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prod. Yukunkun Productions
FAIRPLAY
Zoel Aeschbacher | 2022 | Suisse | 17 minutes | Compétition 1
Sensation de Locarno et de Clermont-Ferrand, Fairplay est moins un de ces courts à punch qu’un de ces courts à concept. Méthodique, rhétorique, comparatif, constant, il présente trois situations parallèles où trois personnages pas au sommet de leur forme ni de leur vie cherchent à gagner une compétition dont la stupidité évoque l’une des absurdités tirées du livre de l’aliénation contemporaine. Une compétition de couteau sur un réseau social afin d’attirer davantage de followers, une autre de chaise musicale dans un bureau pour impressionner les patrons, et enfin une joute autour d’une voiture dont on ne doit pas quitter la carrosserie des lèvres sous peine d’être disqualifié·e. À chaque concours ses jurés qui se pourlèchent le rictus de leurs règlements carrés, de leur rapport à une performance vidée de toute signification réellement humaine ou collective, autrement dit des duels inventés pour jeter en pâture les uns contre les autres les protagonistes atterrés, meurtris, manipulés, de ce film à la mise en scène circulaire et au propos proportionnellement dantesque. Car plus la caméra tourne sur elle-même, décrivant un axe qui enserre la même idiotie à l’intérieur d’un cadre qui embrasse et embrasse toujours plus l’intégralité de l’espace — personne n’échappe à cette caméra — et plus la mise en scène fait se rejoindre spectateur·rice·s et spectacle, exploitant·e·s et exploité·e·s, dans une frénésie qui s’accélère, sorte de dispositif en forme de derviche tourneur tournoyant jusqu’à la folie. (Mathieu Li-Goyette)
*Texte originellement publié dans notre couverture du festival Regard 2023

prod. Punchline Cinéma / Coop Vidéo de Montréal
BOA
Alexandre Dostie | Québec / France | 2025 | 25 minutes | Compétition nationale
C’est peu dire qu’il y avait une attente autour du nouveau film d’Alexandre Dostie, cinéaste dont l’imaginaire circule déjà d’un médium à l’autre (en effet, il présente sa première pièce, Kiki et la colère, au Théâtre d’Aujourd’hui). BOA arrive précédé d’une rumeur : celle d’un auteur qui travaille la forme comme on travaille une tension, en la serrant jusqu’à ce qu’elle parle.
On pourrait résumer BOA à un récit de tentation, mais ce serait lui retirer sa matière principale : la contention. Celle qui serre la mâchoire, crée de l’appétence, raidit la nuque, maintient le corps sous couvercle jusqu’au point de rupture. Léonide, jeune moine mutique, habite d’abord un monastère d’une sécheresse presque minérale. La mort annoncée du patriarche Zosime y agit comme une fissure dans la pierre. Forcé de s’aventurer en ville, Léonide découvre un gym de culturistes, où l’excès de chair répond à l’ascèse comme une provocation.
Dostie n’a pas filmé une seule église, mais plusieurs. Il y a là une précision qui compte : comme si la foi, ici, était une géographie, une suite de pierres, de voûtes, de seuils. Et quand il a vu la pierre noire de Volvic de la cathédrale de Clermont, il s’est dit qu’il ne pouvait pas passer à côté de la région sans y tourner. Cette noirceur-là, au fond, ressemble à la matière même du film : une lumière qui découpe plutôt qu’elle n’éclaire.
La direction photo donne à penser à un tableau du Caravage. Visages sculptés par des éclats, corps saisis dans une pénombre active, comme autant de lucioles. La photographie de Vincent Biron glisse de l’austérité des pierres aux teintes rouge mauve d’un monde profane, épicerie, rues, néons, sans relâcher l’étau. Le jeu de Dimitri Doré, tout en retenue, s’accorde à cette esthétique : présence qui parle précisément parce qu’elle se refuse au dialogue. Tout devient affaire de pression jusqu’à la saturation : prière, effort, pulsion. Le film empile les signes (serpent, brebis égarée, communauté vieillissante), au risque d’insister. Mais cette surabondance a aussi quelque chose de cohérent, comme si Léonide, privé de mots, devait laisser aux symboles la tâche de crier à sa place. (Sarah-Louise Pelletier-Morin)
*Texte originellement publié dans notre couverture du Festival de Clermont-Ferrand 2026
Prochaine projection : 21 mars à 15h00 (Centre d'expérimentation musicale)
UNE NUIT DEBOUT
Julie-Ann Déry | Québec | 2025 | 2 minutes | Programme Atmosphères oniriques
La tradition du film sans paroles est riche au Canada. On a l’ONF à remercier pour ça. Les films sans paroles, c’est pratique pour l’accessibilité, ça voyage bien partout dans le monde. Cela dit, ça ne signifie pas pour autant que c’est facile de raconter une histoire sans utiliser un seul mot. Julie-Ann Déry réussit un très joli court métrage qui dépasse aisément son statut d’œuvre étudiante (le générique révèle qu’il a été réalisé à l’École de cinéma Mel Hoppenheim de l’Université Concordia). En deux minutes à peine, la jeune cinéaste réussit à brosser un tableau poétique, évocateur et parfaitement juste des sensations qu’on éprouve lorsqu’on souffre d’insomnie chronique. C’est très convaincant — et très amusant, malgré son sujet qui n’est pas toujours des plus agréables.
Le film déborde de chouettes références (conscientes ou non) et de belles idées, dans un style tout en rondeur et en douceur. La maison qui tourne et qui bouge dans le paysage rappelle la maison dans The Wizard of Oz (Victor Fleming, 1939) et le dérangement qu’elle cause à la pauvre Dorothy. La dormeuse qui voit son corps se fragmenter et se disperser dans le bois, malgré tous ses efforts à essayer de se contenir, m’a fait penser à une Bene Gesserit en devenir qui s’entraîne pour maîtriser chaque atome de son être, mais sans succès. La bande sonore onomatopéenne très sommaire, mais très drôle, ressemble aux effets de l’hilarant La pureté de l’enfance de Zviane (2017) ou à tant de petits bijoux des studios d’animation de l’ONF.
Avec une remarquable économie de moyens, beaucoup de doigté et une belle inspiration, la cinéaste représente merveilleusement cette sensation de désincarnation et de morcèlement corporel éprouvée par les insomniaques. L’illustration de l’insomnie est extraordinairement précise, même si elle est entièrement figurative. Cette maison qui bouge et qui s’ouvre à l’extérieur comme une boîte expose la dormeuse dans son lit et la fait glisser en bas de son matelas. Puis, surtout, ces dizaines de monstres minuscules, de gouttelettes, d’insectes, de microorganismes transparents, qui se mettent à grouiller sur son corps. Dessinés en lignes blanches scintillantes et palpitantes, ils la chatouillent, l’agacent, la piquent, la houspillent, comme une armée de soldats microbiens en exercice militaire sur les moindres parcelles de sa peau dans le but avoué de la réveiller — et de la tenir éveillée. En tant qu’insomniaque de très longue date, je peux témoigner de la justesse du portrait. J’ai rarement vu une représentation aussi exacte et éloquente de tout ce qu’on ressent lorsqu’on veut désespérément s’endormir et qu’absolument rien n’y fait. Comme la protagoniste, il ne reste qu’à apprivoiser nos armées de fourmis gratouillantes — et essayer de faire confiance à la nuit de nous recracher vaguement en un morceau de l’autre côté. (Claire Valade)
*Texte originellement publié dans notre couverture du Festival Filministes 2026
Prochaine projection : 21 mars à 21h00 (Théâtre C)
GRELUCHE
Daphnée Côté-Hallé | Québec | 2025 | 17 minutes | Programme Métro, boulot, dodo
L’art du portrait documentaire sera toujours aussi pertinent tant qu’il y aura des excentriques inspirant·e·s dont les leçons de vie égaieront l’écran — « c’est une qualité d’être folle », nous lance d’emblée le sujet du film dans une assertion salutaire pour tou·te·s les toqué·e·s dans l’auditoire. Il sera toujours aussi pertinent tant qu’il y aura des histoires personnelles à raconter, du liant à créer entre les êtres, dans ce cas-ci entre la cinéaste, scénariste et actrice Daphnée Côté-Hallé et sa mère Isabelle, alias Greluche, clown professionnelle en fin de carrière, éreintée par une vie de travail acharné auprès des enfants, rêvant de sa gloire passée dans une émission de télévision communautaire.
Dans un plan révélateur de la démarche du film, la caméra s’ancre à mi-chemin entre les coulisses et la scène, cadrant simultanément la performeuse en coulisse et son public de jeunots qui attendent fébrilement dans l’auditoire. C’est là que l’œuvre trouve son sens et rend hommage à son sujet, dont le travail est indistinguable du quotidien, l’image publique indiscernable de la réalité intime. Presque toujours maquillée, toujours affublée de ses flamboyants atours, même dans les moments de détente à la maison, référant alternativement à elle-même comme « Isabelle » et « Greluche », cette personne charmante nous apparaît comme la quintessence de l’artiste dédiée, animée par un amour qui fait de son métier une vocation. Sa retraite éventuelle, presque inéluctable, en semble d’autant plus cruelle.
Produit (pour ne pas dire mûri) pendant cinq ans, le film mise sur un florilège de saynètes pittoresques, de moments complices, d’échanges candides et éclairants sous le signe d’un humour omniprésent, de confessions nocturnes sur le bord du feu ou de conversations Zoom farfelus entre la mère et sa fille. Dans un hommage au travail d’Isabelle, l’œuvre s’attelle à saisir la magie dans l’ordinaire, tel qu’en témoigne le plan d’ouverture, dans lequel un quad dévale une route de campagne verdoyante, s’approchant tranquillement de l’avant-plan jusqu’à dévoiler sa conductrice, accoutrée d’un costume de clown qui, en ce lieu, paraît irréel ; même chose pour l’alignement incongru des peluches sur sa corde à linge. Cela dit, Côté-Hallé ne se fait pas d’illusions, et assortit son film d’une touche de triste lucidité face au déclin inévitable de sa mère, qui prend désormais plusieurs heures à se remettre de chaque performance. Hommage ultime à une vie de clown héroïque, l’acte de remettre en scène son émission de télévision des années 1990 apparaît ainsi comme une sorte de bouquet final, un climax parfaitement flamboyant pour cette douce et humble hagiographie. (Olivier Thibodeau)
*Texte originellement publié dans notre couverture du Festival Filministes 2026
Prochaine projection : 21 mars à 21h00 (Cégep de Jonquière)

prod. École des métiers du cinéma et de la vidéo (ÉMCV)
DESPUÉS DEL SILENCIO [APRÈS LE SILENCE]
Matilde-Luna Perotti | Québec | 2024 | 14 minutes | Compétition québécoise
La citation glaçante, mais libératrice d’Audre Lorde qui conclut Después del silencio s’adresse aux femmes « qui ne parlent pas », « qui n’ont pas de voix parce qu’elles sont terrorisées ». « On nous a appris que le silence pouvait nous sauver », déclare la poétesse militante états-unienne, « mais c’est faux ». Et c’est précisément ce que démontre ici la réalisatrice Matilde-Luna Perotti dans ce film de fin d’études, gagnant du Golden Dove à DOK Leipzig, dans lequel elle aborde l’abus sexuel commis par son oncle lorsqu’elle avait 18 ans, décidant de crever l’abcès et de faire œuvre utile en joignant sa voix à celles des autres femmes désireuses de dissoudre l’omerta pour mieux conjurer la peur.
Démarrant littéralement par une levée de voile, le film nous introduit à un petit théâtre de l’intime où Perotti sied sur un lit et démarre un enregistrement vidéo où elle apparaît enfant en présence de son oncle. Elle passe ainsi d’un lieu hanté (la chambre à coucher comme site d’intimité) à un autre, soit les souvenirs de sa jeunesse, instaurant ainsi un processus d’exploration symbolique dont la puissance d’évocation n’a d’égal que celle des quelques premiers raccords sur son visage. Après les images d’archives, un échange de textos apparaît à l’écran, où la cinéaste exprime son inconfort vis-à-vis de l’acte perpétré par son oncle, qui l’intime au silence sans quoi sa vie à lui va se terminer, sans quoi il va tout perdre. Puis, l’on retourne sur le visage de Perotti, nous faisant immédiatement comprendre sur qui le poids de la honte repose toujours dans ces cas, sur qui repose la pesanteur du silence. Les choses s’enveniment lors d’un échange candide en voix off avec sa grand-mère, lors duquel elle réclame la parole pour des années de silence, le tout sur des images de films de famille, dans une double mouvance d’exploration critique du passé. Hésitante à assigner la faute à son fils, malgré l’insistance de son interlocutrice, l’aïeule finit par jurer « qu’il a souffert plus que toi », abandonnant alors sa petite-fille à la triste réalité d’un univers patriarcal où le drame de la victime s’efface devant celui de son agresseur.
La seconde partie du film, où la réalisatrice quitte la chambre pour les vastes panoramas côtiers du Bas-Saint-Laurent, semble évoquer une forme de libération, mais s’intéresse en fait à la révélation d’une réalité carcérale. En se « fondant » dans le paysage, Perotti vient illustrer son récit d’abnégation forcée, d’effacement personnel au profit de l’unité familiale. « Il n’a jamais été question de ma douleur », déclare-t-elle en voix off. « Cet abus n’a jamais été le mien. C’était celui de vous tous. » Ce n’est qu’à la fin, lorsqu’elle fusionne symboliquement avec les militantes réunies dans les rues pour exiger la fin du silence, qu’elle semble trouver une certaine quiétude, en participant à un concert de voix qui, seul, pourra finir par renverser le poids de la culpabilité.
*Texte originellement publié dans notre couverture du festival Plein(s) Écran(s) 2026
Prochaine projection : Aujourd'hui, le 19 mars à 13h00 (Centre d'expérimentation musicale)
PARTIE 1
(Jazz infernal, Brute, Fille de l'eau,
Ce qu'on laisse derrière,
A Wolf in the Suburbs)
PARTIE 2
(Fairplay, Boa, Une nuit debout,
Greluch, Después del silencio)
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