VOL. 5 NO. 26
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RIDM 2021 : Partie 1

Par Olivier Thibodeau et Maude Trottier


prod. La chose à 3 jambes

BY THE THROAT
Effi & Amir  |  Belgique  |  2021  |  75 minutes  |  Territoires hantés

*En salle le 13 novembre à 15h30 (CQ) et en ligne du 14 au 17 novembre.

Proposition fascinante des artistes bruxellois Effi Weiss et Amir Borenstein, cette œuvre au contour éthéré, au contenu éclectique (glané de sources disparates), est astucieusement organisée autour d’un sujet passionnant et incroyablement sous-estimé : la gorge. Partie du corps négligée, peu discutée par les sculpteurs et les anatomistes, elle constitue pourtant le noyau de l’expression personnelle en tant que vecteur de la parole, moyen unique pour l’individu lambda « d’exister en dehors de soi-même ». Or, la parole n’est pas qu’affaire d’extériorisation des pensées, pas plus qu’elle n’est le simple support d’une langue donnée. Il s’agit en fait d’un marqueur intime de l’identité et de l’appartenance à un groupe humain très restreint ; elle possède donc une valeur d’échange politique cruciale, abordée ici par les auteurs avec une curiosité contagieuse.

S’il propose d’abord une exploration impressionniste de diverses sciences étranges et méconnues : la phonétique, la linguistique ou l’oto-rhino-laryngologie, dont les outils et les machines se profilent à la manière d’accessoires de science-fiction sur la musique psychédélique de Thomas Myrmel, s’il constitue même par moments une expérience psychédélique en soi, By the Throat explore aussi de nombreuses réalités sociales relatives à la perception phonétique. Sa puissance est donc autant politique qu’expérientielle, et procède d’un double mouvement, celui de l’abstraction médicale des êtres et celui des effets sociopolitiques tangibles de la connaissance sensorielle.

Quoique cela puisse sembler évident pour quiconque y réfléchit un peu, les composantes de la voix, l’accent, le timbre et la tessiture notamment, sont des composantes identitaires parfois plus importantes que la langue parlée, laquelle n’est jamais vraiment garante d’une appartenance commune entre locuteurs. Il n’y a qu’à penser aux Québécois et aux Français, qui partagent la langue de Molière malgré les différences qui résident entre leurs cultures distinctes. Le film pourvoit quelques exemples encore plus probants. Celui d’un homme trans par exemple, pour qui la hauteur de la voix est un élément constitutif crucial de son identité. Cela dit, on note surtout des cas où certaines distinctions phoniques sont affaire de vie ou de mort. Pensons au schibboleth notamment, c’est-à-dire l’expression visant à distinguer les membres d’un groupe par reconnaissance verbale. L’exemple originel provient de l’époque biblique, alors que les Guiléadites utilisaient la prononciation de la lettre shin pour distinguer les Éphraïmites des leurs. Un intervenant irakien nous parle quant à lui de l’expression « El-Eziz », utilisée par les milices chiites pour les différencier des sunnites, dont la prononciation est « Al-Aziz ». Un Belfastois en rajoute, lorsqu’il évoque les distinctions entre la prononciation du « h » (haitch) chez les catholiques nationalistes et chez les protestants unionistes de la ville. On apprend même que tous les demandeurs d’asile sans passeport en Europe sont soumis à une évaluation linguistique afin de déterminer leur origine ethnique d’après une série de barèmes dialectologiques. La voix est un « mot de passe », « chaque son est un poste de contrôle potentiel », nous rappellent ainsi les auteurs, mais il s’agit aussi d’un arc-en-ciel. À vous de découvrir pourquoi et de découvrir un film absolument hypnotique à la fois. (Olivier Thibodeau)

 


Des voisins dans ma cour :: prod. Les Films de l'Autre

DES VOISINS DANS MA COUR
Eli Jean Tahchi  |  Québec  |  2021  |  15 minutes  |  Espaces humains (film d'ouverture)

*Disponible en ligne du 14 au 17 novembre.

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ËDHÄ DÄDHËCHĄ | MOOSEHIDE SLIDE
Dan Sokolowski  |  Canada  |  2020  |  4 minutes  |  Échos du passé

*En salle le 12 novembre à 21h15 (CQ) et en ligne du 14 au 17 septembre.

C’est en cultivant l’art de la juxtaposition que Dan Sokolowski et Eli Jean Tahchi déploient leurs histoires respectives de la schizophrénie canadienne, comprise comme la simultanéité de deux vérités, de deux peuples, mineur et majeur, colonisateur et dépossédé, un peu partout sur le territoire. Usant de tactiques simples, mais efficaces, les deux auteurs évoquent ainsi des clivages systémiques au sein d’une courtepointe culturelle nationale où les gens vivent côte à côte, mais dans des cases rigoureusement délimitées par des clôtures et par des discours.

Ëdhä dädhëchą signifie Moosehide Slide (« le glissement en peau d’élan ») dans la langue hän de la nation ancestrale des Tr'ondëk Hwëch'in. Il s’agit du site historique d’un glissement de terrain qui se serait produit à l’époque préhistorique près de l’actuelle Dawson City. Une attraction touristique et un repère géographique dont on évoque ici la genèse scientifique, décrite par un discours technique qu’on assimile à celui du colonialisme européen, mais aussi la genèse folklorique, propre des mythes de la nation Tr'ondëk Hwëch'in. Le chevauchement de ces deux récits d’origine crée ici une confusion de sens qui rappelle l’usage bordélique des deux langues officielles dans le Yes Sir ! Madame… (1994) de Robert Morin, mais qui rappelle aussi la confusion historique liée à la présence concurrente de deux récits ataviques au pays. Cette confusion trouve son écho dans les techniques d’animation en volume déployées par Sokolowski, dont la fluidité constante des matériaux (peinture, crayon, sable) évoque la fluidité du sens donné à l’entité topographique titulaire et, par extension, à la nation canadienne tout entière. Ce faisant, le réalisateur aborde également les rapports concurrents à la nature qu’entretiennent les différents intervenants. D’un côté, la professeure et politicienne Angie Joseph-Rear narre une géographie mythique nommée d’après la morphologie animale; de l’autre, Jon Ostrander décrit une nature déconstruite, analysée, abstraite par une lorgnette scientifique qui, depuis les Lumières, justifie son exploitation et sa domination.

Le second récit de schizophrénie nationale se déroule plus près de chez nous. Il concerne l’histoire de la barrière dressée entre le chemin Selwood et le boulevard de l’Acadie, qui « protège » les bourgeois de la ville de Mont-Royal des populations multiethniques du quartier Parc-Extension. Des voisins dans ma cour retrace la genèse de cette barrière vers la fin des années 50, grâce à des procès-verbaux d’assemblées citoyennes monteroises où d’éminents échevins discutent de la hauteur et de la longueur de la barrière à construire pour « protéger les enfants » contre les pauvres. Si ces seuls extraits suffisent à nous exposer l’absurdité et l’égoïsme historique des habitants de cette ville, qui imposent aujourd’hui unilatéralement l’abject Royalmount à toute la population nord-américaine, le réalisateur en rajoute une couche par le biais de la grossière — quoiqu’éloquente — technique de l’écran divisé (split screen).

Renforçant la barrière physique que constitue la clôture grâce à la barrière symbolique d’un cadre qui partage l’écran entre deux univers étrangers, l’auteur expose les distinctions urbanistiques et sociales qui règnent entre ceux-ci, opposant de façon systémique l’une et l’autre de ces deux solitudes irréconciliables. Il juxtapose des Indiens qui jouent au cricket et des joueurs de tennis monterois, des jeunes Noirs qui s’amusent sous les jeux d’eau dans des parcs asphaltés et des enfants qui nagent dans les belles piscines du royaume d’à-côté, les restos de la rue Jean-Talon et les restos du boulevard Graham, les jeunes qui traversent la voie ferrée au niveau du sol et ceux, plus fortunés, qui traversent la passerelle entre le chemin Canora et le chemin Dunkirk. Il oppose en somme le vain esthétisme banlieusard à l’urbanité crasse des quartiers populaires, le conformisme à la diversité, la fortune à la pauvreté. Fidèlement au souhait exprimé par les partisans de la ségrégation. (Olivier Thibodeau)

 


prod. Avventurosa, Rai Cinema

FUTURA
Pietro Marcello, Francesco Munzi, Alice Rohrwacher  |  Italie  |  2021  |  108 minutes  |  Espaces humains (film d'ouverture)

*Disponible en ligne du 14 au 17 novembre.

Portrait collectif de la génération née autour des années 2000, Futura pose un regard que l’on pourrait qualifier d’à la fois scolaire et de délicat. Sillonnant l’Italie, Marcello, Munzi, Rohrwacher — trois cinéastes renommés, âgés entre 40 et 50 ans — interrogent, en voix off, des dizaines de jeunes personnes, à l’aide de questions qui semblent directement issues d’une enquête sociologique dont le fil rouge est : « comment voyez-vous le futur » ? Par contraste avec la plus grande spontanéité des premières images, on devine que l’aspect méthodique du film est lié aux restrictions hygiéniques imposées en plein tournage. À moins que la volonté de livrer des portraits formellement égalisés par une caméra qui semble souvent plaquée et frontale, créant un double effet paradoxal de distance et de proximité, ne fasse tout à fait partie de l’élaboration de ce que les auteurs désignent comme un document historique que l’on pourra consulter dans vingt ans.

Il ressort du voyage certaines fulgurances, celles propres à la jeunesse, de même qu’une lucidité et une humilité étonnantes, à cent lieues du côté tapageur, revanchard, voire pleurnichard, que les vieilles générations aiment apposer sur les plus jeunes. Il ressort également du film une attention portée au choix des personnes, issues de milieux moins contrastés que divers, entre la banlieue, la campagne et la ville, de même qu’une inquiétude ressentie de part et d’autre, en relation aux choix de vie (travail ou étude, cela s’avère un dilemme encore présent), à l’argent, à la liberté d’agir, aux obligations morales, aux parents, à l’endroit desquels ces jeunes observent une déférence certaine, à la difficulté de penser sa vie en Italie. Si Futura, comme tout regard posé sur la jeunesse, contient des zones de fraîcheur, la façon dont il positionne son sujet avec une certaine évidence et collectionne les témoignages comme un document de premier ordre, fait s’interroger sur la nécessité réflexive de dresser ce portrait générationnel. On se demande en effet en quoi cette jeunesse aurait absolument besoin de se voir à l’écran, alors qu’elle est parfaitement consciente de tout ce qu’il l’attend ; et en quoi le fait d’assister à cette inquiétude rendue patente par la pandémie enrichit une conception du futur imaginé et à venir. (Maude Trottier)

 


prod. Les Films de l'oeil sauvage, Ad Libitum, ViàGrandParis

LE KIOSQUE
Alexandra Pianelli  |  France  |  2020  |  78 minutes  |  Espaces humains

*En salle le 13 novembre à 18h00 (du Parc) et en ligne du 14 au 17 novembre.

De là où le corps est contraint, l’esprit peut toujours s’échapper. Voici la plus enrichissante leçon qui ressort de ce documentaire d’observation cathartique, doublé d’un journal vidéo tissé de mille constats perspicaces livrés dans un style constamment créatif et inusité. En somme, c’est Roger Toupin (2003) (dans son objet d’étude), mais avec la mise en scène de Sophie Bédard-Marcotte. La différence la plus marquée avec le film de Pilon, c’est que Pianelli n’est pas une observatrice extérieure du commerce titulaire, dont elle relate à l’écran les derniers moments. Elle est Roger Toupin, en l’occurrence la dernière représentante d’une longue lignée de tenancières d’un kiosque à journaux sur la place Victor-Hugo (entre Neuilly et le Trocadéro), une affaire vouée à la mort étant donné sa position sacrificielle au sein de l’industrie de la presse française.

Heureusement pour son corps captif, l’astucieuse Pianelli possède la clef dorée de l’imaginaire comme échappatoire de son écrasant édicule. On peut même comparer la jeune femme à Bédard-Marcotte en cela qu’il s’agit d’une artiste brillante contrainte à un emploi aliénant qui devient ensuite, par subversion, la pierre angulaire de son art. Non seulement cela donne-t-il un charme artisanal à la production, dotant la mise en scène d’un bassin d’idées foisonnantes (incarnées par la multiplication des dessins au feutre et des petites animations en volume avec des figurines en carton), mais elle lui permet d’adopter une perspective intestine sur son sujet. Son point de vue n’est pas celui d’un client, ni d’un philanthrope épris d’une rencontre, mais il est intime et subjectif, donc d’autant mieux renseigné, fort d’un pittoresque exponentiellement plus évocateur fait de mille détails truculents. Il est plus humain également, plus attaché aux manies charmantes des clients, dont la réalisatrice isole ici certains spécimens fabuleux et surprenants (comme ce SDF esquinté qui offre deux euros à une dame pour qu’elle puisse s’acheter un ticket de métro).

Si tout le monde sait que Nelson Mandela a passé 27 ans en prison, des milliards d’individus le font anonymement aujourd’hui, prisonniers d’une job et de la série d’habitudes mécaniques que celle-ci engendre. Tout comme les murs des geôles conservent la trace du séjour des captifs, les doigts laissent ici leur trace dans les alvéoles destinées depuis quatre générations à recueillir les pièces de monnaie. Pianelli parle donc d’aliénation également. L’expertise qu’elle démontre en matière de contenu et de contenants des diverses publications dans ses stands (toutes prédéterminées à l’avance par des fournisseurs pour qui le kiosque ne constitue qu’un point de vente interchangeable) en est la preuve par dix, de même que son énumération déroutante des tâches journalières mécaniques auxquelles elle est confrontée. Son film est donc profondément politique, mais d’une façon ludique qui évite les écueils les plus handicapants d’un certain didactisme, lequel nous aide néanmoins à faire sens de la réalité précise de la distribution médiatique en France. Au-delà de sa construction astucieuse et de ses images colorées, le film mérite impérativement le visionnage, puisqu’il s’agit aussi d’une œuvre libératrice pour l’âme travailleuse, celle qui, dans sa prison de 2 mètres sur 1 mètre, entourée par les vecteurs démultipliés du rêve consumériste, sans toilette toute la journée, parvient à voguer au-dessus du purgatoire sur la nef de l’imaginaire. (Olivier Thibodeau)

 

PARTIE 1
(By the Throat, Des voisins dans ma cour,
Ëdhä dädhëchą | Moosehide Slide, Futura, Le kiosque)

PARTIE 2
(A River Runs, Turns, Erases, Replaces, Cow, Gorbachev. Heaven,
Ikebana, Same/Different/Both/Neither)

The Gig Is Up

PARTIE 3
(Canards errants, El cielo está rojo, Dida, Eastwood)

PARTIE 4
(A Night of Knowing Nothing, Animal macula, Babushka, Kal Fatemeh,
Little Palestine, Diary of a Siege)

PARTIE 5
(DƏNE YI'INJETL | The Scattering of Man, Les Enfants terribles,
Je me souviens d'un temps où personne ne joggait dans ce quartier, Objetos rebeldes)

PARTIE 6
(Gabor, Ostrov - Lost Island, Zo reken)

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Article publié le 11 novembre 2021.
 

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