrite, aux contours mémoriels plus précis, dans des lieux d’autant plus anthropocentriques qu’ils sont assortis du témoignages de leurs habitants, incluant ceux de Doreen et d’Andrea, la femme et la fille de Gabor, artistes également. Le troisième acte reprend la mouvance du road movie, alors qu’on accompagne le photographe dans sa Budapest natale, à la rencontre d’un de ses vieux amis, puis de retour à Montréal, où il se défait de sa collection de photogrammes pour la postérité, bouclant ainsi la boucle du travail de mémoire amorcé en amont. La cerise sur le sundae que constitue cette œuvre délicieuse qui, comme l’art photographique lui-même, procède d’une valse nostalgique et subtile entre le passé et le présent, entre l’imaginaire et le réel. (Olivier Thibodeau)

*Critique publiée une première fois dans notre couverture des RIDM 2021

 


prod. Couronne Nord

OPÉRATION CARCAJOU
Nicolas Krief  |  Québec  |  2021  |  18 minutes  |  Programme #13-17

Le chantage familial, c’est mal. Sauf quand votre père est un tyran ordinaire, qui vous fait chier avec la gestion de votre appareil dentaire et de votre allocation hebdomadaire. Opération Carcajou (ainsi nommé en référence à l’escouade Carcajou, responsable de la lutte contre la drogue que marchandaient les motards au milieu des années 90) est un conte initiatique inspiré par le cinéma de genre, où les personnages sont des caricatures, où l’humour flirte avec le drame, où le scénario regorge de gags savoureux, où le mot d’ordre est le plaisir du spectateur, nonobstant l’immoralité du récit. Servi par une excellente distribution que dirige avec aplomb le réalisateur Krief (incluant le célèbre acteur de télévision Ariel Ifergan dans le rôle du patriarche), le film nous plonge au cœur d’un conte universel au contexte semi-spécifique. Dans un monde de banlieue qui ressemble à tout autre, le jeune Nicolas tente de faire un peu d’argent en tondant le gazon, mais c’est sans compter sur l’intransigeance de son paternel qui, autour de la table familiale, refuse de lui donner une avance sur son salaire en prétendant vouloir lui inculquer la valeur de l’argent devant sa sœur modèle. Mais lorsque la police envahit la maison à la recherche de la mallette remplie de billets cachée dans les platebandes, toute la légitimité de son discours disparaît en fumée. Les scènes avec les policiers, qui suivent le petit protagoniste jusque dans les toilettes et se moquent de la découverte d’un monceau de mouchoirs souillés dans sa poubelle, sont particulièrement amusantes, mais c’est finalement l’interprétation qui nous reste en mémoire, alors que brillent les charismatiques Yasser Essoulimaniet Michmahëll Aubourg Clergé dans des rôles pour adultes. (Olivier Thibodeau)

*Critique publiée une première fois dans notre couverture du festival Regard 2022

 


prod. Les Films de L'Autre

PRIÈRE POUR UNE MITAINE PERDUE
Jean-François Lesage  |  Québec  |  2020  |  79 minutes  |  Devenir soi-même

La voix singulière de Jean-François Lesage mérite notre attention, ne serait-ce que pour son admirable faculté à surprendre nos horizons d’attente. Les mélopées qu’elle entonne nous abreuvent parfois jusqu’à l’ivresse. Particulièrement ici, où les images câlines de neige tombante préfigurent d’emblée le leitmotiv intriguant de la confusion structurelle. « Que regardons-nous ? », demandai-je à mon amie, incapable de déchiffrer le contenu du premier plan, saturé de flocons blancs sur fond noir, filmés dans un noir et blanc granuleux, révélés comme tels seulement lorsque l’objectif rétrograde et capte la cime des sapins poudrés. « Que regardons-nous ? » : c’est la question qui titillera les spectateurs tout le visionnage durant, alors que Lesage s’amuse à mettre en scène la mise en scène du réel, profitant pour ce faire d’une photographie hyperstylisée capable à elle seule de transformer ses sujets en personnages tragiques, apparentés explicitement aux protagonistes du théâtre grec via une scène de chœur solitaire et mémorable. L’auteur donne ainsi des allures nobles à un dispositif pourtant archi-simple, celui du vox pop, accouchant pour l'occasion de son itération la plus élégante et raffinée jamais produite.

La prière de Lesage est un tour de passe-passe savant, et elle débute sur l’une des plus belles visions qui soit : le mont Royal en cours d’enneigement. On reviendra d’ailleurs souvent au spectacle anesthésiant de cette neige douce et brillante qui recouvre tranquillement la ville de son frisquet manteau, rend les contours vaporeux et sert d’inserts entre les séquences d’exposition intime. Lesdits inserts ne servent pas que de simples marqueurs spatio-temporels par contre, mais s’abstraient eux-mêmes dans une économie sémiotique de la narration qui participe à un jeu structurel fort amusant. C’est la poudre aux yeux qui préfigure la poudre aux yeux que constitue le cadre social du bureau des objets perdus, lequel ne sert finalement que de prétexte à une étude plus vaste et plus perspicace de la perte, du deuil et du regret parmi les intervenants.

Avec sa caméra fixée derrière la vitre du comptoir des objets trouvés de la STM, le film fait d’abord penser à une tentative d’observation institutionnelle à la Wiseman. C’est un hypothétique Lost and Found à la station Berri-UQÀM, mais avec des personnages si pittoresques qu’il requière une opération de cadrage morrisienne supplémentaire, laquelle donne tout son sens à l’esthétisation déroutante du réel démontrée jusque-là. Passant par-delà la vitre qui le sépare de ses sujets, Lesage va cadrer ceux-ci dans les recoins insolites de leur chez-soi, au gré des récits qu’ils narrent à propos de la valeur sentimentale de leurs objets perdus. On se rend alors subrepticement jusqu’à Montréal, Québec, et ce jusqu’à ce que les sujets commencent à former des petits groupes de discussion sur le thème de la disparition. « Qu’avez-vous perdu que vous aimeriez retrouver ? » : c’est la question à laquelle sont soumis des intervenants qui vont croissant, toujours pittoresques, mais d’une façon un peu plus prosaïque. On entre alors en territoire rouchien. Le film devient Chronique d’un hiver, et complète son tour d’horizon postmoderne des tendances documentaires du 20e siècle, amoncelées ici par un plaisantin irrésistible, scintillantes comme les cristaux des congères. (Olivier Thibodeau)

*Critique publiée une première fois dans notre couverture des RIDM 2022

 


prod. Inspiratrice & Commandant

HYGIÈNE SOCIALE
Denis Côté  |  Québec  |  2021  |  75 minutes

Au loin, une femme et un homme immobiles conversent. On discerne mal les traits de leur visage. La caméra étant elle-même statique, elle ne se rend pas jusqu’à eux pour nous les montrer. Ces comédiens maintiennent également une distance d’environ deux mètres entre eux. Leur confrontation, par conséquent, ne peut être que verbale. Ils se tabassent avec élégance, à coup de répliques assassines prononcées dans un français ringard. Avec leurs flamboyants costumes d’époque, on se croirait chez Balzac, ou plus précisément dans une pièce de Molière montée en théâtre d’été. L’ensemble se prête bien à cette interprétation, si ce n’était bien sûr de ces allusions fugaces à une Volkswagen ainsi qu’à Facebook. Elles suffisent pour bafouer cruellement nos repères, sabotant alors cette grille d’analyse que nous avons tant peiné à mettre en place.

Mais nos repères, Denis Côté le sait, servent justement à être bafoués. Chacun de ses films nous le rappelle à tour de rôle. Les états nordiques (2005) n’est pas exactement une fiction ; Carcasses (2009), pas tout à fait un documentaire. Plus récemment, son splendide Répertoire des villes disparues (2019) fricote avec le surnaturel tout en détournant ses codes. Il s’agit quasiment d’un film de zombie, Côté se revendiquant toujours d’un cinéma en décalage.

Hygiène sociale, quant à lui, est sensiblement une œuvre pandémique. Déjà, son titre évoque cette terminologie qu’une situation catastrophique a réactualisée. Bien que compréhensible, ce renvoi est avant tout un leurre. Hygiène sociale, à l’opposé du racoleur Host (2020) de Rob Savage, n’adresse pas frontalement la COVID. Le confinement mondial, par exemple, n’est jamais mentionné dans cette commedia dell’arte contemporaine. Encore faut-il savoir que son scénario a été rédigé il y a maintenant plusieurs années. Après l’avoir ressorti de ses tiroirs, Côté a su résister à la tentation de l’adapter à cette crise qui s’éternise. Toute ressemblance avec des événements réels ne serait donc qu’une coïncidence.

Pourtant, le virus joue ici un rôle prépondérant. Il apparaît tel un malandrin, les risques de contagion ayant guidé une mise en scène criblée de compromis. Le poids d’une menace environnante éclaire chaque choix esthétique, à un point tel que le respect des contraintes suscite parfois une hilarité malaisante. C’est bien là le génie de Denis Côté, soit d’avoir filmé la maladie dans toute l’ampleur dramatique de son invisibilité. Autant les fourberies d’Antonin (Maxim Gaudette) s’en éloignent, autant ses mouvements limités nous ramènent inexorablement à elle. Sous ses airs de plaisanterie bourgeoise, Hygiène sociale porte sur notre adaptation collective à un quotidien chamboulé par de nouvelles habitudes. Dès l’instant où nous réussissons à brièvement oublier la COVID, il suffit d’un geste pour que la pénibilité des mesures sanitaires ne signale la continuation de son règne. Il en va de même pour le silence que l’on remarque toujours dans l’après-coup, une fois qu’il est rompu par la musique.

Réfléchir Hygiène sociale hors du prisme de la COVID tiendrait-il de l’impasse ? Probablement que oui, ce serait même irresponsable. Enfin, nous sommes évidemment libres de le faire. Il n’y a pas de règles. Dans l’un de ses plus beaux textes, Serge Daney nous propose de ne pas analyser systématiquement chaque long métrage : « Un film, on peut aussi le regarder. On peut y guetter l’apparition de choses qu’on n’avait encore jamais vues dans un film (2). » Dans le cas du dernier Côté, il s’agit tout simplement d’un lumineux soleil d’été qui, ignorant tout du tournage en cours, traverse les nuages de ses rayons pour caresser des corps en suspens. (Simon Laperrière)

(2) Daney, Serge. 1981. « Stalker », Libération (20 novembre).

*Critique publiée une première fois dans notre couverture de la Berlinale 2021

 


prod. Forge Films, Merlin Films

OPÉRATION LUCHADOR
Alain Vézina  |  Québec  |  2021  |  85 minutes  |  Les fantastiques week-ends du cinéma québécois 

Opération Luchador
n’est pas parfait. Certains des gags tombent à plat et il passerait difficilement pour un véritable documenteur tant le texte est littéraire et tant certains des effets sont ostensiblement artificiels, mais dans l’ensemble, il s’agit d’une œuvre fort amusante et souvent hilarante qui dénote de l’esprit, de l’astuce et beaucoup de créativité. On est loin de l’ineptie du Scaphandrier (2015). En fait, on se rapproche parfois de celle-ci, mais dans un contexte qui s’y prête parfaitement, celui d’un film qui fait preuve d’une autodérision admirable, sis à l’intersection des deux passions du réalisateur, le documentaire et le cinéma de genre. Documentariste de métier, Vézina met en scène des films sur les naufrages (celui du Princess Sophia, du HMCS Esquimalt, du U-190, du Titanic et du Empress of Ireland). En 2010, il fait une incursion dans le monde de l’horreur avec La Morte Amoureuse. Le scaphandrier, dont le récit traite d’un plongeur zombie venu piller l’épave du Princess of the North, constitue en quelque sorte l’union monstrueuse de ses projets précédents. Viendra ensuite un documentaire sur la Seconde Guerre mondiale, Les sœurs de Nagasaki (2018), qui semble l’avoir poussé aujourd’hui à accomplir son destin : celui d’user de la magie du documentaire afin de créer une fiction inédite, celle de Santo contre les Nazis.

Basé sur les nombreux mythes voulant qu’Hitler ne soit pas mort dans son bunker berlinois en 1945, mais ait trouvé refuge en Amérique du Sud pour planifier le Quatrième Reich, Vézina s’imagine un scénario révisionniste délirant où le Führer aurait eu maille à partir avec un espion luchador commandité par les États-Unis : le fabuleux et super « sexe » Angelo Dorado (l’Ange Doré). Peu satisfait de simplement plaquer la figure incongrue du luchador sur un pan hypermédiatisé de l’histoire mondiale, l’auteur s’imagine une ribambelle ahurissante de péripéties farfelues qu’auraient pu vivre les deux ennemis. Il presse au maximum son citron et élabore moult situations saugrenues qui incluent notamment l’explosion du canal de Panama, un satellite artificiel doté d’un puissant faisceau calorifique, des chiens kamikazes super-intelligents, un lutteur radioactif doté du cerveau d’Hitler, ainsi qu’une romance surprise entre le héros et la cinéaste Leni Riefenstahl, qui aurait inventé pour lui le générique à la James Bond. Aidé de matériaux d’archives, de séquences filmées dans le même style, de films de série B, de fausses entrevues avec divers spécialistes, ainsi que d’une narration en voix off en guise de liant, l’auteur va au bout d’absolument toutes ses idées, accouchant d’une œuvre inégale, mais constamment divertissante.

Si certaines des blagues ratent la cible ou semblent ringardes, la plupart sont réussies, et ce, malgré leur ringardise. En fait, c’est un mitraillage de blagues auquel on assiste, certaines desquelles nécessitent une créativité technique impressionnante (dans la reconstitution d’événements « historiques » purement fantasques), tandis que d’autres sont issues d’un simple décalage entre les images d’archives et le contenu de la narration (c’est le cas des plans où figurent Hitler avec sa chienne Blondi, potentielle tête pensante du mouvement nazi). Cette délicieuse narration en voix off produit également moult effets comiques en opposant l’excentricité des événements décrits à son élocution didactique; elle sert surtout de charpente à l’entreprise, cimentant les différents blocs narratifs épars au sein d’un tout cohérent. Les entrevues servent également de ciment, mais elles sont plombées par le mauvais jeu des acteurs, qui peinent à prononcer un texte parfois trop littéraire (ou trop mal attribué) pour sembler naturel. C’est le cas du comédien qui interprète l’ex-lutteur Blue Tornado, clairement un francophone qu’on tente de faire passer pour un anglophone, interviewé au Nacho Libre, qu’on tente de faire passer pour un authentique bar mexicain. L’auteur demande alors au spectateur de suspendre son scepticisme quant à la réalité des faits présentés. Tout le film, en fait, n’est qu’affaire de suspension du scepticisme, acte simple grâce auquel il a le potentiel de devenir une petite gemme du cinéma « documentaire » québécois. (Olivier Thibodeau)

*Critique publiée une première fois dans notre couverture de Fantasia 2021

 

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Article publié le 20 avril 2022.
 

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