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prod. Distinto Films / Nexus CreaFilms / A Contracorriente Films
SORDA
Eva Libertad | Espagne | 2025 | 99 minutes | Faire famille : surdité et capacitisme
Le vivier de la salle de spectacle Ausgang Plaza remuait de fébrilité pour la soirée qui donnait le coup d’envoi à la 9e édition du Festival Filministes. L’énergie communicative du groupe, qui appartient surtout aux milieux académique, communautaire et du cinéma indépendant, m’a fait complètement oublier le serrage de coudes sur les chaises pliantes et les bass drops du local voisin.
La première montréalaise du long métrage de fiction Sorda, par la cinéaste espagnole Eva Libertad, réunissait plusieurs membres de la communauté sourde de la métropole. L’œuvre valorise la richesse de leur handicap, mais souligne avant tout la violence que cette particularité fait subir au quotidien. L’histoire nous expose aux nombreux défis et remises en question d’Ángela, une jeune femme vivant avec une surdité profonde qui attend son premier enfant. Les microagressions s’accroissent au fur et à mesure que son accouchement approche, que ce soit auprès des parents, du conjoint ou du personnel médical, sans que l’entourage en prenne réellement conscience.
Pour incarner ce rôle principal, la réalisatrice a choisi sa sœur Miriam Garlo, une actrice aussi privée d’audition. Son interprétation de haut calibre, qui égale celle des grandes dames du muet, mérite qu’on s’y attarde. Les émotions sont jouées avec justesse et elle devient le vecteur qui nous bascule entre la surstimulation des irritants extérieurs et l’apaisement de son for intérieur. Lorsqu’elle se replie dans son univers calfeutré, on comprend la souffrance de son isolement, mais on s’y immisce et y trouve refuge. La direction de la photographie de Gina Ferrer est également à fleur de peau. La tonalité délicate des images nous enveloppe dans une signature visuelle estompée et enrobante où rien ne choque l’œil.
L’apogée survient à la fin du film, au moment où la protagoniste retire ses prothèses auditives, ce qui affecte la trame sonore et supprime les bruits ambiants. On épouse sa perception sensorielle dans un basculement compris par toustes grâce à l’ajout de sous-titres descriptifs. Ces minutes assumées, feutrées et étouffées, m’ont fait reconnaître tout le courage nécessaire pour affronter l’existence sans l’entendre, l’une des situations les plus pénibles étant possiblement l’accouchement, où des mots comme « bradycardie », « ventouse » et « césarienne » nous échappent, mais où les expressions faciales communiquent le pire.
La force du Festival Filministes, qui élève les voix souvent marginalisées de l’industrie cinématographique, se trouve dans l’organisation d’échanges horizontaux autour d’enjeux d’actualité sensibles, c’est-à-dire en plaçant les spécialistes et le public au même pied d’égalité. Pour cet événement, le panel était composé entièrement de personnes en situation de surdité : Charline Savard, directrice de la maison des femmes sourdes de Montréal, Victoire Bajard, doctorante qui prépare une thèse sur la communication dans les soins de santé pour les patient·e·s non entendant·e·s, Marie-Andrée Boivin, documentariste, et Hodan Youssouf, artiste multidisciplinaire. J’ai appris, sans surprise, la pénurie d’interprètes qui sévit actuellement au Québec, et qui se ressent dans les unités de naissance. Le partage du vécu des intervenant·e·s m’a sensibilisé à plusieurs égards sur leurs afflictions invisibles.
De façon unanime, Sorda a passé le test de crédibilité. Pour cette communauté, c’est « quelque chose de rare » de voir ce type de production, qui profite d’un bon financement et qui est réfléchi par et pour la diversité capacitaire. Je vous invite à le découvrir, particulièrement pour cette raison. (Mariane Laporte)
Note : Toutes les animations et les discussions qui suivent les longs métrages du festival sont traduits en langue des signes québécoise (LSQ) de même que la séance jeunesse « Les Filminis » (10 ans et +) du dimanche 8 mars.
LETHAL ETHEL
Elayna Einish | Québec / Kawawachikamach | 2025 | 9 minutes | Programme F*ck toute
Lethal Ethel m’avait déjà séduit, pour ne pas dire hypnotisé, lors des RIDM, mais je n’avais pas trouvé le moyen de l’intégrer à notre couverture. Présenté juste avant J’ai perdu de vue le paysage (2025) de Sophie Bédard Marcotte, il partageait avec celui-ci une conception ludique d’un cinéma documentaire parasité par la fiction, par les mythes romanesques (la mythologie grecque d’un côté, les récits vampiriques de l’autre) et par les excentricités d’un·e auteur·ice rusé·e qui en est aussi le personnage principal. Ayant passé la majeure partie de sa vie dans la réserve de Kawawachikamach (sur la Côte-Nord), Elayna Einish crève l’écran dans le rôle d’Ethel, un·e jeune vampire qui embrigade l’équipe du Wapikoni pour réaliser son premier documentaire sur l’industrie minière qui vient « chier » sur le territoire des Naskapi·e·s. Évoquant la tradition du documenteur de genre (C’est arrivé près de chez vous [1992], Behind the Mask [2006]), le film privilégie une approche candide entrecoupée d’entrevues, au fil d’un processus de tournage qui s’avère finalement inféodé à l’autorité indiscutable d’un sujet irrésistible, à la fois charismatique et impérieux.
C’est avec esprit, humour et avec un excellent timing comique que les marqueurs du vampirisme sont abordés, dans l’allure gothique d'Ethel, dans son incapacité à franchir le seuil de la porte sans invitation, dans les allusions grinçantes à ses laquais. « The guys were very accommodating, very nice, warm blooded », déclare-t-iel à propos de l’équipe de production au gré d’une narration en voix off qui traverse et organise l’œuvre entière. C’est d’ailleurs en les hypnotisant, c’est-à-dire en agitant les mains à la caméra, qu’iel les subordonne à sa cause, qu’iel leur fait abandonner l’idée d’un planning de production au profit du tournage spontané d’une angoissante balade nocturne à la recherche d’un mineur à dévorer. « Honestly, I haven’t hypnotized people for a while », nous assure-t-iel innocemment, tandis que l’objectif expose le visage hébété de ses victimes. Or, la notion de jeu identitaire s’inscrit ici dans un fantasme de puissance plus large, un fantasme d’ascendance, de justice qui fait beaucoup de bien, qui positionne la jeune personne au-dessus de ses contreparties masculines, qui ravive le droit de regard des Naskapi·e·s sur leur chez-soi et inverse le processus de prédation entre les gardien·ne·s du territoire et les compagnies minières. « This should come as a warning to all settlers out there that are thinking about taking advantage of my land », conclut Ethel, « Fuck you! Fuck off! Get off my land! We don’t need you here. » Amen. (Olivier Thibodeau)
OBJET #0001
Petra Von Schatz | France | 2024 | 2 minutes | Filminounes : plaisirs pornographiques
L’un des courts les plus insoupçonnés de la soirée dédiée au cinéma porno qui prenait place au mythique Cinéma L’Amour est incontestablement Objet #0001, premier film de l’actrice et coordinatrice d’intimité Petra Von Schatz.
Le point de départ tient dans un geste banal. À la sortie des cabinets, une jeune femme s’apprête à se laver les mains avant de réintégrer le restaurant — ou le bar — où elle passe la soirée, mais ce geste mécanique déraille au moment où ses mains rencontrent le savon de Marseille accroché au mur. Alors, une pulsion plus forte qu’elle l’incite à investir l’objet et à y projeter ses désirs les plus fous.
Le film s’organise autour de cette rencontre avec cet objet banal auquel on ne porte ordinairement que très peu d’attention. Le savon cesse alors d’être un accessoire purement hygiénique pour devenir surface de projection, matière à fantasme. Sa texture, son humidité, la façon dont il glisse entre les mains de la protagoniste sont suffisantes pour activer son théâtre érotique intérieur et lui inspirer caresses et lèchements langoureux. À mesure que le désir monte, le montage, suivant le rythme des halètements de la jeune femme, s’intensifie pour nous montrer l’enchaînement des gestes sensuels de l’actrice : on la voit successivement s’enduire le visage et le corps de cette matière fétichisée, en ingérer goulument et croquer dans le pain de savon — ce qui n’aura pas manqué de faire réagir la salle.
Dans ce déplacement du geste fonctionnel vers l’investissement imaginaire de l’objet, l’œuvre trouve son humour, son originalité et sa justesse. Elle ne cherche ni l’ostentation ni l’excès, mais observe plutôt comment des désirs fulgurants peuvent naître de situations aussi banales que le passage à la salle de bain lors d’une soirée entre ami.e.s. (Frédérique Lamoureux)
LIZZY & SEYYAH
Kristian Petersen | Allemagne | 2018 | 10 minutes | Filminounes : plaisirs pornographiques
Allongé sur son petit lit une place, Seyyah, un homme atteint d’un handicap affectant sa motricité, reçoit la visite de Lizzy, soignante et travailleuse du sexe qui s’évertue avec plaisir et joie à redonner la possibilité d’expérimenter du plaisir, voire de la jouissance, à son client. Entre elleux, la complicité est palpable. Alors qu’ils font l’amour avec tendresse, les deux amant·e·s ne cessent de s’envoyer des regards complices, de complimenter le corps de l’autre, d’exprimer leur gratitude pour le moment privilégié qu’iels sont en train de partager. Cette honnêteté, cette bienveillance mutuelle a de quoi émouvoir. Surtout lorsqu’on pense qu’au Canada comme dans plusieurs pays, ce genre de service sexuel prodigué aux personnes handicapées est encore considéré illégal, forçant des corps désirants à faire fi de leurs pulsions, à mettre une croix sur leur vie sexuelle. Or, cette législation oblitère l’importance, pour toute personne, mais particulièrement pour les personnes dotées d’un corps vulnérable, probablement souffrant, de ne pas uniquement connaître ce corps dans sa douleur aliénante et quotidienne, mais de pouvoir jouir des plaisirs et du bien-être qu’il peut procurer. De lui redonner un peu de sa puissance, de sa dignité, comme le fait si bien Lizzy.
Le script sexuel n’est pourtant pas parfait dans ce court documentaire pornographique (et c’est ce qui fait tout son charme). Comme dans la vie, l’erreur, l’accident s’immisce au sein des ébats de Lizzy et Seyyah : après quelques minutes, un petit vibrateur procurant un immense plaisir à l’homme glisse des doigts de Lizzy pour disparaître en lui, provoquant un fou-rire de plusieurs minutes chez le couple. Ce surplus de réel, fruit du hasard et de la magie documentaire, plutôt que de la gommer, célèbre l’imperfection, en fait le témoignage de l’authenticité de l’intimité partagée.
À petite échelle, le film réinvente ce que signifie donner et recevoir du plaisir dans un contexte de handicap physique. Il offre une vision radicale de la sexualité comme soin, comme échange, comme reconnaissance de l’autre dans sa totalité. (Frédérique Lamoureux)
ORBITES
Sarah Seené | Québec | 2025 | 23 minutes | Programme Métro, boulot, dodo
« Enfant, du plus loin que je peux me souvenir, je trouvais mes yeux tellement laids. » Dès l’âge tendre, Marie-Christine enchaînait les examens réguliers chez l’ophtalmologiste pour freiner la dégénérescence de son acuité visuelle. Déjà à cette époque, les points de suture dans son œil droit dus à une chirurgie la complexaient. Ses iris d’un bleu foncé surprenant éveillaient la curiosité, mais elle aurait préféré se fondre dans la masse. Ce qu’elle redoutait se produisit et elle devint aveugle. Aujourd’hui maman, elle reste forte pour donner le bon exemple à son garçon, son phare dans la nuit, qui a malheureusement hérité de son glaucome congénital.
Dans le court métrage documentaire Orbites, la réalisatrice Sara Seené nous raconte, à travers des discussions amicales sur les aléas du quotidien, comment elle apprivoise la cécité. Les visions des deux femmes coopèrent. Occupant presque tous les postes créatifs — direction de la photographie, prise de son, montage, et j’en passe — la cinéaste fait briller son sujet à chaque étape de la production et nous transporte dans un écosystème ultra-sensoriel éthéré qui s’exprime par une mise en scène et des techniques expérimentales.
Les effets visuels omniprésents, mais jamais superflus, élèvent la narration autobiographique. Les dommages physiques sur la pellicule, lors du tournage ou du développement, semblent représenter la détérioration de la vue. Des artefacts habituellement non voulus — rayures, poussières, brûlures – gagnent ici en symbolisme et en poésie. Leur flottement rappelle les « myodésopsies », ces minuscules corps flottants — étoiles, filaments, taches —, qui se glissent parfois dans le vitré et qui suivent la direction du regard.
« Imaginer, c’est voir aussi », nous dit Marie-Christine, pour qui les images restent gravées dans les rêves, la mémoire et les globes oculaires, qui perçoivent les lumières et les couleurs très vives, sans discerner les formes. La remarquable teinture artisanale qui imprime les photogrammes appuie cette assertion. La texture du grain et les superpositions tournées directement sur le film justifient parfaitement l’utilisation des caméras Super 8 et 16 mm. Les supports argentiques, utilisés sur le plan artistique et conceptuel, tiennent compte de l’estompement progressif des traces du passé.
Le toucher et l’odorat témoignent tout particulièrement de la « connexion directe » de Marie-Christine avec le monde qui l’entoure. La redécouverte de ses sens pleinement fonctionnels se communique par son émerveillement pour ses fragiles semis de tomates, la caresse des rayons du soleil sur son visage ou le parfum printanier des tulipes et des jonquilles. Ultimement, Orbites attire l’attention sur ce que nous prenons pour acquis, nous invite à fermer les paupières et à ressentir la chaleur logée au creux de la paume d’un être cher. Il encourage à suivre notre ligne de vie, envers et contre l’adversité. (Mariane Laporte)
AXOMAMA
Tracy Valcárcel | Québec / Pérou | 2025 | 27 minutes | Programme Cultiver autrement
Avec Axomama, la cinéaste Tracy Valcárcel explore les chemins escarpés des Andes péruviennes, sa terre d’origine qui est aussi celle de la pomme de terre, née il y a 8 000 ans sur les rives du lac Titicaca. En cours de route, la réalisatrice plonge dans l’histoire du pédoncule miraculeux. Voyage au pays des aïeul·e·s — les sien·ne·s, ceux et celles de la patate. Aïeul·e·s commun·e·s, en fait, si l’on en croit les légendes locales qui considèrent les semences du légume comme la mère des peuples autochtones andins, tant le destin de la patate est enchevêtré à celui des êtres humains qui la cultivent depuis des millénaires.
Le film a beau durer moins d’une demi-heure, il est tellement splendide, tellement riche qu’on pourrait écrire des pages à son sujet. Dès l’ouverture, on comprend immédiatement qu’on vient d’entrer dans une œuvre précieuse. Dans la nuit d’une petite ville enserrée par la pénombre, la lueur des lampadaires, des bâtiments, des phares de véhicules, des cantines de rue crée une atmosphère de cocon lumineux où la couleur, les rires, la vie existent, s’épanouissant dans un clair-obscur digne du Caravage. Par une narration aussi intime que curieuse, la cinéaste affirme que peu de migrations ont été plus fructueuses que celle de la patate, et ce, depuis toujours. Propagés par les guanacos (ancêtres des lamas), les gènes des patates sauvages ont été transformés par le gel et le froid en chuño, la première forme comestible de la pomme de terre, laquelle a été adoptée par les populations indigènes de la région. Une sorte de migration en soi, à la fois génétique, biologique, géographique et historique, avant le périple qui l’emmènera malgré elle partout sur la planète pour nourrir le monde entier.
Images, narration et commentaires des personnes rencontrées semblent coexister en une symbiose rare au cinéma. La beauté incroyable des scènes, de la photographie, des couleurs, mais aussi la précision exceptionnelle du choix des objets et des lieux représentés, des angles de prise de vue, de la composition sont époustouflantes. Il n’y a strictement rien de superflu dans le montage minutieux, qui raconte le quotidien des fermier·ère·s actuel·le·s sur fond de voix hors champ décrivant l’évolution de la culture patatière, depuis les populations indigènes originelles aux haciendas des colonisateurs, jusqu’aux terres ancestrales récupérées d’aujourd’hui, en passant par la place du tubercule dans la mythologie locale. Au fil de ce récit en voix off, les plans soignés sont pensés pour qu’on voie clairement : le geste (de planter avec les outils anciens, de récolter) ; l’emplacement des cultures (sur les hauteurs, contre le profil prodigieux des sommets andins qui cascadent comme des vagues vers l’horizon) ; les corps courbés pour ramasser les patates (ceux des femmes portant des enfants sur leur dos) ; les mains burinées des cultivateur·trice·s (des mains héritées de générations d’ouvrier·ère·s de la terre).
Ultimement, malgré la fascination évidente pour tous les aspects fabuleusement colorés de cette communauté (pommes de terre mauves comme tuques à pompons roses), le film évite le regard trop ethnographique. En se reconnaissant littéralement dans la patate et son parcours migratoire, en s’identifiant à elle dans sa narration au « nous », comme si ses propres origines partaient des mêmes rhizomes, la cinéaste crée un lien étroit entre elle, la patate et leur histoire respective. Bien que son éloignement inspire à la fois des regrets et des désirs de reconnexion,Tracy Valcárcel fait elle aussi partie du mythe — et la déesse de la patate, Axomama, veille sur elle.(Claire Valade)
LE GRAND CALAO
Zoé Cauwet | France / Burkina Faso | 2025 | 27 minutes | D’amour ou d’amitié (Programmation Tënk)
Malgré sa facture rigoureusement réaliste, malgré son unité stricte de temps et de lieu, Le Grand Calao a les allures d’un rêve. Chronique d’un après-midi passé par un groupe de Burkinabées dans la cour de l’auberge éponyme, le film mise sur une posture observationnelle recelant moult détails d’une poésie subtile, éclairante, qui contribue au portrait d’une oasis, d’un havre de beauté éphémère où les protagonistes se perdent le temps d’un trop court pèlerinage. Réunis dans la maison d’une de leurs camarades, les membres fébriles d’une association pour femmes prennent la route pour Ouagadougou, à trois sur une moto, excitées à l’idée de passer un rare instant de détente à côté de la piscine, à boire de la bière et à manger du steak au poivre vert. Une fois sur place, le film mise sur une série de décalages, de métaphores, sur une impression persistante d’étrangeté et de malaise souterrain qui viennent compromettre la plénitude du moment pour développer une satire savoureuse et discrète de la lutte des classes et du colonialisme.
Apparaissant comme des étrangères dans le monde francophone rangé, strictement régulé de la petite bourgeoisie ouagalaise, ces Mossies tonitruantes qui se baignent en pantalons évoquent un écart culturel et économique, celui d’une majorité pauvre qui se trouve dépaysée dans les repaires d’une minorité bien nantie affiliée aux colons français. La production elle-même, dite « française » pour la provenance des deniers investis, malgré la quantité de Burkinabè au générique, dénote d’ailleurs très bien cette réalité postcoloniale. « C’est comme ça que vivent les Blancs », déclare l’une des protagonistes en apercevant la piscine, énoncé candide qui semble déjà tout dire sur la nature exclusive de l’espace de relaxation qui se déploie devant elle. Or, c’est surtout dans les détails que le film développe son discours : dans le plan de l’insecte qui se démène dans l’eau, celui du steak dont on racle désespérément la sauce, dans la présence des Blancs, qui fendent la surface de la piscine qu’osent à peine investir les protagonistes ou qui siéent dans le jardin avec leurs « copines » locales, le surgissement des soldats en uniforme et des hélicoptères en arrière-plan, le triste spectacle d’un fruit pourri qu’aperçoit du coin de l’œil l’une des protagonistes, aux prises avec un mari violent. Se dessinent ainsi les contours d’un monde hostile qui accable ces femmes « bourrées de problèmes », qui accapare toutes les marges d’un espace de recueillement éphémère où la quiétude cache l’horreur sourde de la guerre. Le Grand Calao, c’est un monde où leur présence ne sera toujours que passagère, tel qu’en témoigne la trace de pied mouillé sur le sol, qui disparaît sitôt leur visite terminée, sitôt le soir tombant sur ce paradis assiégé… (Olivier Thibodeau)
Disponible jusqu'au 15 mars sur la plateforme Tënk
PARTIE 1
(Chez Ghislaine, Gender Reveal,
Pidikwe, Recomposée,
Mes murs-mémoire)
PARTIE 2
(Sorda, Lethal Ethel, Objet #0001,
Lizzy & Seyyah, Orbites,
Axomama, Le Grand Calao)
PARTIE 3
(à venir...)
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