1 | à venir

prod. Une charmante production
CHEZ GHISLAINE
Franie-Éléonore Bernier | Québec | 2025 | 18 minutes | Compétition québécoise
Tapageuse et flamboyante, dotée d’une bande sonore surchargée, cette comédie dramatique estivale adopte l’esthétique baroque de la vénérable court-métragiste Franie-Éléonore Bernier, mais puise surtout dans l’imaginaire d’un certain cinéma populaire québécois. S’inscrivant dans la tradition du film de quartier prolétaire, Chez Ghislaine est empreint d’une nostalgie vibrante, presque irrésistible, qui s’exprime dans l’observation fantaisiste d’un microcosme ouvrier, dans la célébration gaillarde d’un scénario écrit à gros traits où le concours d’un pittoresque appuyé et d’archétypes (de matriarche mal engueulée et de petits gangsters) énergiquement interprétés contribue à une œuvre particulièrement réconfortante, quelque part entre le cinéma d’André Forcier et Les Bougon.
Concentré autour de l’appartement titulaire, où la protagoniste tient un « dépanneur » de fortune où elle fournit de la nourriture de contrebande à de pauvres gens qui payent cash — vision opportune d’une alternative collective à l’inflation et aux transactions électroniques —, le film s’intéresse aussi aux escaliers et aux trottoirs adjacents, théâtre de chassés-croisés humoristiques entre différents personnages colorés. Plus que tout, c’est donc peut-être l’idéal communautaire propre à Forcier qu’on aime retrouver ici, dans des scènes tonitruantes de partage intergénérationnel et interculturel où le petit-fils et son ami montent un congélateur monstrueux à l’étage, voire dans l’offrande de paix que propose Ghislaine à son acariâtre propriétaire sous la forme d’un alléchant sundae. Tout le film se déploie sous le signe de la bienveillance. On a même l’impression que le désir de la production d’en faire toujours trop, de promouvoir un joual parfois trop prononcé, de surcharger les décors, les costumes, la bande sonore, de souligner les marqueurs d’un imaginaire québécois imprégné de kitsch s’inscrit simplement dans une forme de générosité, indissociable de l'humanisme qui imprègne le spectacle chaotique, mais réjouissant du vivre-ensemble des indigent·e·s. (Olivier Thibodeau)
MERCENAIRE
Pier-Philippe Chevigny | Québec | 2024 | 15 minutes | Compétition québécoise
Après Richelieu (2023), Pier-Philippe Chevigny poursuit son œuvre utile — et cinématographique — d’observation et de commentaire sociopolitiques. Après avoir ausculté le monde pétri d’inégalités et d’iniquité du travail saisonnier et de l’embauche étrangère, il se penche cette fois-ci sur les difficultés de la réinsertion sociale par l’entremise du monde de l’abattage dans une ferme porcine. Il y retrouve Marc-André Grondin, qui tente par tous les moyens de se blinder la tête et les tripes pour affronter la mise à mort des bêtes, jour après jour. Toujours aussi juste, glacial dans un bouillonnement intérieur désespérément réprimé, Grondin explore avec ce rôle un autre personnage complexe, sur le fil du rasoir, aux confins de la sensibilité empathique et de la barbarie brutale. Pour David, récemment libéré d’une peine de prison pour meurtre, cet emploi à l’abattoir lui pèse terriblement. Imposé par un programme qui ne lui a laissé aucun choix de préservation psychologique, ce boulot menace à tout moment de faire exploser la soupape d’une violence qu’il essaie de contenir — et de garder contenue — avec une ardeur palpable. Cadré presque toujours de dos, le crâne rasé et la nuque tatouée bien visibles, David nous est montré constamment confronté à ce monde profondément troublant, qui le dérange et qui le rend fou. Ces cadrages nous placent au même plan que le personnage, immergé avec lui dans l’âpreté de son milieu de travail, mesurant les horreurs de celui-ci en même temps que lui. Lorsque la caméra se déplace à l’extérieur, dans une banlieue confortable où David va quêter un emploi en construction, le contraste ne saurait être plus éclatant, ces mêmes épaules et cette même nuque apparaissant tout à coup détendues. Lorsqu’on découvre même partiellement le visage de David, sa douleur et sa détresse s’affichent instantanément. Et si Richelieu et Mercenaire sont cousins, offrant chacun à Marc-André Grondin un rôle d’engrenage involontaire dans une machine dont il découvre peu à peu la mesquinerie, le forçant à l’introspection, ils se distinguent par leur angle d’attaque, le premiers’intéressant à la confrontation et à la justice sociale, tandis que le second porte sur la solitude au moment où l’on doit faire face à soi-même et à sa propre vérité. (Claire Valade)
MES MURS-MÉMOIRE
Axel Robin | Québec | 2025 | 13 minutes | Compétition québécoise
Au FIDMarseille cet été, je découvrais l’Atelier Rolle, un voyage (2025) de Fabrice Aragno et Jean-Paul Battaggia, dans lequel ces deux collaborateurs de Jean-Luc Godard auscultaient attentivement l’espace de travail du Cinéaste. Avec une douceur et une patience déférentes, leur caméra y faisait l’inventaire des ouvrages, des équipements et des outils garnissant l’endroit, évoquant un grand reliquaire qui offrait une percée inédite dans la psyché de cet artiste immense. Un éloge posthume qui, aussi mérité soit-il, soulève pourtant la question de la mythification des artistes célèbres, de la fétichisation des auteurs. Dans le programme du festival, Cyril Neyrat réfère d’ailleurs à une tradition picturale héritée de L’Atelier du peintre de Gustave Courbet, qui, en 1855, contribuait déjà à un système où les grands hommes participent à sacraliser leur propre génie.
Cette comparaison s’est imposée d’elle-même en voyant Mes murs-mémoire d’Axel Robin, un documentaire biographique irrésistible qui démontre le même amour, la même déférence, mais à l’égard d’une artiste régionale, dotée de l’humble aura des personnages d’Errol Morris. Distribué par les virtuoses de Welcome Aboard, le film nous propose lui aussi une visite d’atelier, dans la « maison-musée » de l’artiste octogénaire Rose G. Lévesque, une demeure de banlieue d’apparence ordinaire qui recèle des murs bariolés de fresques et recouverts de tableaux qui racontent l’histoire de cette peintre et poétesse au charme rugueux. Devenue une attraction touristique mondiale, la maison sert d’arrière-plan à une œuvre lumineuse réalisée sous le signe de l’égaiement plutôt que de l’admiration, qui remplace le gravitas monastique d’Aragno et Battaggia par un ludisme réjouissant, exemplifié par une caméra vigoureuse et un montage rythmé qui donnent vie à ses propos, déployant de magnifiques fééries banlieusardes et des portfolios éclair des toiles de l’artiste. Le concours des images d’archives et de l’animation remplit quant à lui les trous dans la narration et offre une illustration amusante des dires de Lévesque, dont la légende et la renommée internationale deviennent des éléments de jeu plutôt que des invitations au recueillement. Même le recours à la peinture animée, afin d’illustrer la période de deuil suivant la mort de son mari, semble constituer une façon de conjurer la grisaille du témoignage et d’embrasser une perspective positiviste, axée sur le renouveau.
Mes murs-mémoire est une œuvre qui fait du bien, à la fois légère, expressive, perspicace, mais surtout accessible ; une œuvre qui, dans son appréciation joueuse et prosaïque de l’artiste, de son humble sagesse et de son étonnante popularité, favorise un humanisme irréconciliable avec l’approche hagiographique du génie hermétique des grands hommes. Un court métrage qui donne envie de faire de l’art, mais surtout de découvrir et de valoriser les artistes autour de nous. (Olivier Thibodeau)
PERFECTLY A STRANGENESS
Alison McAlpine | Québec | 2024 | 15 minutes | Compétition québécoise
D’abord, il y a la photographie, éblouissante de subtilité et d’acuité à capter cette brillance sombre et palpitante si particulière du ciel nocturne juste avant l’aube. Et des ombres animales contre la toile de la nuit. Puis, il y a le son, épuré, distinct, résonnant : des bruits de sabots sur un sol graveleux, rocailleux, le souffle de la bête à l’effort. Puis il y a les ânes. Trois, pour être plus précise. Trois ânes dans l’aurore. Derrière eux, le disque d’or du soleil émerge de l’horizon et irradie le paysage. De Bresson à Skolimowski en passant par McDonagh, les ânes ont souvent servi de passeurs, de figures allégoriques. Avec leurs grands yeux doux, ils expriment quelque chose de la condition humaine. Mais qu'en est-il de ceux-ci ? Difficile à dire dans les premières minutes. Ils sont bien disciplinés, ces baudets qui se promènent tranquillement dans les collines, sans trop s’éloigner les uns des autres. Leurs oreilles immenses et curieuses semblent capter les sons de l’univers, comme des antennes paraboliques tournées vers le cosmos. Justement, nichés au cœur de ce paysage aride et montagneux, voilà une série d’observatoires attentifs, blancs comme la neige avec leurs dômes étincelants contre le ciel bleu. Il n’y a pas d’êtres humains dans ces lieux scientifiques. Que des machines fabuleuses qui tournent, projettent, s’agitent toutes seules pour épier le firmament jusqu’au matin, ouvrant leurs flancs à l’information qui vient des tréfonds de l’univers. Seuls les ânes et quelques compagnons animaliers occupent les lieux, comme si le monde n’avait besoin de rien de plus pour exister, comme si ses mystères pouvaient continuer de vivre en paix dans les données captées et conservées précieusement dans les cerveaux électroniques de ces vigies astronomiques, sans avoir à être résolus. À l’instar des ânes qui poursuivent leur chemin, le jour avance sur les collines ondulantes. Puis la nuit s’étend de nouveau sur le monde, ligne d’horizon bleutée, traces d’étoiles lointaines comme des poussières sur une immense couverture. Avec cette œuvre contemplative et sereine nommée aux Oscars, Alison McAlpine a réussi un exploit rare et inspirant : capter le souffle aussi apaisant qu’impressionnant de l’univers. (Claire Valade)

prod. Sarah Toussaint-Léveillé
CHER ZOSCAR
Sarah Toussaint-Léveillé | Québec | 2025 | 3 minutes | Compétition québécoise
À la manière d’un Jonas Mekas de l’autoflagellation, Sarah Toussaint-Léveillé plonge ici dans sa vie intime, explorant les méandres de son appartement encombré et de son esprit enfiévré dans un processus d'introspection qui cerne par ailleurs parfaitement le lot des artistes indépendant·e·s, démontrant à son humble manière toute la puissance politique et la portée universelle de l’intime. Dans ce bref court métrage humoristique, verbomoteur et survitaminé, où elle accompagne une adresse épistolaire à Zoscar (lire « z’Oscars ») d’une série de gros plans sur les objets de son chez soi, la réalisatrice nous propose ainsi un travail d’autocritique doublé d’un pertinent discours sur l’impératif de production issu du monde corporatiste, sur les écueils de la procrastination, et sur la puissance créatrice de celle-ci.
« Cher Zoscar, je suis désolée de ne pas avoir fait de film cette année. […] J’étais sur le point d’écrire un film qui allait changer le monde, mais bon. Je n’ai pas pu écrire ce film, car, premièrement, je n’avais pas de budget, et, deuxièmement, je devais vraiment faire du ménage », déclare d’emblée la cinéaste en voix off, dans un effort de contrition satirique qui évoque à la fois la condition matérielle des artistes et les attentes du milieu. Se tournant strictement vers l’intime, elle réalise alors un film sur son incapacité à réaliser un film, misant d’une manière presque effrontée (mais pour moi délicieuse) sur la fécondité de l’ennui. Elle enchaîne ainsi les images de bordel, d’objets divers dont l’amoncellement requiert son attention, de plantes mortes qu’elle pleure de manière idiosyncratique, de photos de familles retrouvées en faisant le ménage, qu’elle commente avec un humour pince-sans-rire, d’excuses également, tout cela en vrac, au fil d’un processus de remise en question qui vient chapeauter un double acte de mémoire et de création. La réalisatrice parle d’idées mortes et de plantes mortes. Or, celles-ci reprennent vie aujourd’hui dans un geste dont l’égocentrisme lui-même possède une valeur génétique, rappelant à tous que le soi et son histoire recèlent encore beaucoup de merveilles qui méritent de s’échapper. (Olivier Thibodeau)

PARTIE 1
(Chez Ghislaine, Mercenaire, Mes murs-mémoire,
Perfectly a strangeness, Cher Zoscar)
PARTIE 2
(à venir...)
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