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Regard 2026 : Partie 3

Par Sarah-Louise Pelletier-Morin, Olivier Thibodeau et Claire Valade

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prod. Imaginastudio / École cantonale d'art de Lausanne

NOIRS MATINS
David Gonseth  |  Suisse  |  2025  |  16 minutes  |  Compétition 3

Ce qui distingue Noirs matins, petit film produit à l’école cantonale d’art de Lausanne, c’est moins son sujet scabreux que son rapport provocateur aux spectateur·ice·s, qu’il place dans une position délicate de complices. En ce sens, David Gonseth évoque presque la ratoureuse perfidie d’un Michael Haneke, sa froide autopsie d’une famille dysfonctionnelle rappelant le détachement cruel du cinéaste autrichien. Le premier indice du malaise est subtil. Lors d’une pratique de soccer entre élèves du primaire, un garçon se détache du groupe, puis vient vomir dans l’herbe en retrait. Un geste relativement commun, dû sans doute à l’effort, mais qui préfigure la souillure de l’univers bourgeois qui va suivre. De fil en aiguille, au gré des batailles entre le jeune garçon et son frère parmi les cartons de déménagement, le film reprend des airs de normalité, s’imposant comme une chronique du quotidien teintée de violence parfaitement anodine. Jusqu’au point de rupture, soit la scène où le père lutte avec l’un de ses fils sur le lit et le cloue sur le matelas, puis, penché au-dessus de son corps, le toise avec une insistance où l’on ne peut s’empêcher de lire une sorte de désir pervers. Tout déboule de cette scène, qui vient parasiter chaque séquence subséquente, sur lesquelles plane le spectre indécrottable de l’inceste.

Chaque posture de chaque personnage se crispe dès lors subrepticement, chaque regard devient insoutenable, et la question émerge quant à la signification réelle de ce regard. Avons-nous bien vu ? Avons-nous bien interprété ? Le reste du visionnage est une expérience ardue, entre l’appréhension (d’une révélation tangible des méfaits) et l’anticipation (d’une connotation autre pour ce regard supposé incestueux). Et c’est là que le film réussit, en usant d’une simple œillade pour investir une série de vignettes anodines (de jeux, de baignades, de travaux dans le jardin, de soirées devant la télé) d’une aura anxiogène, générant une crainte presque suffocante et une réévaluation simultanée de notre posture curieuse, teintée de voyeurisme. Il est d’ailleurs plus intéressant d’aborder le film non pas comme un drame familial mâtiné d’horreur, mais comme un jeu spéculaire qui nous renvoie à nos propres désirs scopiques, à l’envie de voir se concrétiser le mal, d’assister anonymement au massacre des innocents qui justifie tout le cinéma de la cruauté. (Olivier Thibodeau)

 


prod. Bittersweet Pictures / GEORGES FILMS / et al.

BIRTHMARK
George Peter Barbari  |  France / Liban / Croatie  |  2026  |  21 minutes  | Compétition 4

Birthmark est l’une des œuvres les plus accomplies que j’ai croisées à Regard cette année, un huis clos éclairant, d’une élégance envoutante, doublée d’une puissance politique rare, nourrie par les performances senties de ses deux scénaristes-interprètes et par l’astuce incroyable de sa mise en scène spéculaire. Le passage brutal du noir au blanc qu’effectue le carton titre évoque d’abord le choc dont il sera question plus tard, mais il préfigure aussi les jeux de miroir et les revirements de situation qui caractérisent sa matière. Angel (Barbari) est une travailleuse du sexe qui attend son prochain coup du haut de son appartement perché au-dessus de la ville. « Je ne suis pas encore prête », dit-elle au téléphone, à quoi l’autre rétorque que ce n’est pas un problème. Lorsque la porte s’ouvre sur cette personne mystérieuse, nous sommes étonné·e·s d’y découvrir Mabelle (Christelle Younes), une belle femme au regard sévère, les cheveux attachés, striés d’une mèche blanche. C’est la première surprise que nous réserve le film, la première subversion de notre horizon d’attente : l’apparition d’une femme où l’on attendait un homme.

Cette prémisse met la table pour une valse tendre et tendue entre Barbari et Younes, la première extravertie et confiante, presque impérieuse, la seconde coincée, stoïque, impénétrable. Entre les deux, un secret, dont la révélation imminente permettra de faire tomber les masques, d’amorcer un processus de guérison interpersonnel, et de nourrir le vaste jeu d’ascendant qui caractérise la mise en scène. Pendant qu’Angel se prépare, c’est-à-dire qu’elle se maquille, Mabelle l’observe à travers son miroir, posant les yeux sur sa forme brute, presque vulnérable sans son armure cosmétique. Puis, devant la raideur de sa cliente, Angel s’empare des rênes de l’échange, que Mabelle reprend de sitôt en lui demandant de décrire ce que son hôtesse « fait à ses autres clients ». Celle-ci s’exécute en s’agenouillant au-dessus de son interlocutrice alitée, initiant un théâtre érotique qui vise à relaxer son corps rigide. Mais rien n’y fait, et l’on comprendra bientôt pourquoi, avec la révélation de deux secrets successifs, que l’on abat comme des as sur une table de poker, mais qui dévoilent en fait autant de blessures, que les protagonistes devront guérir ensemble. C’est l’occasion, lors d’une finale symbolique puissante, de retirer le miroir qui les sépare, qui leur renvoie chacune leur réflexion narcissique, et de les réunir dans un acte de communion inspirant et précieux qui nous laisse léger·ère·s comme l’air. (Olivier Thibodeau)

 


prod. FIZ Studio

LA TÊTE EN CHAMP DE BATAILLE
Anaë Bilodeau et Louis-Pierre Cossette  |  Québec  |  2026  |  22 minutes  |  Compétition 4

S’inspirant de conversations enregistrées avec son frère David, Louis-Pierre Cossette coréalise avec sa complice Anaë Bilodeau un film très doux sur les nuances du bagage psychologique qu’on peut traîner avec soi lorsqu’on perd les repères qui nous ont toujours défini·e·s. Ancien combattant des Forces armées canadiennes, David a été contraint de se démobiliser pour des motifs de santé après un tour en Afghanistan. Ce retour à la vie civile s’est avéré difficile, mais pas nécessairement pour les raisons qu’on imagine. Ça n’est pas tant les horreurs de la guerre qui l’ont traumatisé, explique-t-il à son frère. En tant que militaire de carrière, il s’attendait à croiser le sang, la mort, la boucherie, et s’y était préparé mentalement. Mais il n’était pas prêt à affronter ce que sa vie et sa personne voudraient dire sans l’armée. C’est ce manque qui l’a vraiment déstabilisé à son retour au pays. Pour le réalisateur, comme civil, ces aveux sont difficiles à assimiler. Comment David pourrait-il ne pas être resté blessé par les affres qu’il a vécues comme soldat, mais plutôt simplement par son retour à une vie loin du danger et de l’horreur ?

La conversation entre David et Louis-Pierre sert de fil narratif au récit qui s’écoule, ponctué de sauts vers le passé qui s’entremêlent au présent. Réparti en une dizaine de chapitres, ce fil narratif se déploie avec des partis pris visuels très précis. Le présent, avec les deux frères ensemble, est présenté en une série de tableaux tournés et animés en rotoscopie, avec des couleurs en aplat et des personnages aux traits détaillés, dans des scènes qui s’étalent linéairement, dans un montage lent très classique. Les souvenirs de David, eux (sauf la séquence du trou en Afghanistan, plus fouillée, bien que dans des tons de gris), sont plutôt des croquis esquissés rapidement, à grands traits de crayon sur fonds monochromes (jaune, rouge, bleu, etc.), dans un montage rapide et une suite de plans éclectiques parsemés de musique agressive.

Cette alternance entre les deux styles sert très bien le propos du film, même si elle accentue aussi le fait que l’animation des scènes esquissées est plus intéressante que celle du présent. Avec leur décor plutôt immobile, où les personnages qui l’habitent sont les seuls éléments en mouvement, les scènes du présent évoquent l’animation traditionnelle à l’américaine, avec leurs arrière-plans plats où la seule action est celle des protagonistes qui se débattent en avant-plan, comme Road Runner et Wile E. Coyote. Loin d’être inintéressantes en soi, ces scènes créent toutefois un vague effet de stagnation qui ralentit le film. En revanche, la minutie évidente mise dans les subtilités des inserts (le vidage des poissons, la cuisson du pain dans le four à briques extérieur) et la luxuriance des couleurs (les verts de la forêt environnante, le bleu du ciel éclatant) participent à créer une impression contemplative, en contraste avec le stress et la rage des éléments perturbants partagés par David. La sérénité de la campagne, finalement, vaut peut-être bien quelques longueurs lorsqu’on trouve la paix de l’esprit. (Claire Valade)

 


prod. Caviar / Ls Films de Nout

AU BAIN DES DAMES
Margaux Fournier  |  France  |  2025  |  30 minutes  |  Compétition 6

Au bain des dames agit d’abord comme une surprise. Dans l’une des premières scènes, une femme d’environ 70 ans adresse un doigt d’honneur à un graffiti proclamant « SOUTIFS OBLIGATOIRES LES VIEILLES » : en une seconde, Margaux Fournier annonce la couleur de ce formidable court métrage documentaire. Ce qui suivra sera affaire de liberté, de défi, de rire aussi. On croit presque entrer dans une fiction tant les présences, les répliques, la dynamique de groupe semblent composées avec une précision romanesque ; pourtant, c’est bien du réel que capte le film, au plus près de femmes marseillaises qui, passées les sept décennies de vie, n’ont manifestement rien cédé de leur désir ni de leur franc-parler.

Tout se joue dans un seul lieu, une minuscule portion de plage, à peine une parcelle, une vingtaine de mètres à partager, entre jeunes et moins jeunes, entre cultures différentes. Ce cadre exigu donne au film la force d’un théâtre à ciel ouvert. En plans presque inlassablement rapprochés, cet espace devient un royaume à échelle restreinte : on y bronze, on y mange, on y boit, on s’y raconte les hommes, on y rencontre des hommes. Sur cette terre de sororité, on parle des ex, des amants, des fantasmes, des applications de rencontre, des corps qui tombent et qu’on aimerait différents… ou pas. Mais dès que la caméra s’éloigne, la plage paraît presque dérisoire, un peu triste, un peu pauvre, un peu sale. Et malgré l’étroitesse du lieu, les dames s’y déploient avec une ampleur magnifique.

La caméra, collée aux peaux, aux gestes, aux seins nus, aux plis bronzés, aux élans de complicité, capte quelque chose de profondément vivant sans jamais verser dans l’érotisation ni faire de cette nudité autre chose que ce qu’elle est : simple, libre, décomplexée. La sensualité du film tient moins à l’exposition des corps qu’à l’hédonisme qui s’en dégage, à cette joie de vivre qui passe par le plaisir de manger, de boire, de rire, de séduire, de désirer encore. Il y a ici une forme d’hédonisme solaire : on rit, on danse, on se compare, on joue à se taquiner et à se bousculer, mais on fait aussi ressortir des histoires plus sombres. Au détour d’une scène, une trame de violence conjugale surgit, sans effet appuyé, et donne au film une profondeur inattendue. Hilarant, charnel, attachant, Au bain des dames célèbre des femmes encore désirantes, encore désirées, surtout pleinement vivantes. Une ode à la joie, oui, mais aussi à la résilience et au cœur qui reste jeune, éternellement. (Sarah-Louise Pelletier-Morin)

 


No quiero ver el sol, quiero ver el sol, Constanza Epifanio, prod. Protón Cine

CARTE BLANCHE : BAFICI

THÉ À BULLES [TÉ DE BURBUJAS]

Tamara Leschner  |  Argentine  |  2024  |  6 minutes

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LA PASSION [LA PASIÓN]
Lucas Vignale et Lorenzo Ferro |  Argentine  |  2023  | 15 minutes

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PARADO MIRANDO
Renzo Cozza  |  Argentine  |  2025  |  15 minutes

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LA JOURNÉE INTERROMPUE [EL DÍA INTERRUMPIDO]
Maria Villar  |  Argentine  |  2025  | 14 minutes

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JE NE VEUX PAS VOIR LE SOLEIL, JE VEUX VOIR LE SOLEIL [NO QUIERO VER EL SOL, QUIERO VER EL SOL]
Constanza Epifanio  |  Argentine  |  2025  | 17 minutes

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LA BANNIÈRE [EL BANNER]
Tomás Terzano  |  Argentine / Espagne  |  2024  |  20 minutes

Pour leur carte blanche, les progammateur·ice·s du festival BAFICI de Buenos Aires nous ont concocté une sélection de courts métrages, emblématiques de leur griffe et des tendances contemporaines du cinéma argentin. Un programme singulièrement cohérent sous le signe de la magie du quotidien, avec la candeur créative du regard enfantin à la clé, où le comique ressort d’un réalisme juste un peu décalé qui n’est pas sans nous rappeler celui des Histoires extraordinaires (2008) de Mariano Llinás ou des films de la bande d’El Pampero Cine.

Ça commence d’une façon loufoque, irrésistiblement artisanale, avec le Té de burbujas (2024) de la femme-orchestre (réalisatrice, monteuse, actrice et musicienne) Tamara Leschner, qui démarre son film assise sur la toilette en s’adressant directement à la caméra. Caprice typique de cette adulescente énergique, effrontée, dont la mise en scène épouse le dynamisme nerveux d’une quête fiévreuse pour concocter du thé aux bulles en vue de la venue prochaine d’une amie coréenne. Déjà, les frasques de l’héroïne, ses excentricités et le regard candide qu’elle pose sur le monde transforment une simple collection d’ingrédients et de techniques culinaires en aventure cocasse, annonçant la couleur de la suite. Avec son image préliminaire d’un garçon priant face à la caméra dans le transept d’une église, La pasión (2023), de Lucas Vignale et Lorenzo Ferro, suggère un ton plus sérieux. Mais le film mâtine très vite son récit pieux d’un humour blasphématoire savoureux, lorsqu’on réalise, par exemple, que le petit bonhomme prie en fait pour l’avenir du cinéma argentin. Cette prière sous-tend d’ailleurs toute l’édification du film en tant que satire ludique de la piété nationale et du réalisme social axée sur le drame d’un homme qui souhaite désespérément interpréter Jésus lors de la Passion de son village. Un film dont l’efficacité réside sur une fantaisie du quotidien issue des raccords comiques et de la langueur de ses plans sur des espaces villageois subtilement absurdes, où l’ennui flirte sans cesse avec le délire.

Dans Parado mirando (2025) de Renzo Cozza, la canicule (et l’odeur de sueur qui en découle) devient le catalyseur ironisant des frictions triviales qui existent entre les habitant·e·s idiosyncrasiques d’une grande ville, exacerbées par l’aliénation du travail (thème repris avec encore plus de panache dans le dernier titre du programme). Le film sert aussi à introduire la perspective infantile qui traverse les deux films suivants alors que les adultes du monde de Cozza se retrouvent inconscient·e·s au sol, et qu’il ne subsiste plus que leurs enfants intérieur·e·s. El día interrumpido (2025) de Maria Villar repose sur un principe semblable, alors que la chronique pittoresque d’une journée en ville, construite autour d’une narration chorale en voix off et d’une mise en scène au diapason des couleurs, des impressions urbaines et des manies de ses personnages épouse l’arc de la fantaisie juvénile. Lorsqu’une mère décide d’amener ses enfants au cimetière pour rencontrer les zombies, celleux-là prennent contrôle du récit, nous childsplainant l’univers des morts-vivants et développant leur propre art du graffiti en saturant le générique final de dessins inspirés par Plants vs Zombies.

Puis, les jeunes tiennent carrément la vedette dans No quiero ver el sol, quiero ver el sol (2025) de Constanza Epifanio, qui reprend initialement l’idée des adultes endormis de Parado mirando. Mais rien que pour mieux introduire son aventure psychédélique de petites filles planant sur les feuilles de coca volées dans les tiroirs de leurs parents et la fatigue accumulée lors d’une soirée pyjama où elles ont décidé de ne pas dormir. Un film sur l’émerveillement d’un quotidien vu par le prisme flou, kaléidoscopique de deux petites espiègles pour qui chaque objet de la maison prend une valeur totémique. Les enfants commencent à l’arrière-plan, mais deviennent finalement le point focal d’El Banner (2024) de Tomás Terzano. Dans cette satire savoureuse du stress absurde causé par le travail, Rafael arpente fébrilement les rues animées d’une grande ville à la recherche d’une bannière « essentielle » au déroulement d’un « gros » événement littéraire planifié pour le soir même, et dont l’anticipation nous dévore corps et âme. En filigrane, la préparation de son discours semble encore plus triviale que sa quête de l’enseigne titulaire, au sein d’un monde de digressions et de niaiseries où ce discours finit par revêtir une valeur précieuse et par recentrer le personnage sur l’essentiel, comme l’avait fait son héros, Michael Keaton, lors de la cérémonie des Golden Globes de 2015. El Banner propose un périple réjouissant qui conclut un beau voyage dans un monde chaleureux, humain et idiosyncrasique, tout à l’image d’un des cinémas nationaux les plus intrigants du moment. (Olivier Thibodeau)

 


prod. Paranord Film / Vaja Productions

IN MY HAND
Liselotte Wajstedt et Marja Helander  |  Norvège / Finlande / Suède  |  2025  |  23 minutes  |  Regards autochtones

À choisir parmi les titres du programme Regards autochtones, j’aurais pu aborder la splendeur absolue du Mangittatuarjuk (2025) de Louise Flaherty, l’impressionnante minutie de son univers plastique, la tradition d’excellence du cinéma d’animation inuit ; j’aurais pu discuter de l’irrésistible mise en scène humoristique d’Anthony Sneed dans The Great Cherokee Grandmother (2025), où un pauvre autochtone de la Caroline du Nord est confronté à une date avide de lui faire valider ses certitudes quant à sa grand-mère cherokee. Mais, j’ai préféré m’attarder à une œuvre encore plus mémorable, une œuvre abominable à certains égards, abominablement bordélique du moins, saturée d’idées de mises en scène excentriques, semi-pertinentes, évocatrices mais pas nécessairement éclairantes, au point d’en faire un retentissant « fuck you » au documentaire hégémonique imbu d’un véritable potentiel culte.

In My Hand, c’est le récit de l’activiste sami Niillas Somby, accusé de terrorisme après sa participation au conflit (de la centrale hydroélectrique) d’Alta à la fin des années 1970. Il s’agit d’un homme fascinant à n’en pas douter, doté d’une histoire de vie abracadabrante, mais que les réalisatrices refusent d’aborder d’une façon frontale ou directe qui aurait peut-être mieux servi sa cause. Adoptant une narration farouchement anticoloniale qui rejette la clarté et la linéarité, mais privilégie le ressenti, l’éclectisme, le symbolisme, elles parviennent à en faire une icône féerique, quelque part (d’imprécis) entre le réalisme social et le mysticisme. Parmi les plans inversés de rivière qui ouvrent le film, les superpositions d’images historiques qui floutent son séjour en prison, les séquences fantomatiques de son accident dans les plaines norvégiennes enneigées, les reconstitutions théâtrales de son arrivée au Canada, les séquences d’archives de son séjour là-bas, les reconstitutions dramatiques style true crime où il jette des caisses d’orange sur le sol de la prison, les séquences contemporaines de manifestations, les plans muséaux de sa main dans le formol, la scène où il pointe son œil de vitre vers l’avenir, on ne sait plus où donner de la tête ; le film déborde de sens. On pourrait d’ailleurs réduire l’œuvre à cette simple confusion, c’est-à-dire à une série de bonnes idées perdues dans un tout bordélique aux enjeux politiques flous — une mise en contexte préalable aurait sans doute permis de mieux les saisir — mais ce serait sans compter sur son étrange potentiel de fascination. Car, malgré l’imbroglio, In My Hand nous laisse tout de même avec l’impression d’avoir assisté à une véritable épopée à travers l’histoire du cinéma, une saga biographique mouvementée, inspirante, dont on garde des souvenirs indélébiles. (Olivier Thibodeau)

 

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Article publié le 24 mars 2026.
 

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