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Regard 2026 : Partie 2

Par Mathieu Li-Goyette, Sarah-Louise Pelletier-Morin et Olivier Thibodeau

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prod. SheepSheep Productions / V4M Productions

AGNES
Leah Vlemmiks  |  Royaume-Uni  |  2026  |  11 minutes  |  Compétition 1

Les récits initiatiques de septuagénaires sont rares. Pourtant, il n’est jamais trop tard pour se dépasser, pour voir plus loin que les limites d’un monde rigidement circonscrit par les coutumes sociales, comme nous l’enseigne ce touchant et subtil Agnes de Leah Vlemmiks. À 74 ans, l’héroïne titulaire apprend l’espagnol dans un centre de langues, puis elle retourne dans son appartement, où une voisine de palier converse avec elle. Sur le pas de sa porte traîne une boîte en provenance de sa fille, qui contient un cadre numérique où se succèdent automatiquement des photos de sa petite famille. La vieille femme vit seule, mais elle n’est pas esseulée. Elle se garde active, en pratiquant le Pilates, et elle est entourée de gens attentionnés  sa fille lui propose même de l’héberger dans sa chambre d’ami·e·s. Adoptant la facture naturaliste typique du drame social britannique, l’œuvre refuse le misérabilisme, mais cultive doucement l’idée du regret et du doute, issus du ségrégationnisme que finissent par internaliser les personnes âgées.

Lorsque sa voisine de palier invite Agnes à participer à l’une de ses soirées dansantes, celle-ci se laisse tenter par l’idée de rencontrer des hommes  « des hommes ? » demande la protagoniste avec sa faculté d’émerveillement habituelle, comme s’il s’agissait d’une denrée rare. Mais lorsqu’elle franchit le pas de la porte qui la mène dans l’espace communautaire glauque où sied un groupe de têtes blanches autour d’un musicien, elle effectue un demi-tour sec, refusant pour ainsi dire de participer au statisme arthritique des gens de son groupe d’âge. Agnes regarde par sa fenêtre en rêvant, frappée de la lumière rougeoyante émise par le bar d’en face, de cette lumière prohibitive qui semble émaner d’un monde interdit. Elle aime observer les client·e·s de l’endroit rigoler et s’amouracher devant la porte. C’est un plein de jeunesse qu’elle effectue secrètement, jusqu’à ce soir fatidique, où elle décide de traverser le mur de verre symbolique qui la sépare du monde extérieur, pour tenter de prouver que les cloisons sont souvent des écueils que l’on s’impose à soi-même par peur de détonner. Ses souvenirs de jeunesse, son agentivité perdue, sa place parmi les corps festoyant de ses cadet·te·s semblent à portée de main, mais saura-t-elle faire le pas supplémentaire pour les atteindre ? (Olivier Thibodeau)

 


prod. Papillon films

C’EST MA SŒUR
Zoé Pelchat  |  Québec  |  2026  |  14 minutes  |  Compétition 6

Avec C’est ma sœur, Zoé Pelchat retourne à l’adolescence comme on revient à une saison à la fois brûlante et fragile, saturée de lumière, de jupes courtes, de sueur, de honte et de désir. Sa caméra à l’épaule gravite autour des corps comme une mouche affolée par la canicule, attirée par les visages qui se ferment, le maquillage qui se défait, les gestes trop rapides, les sursauts d’agacement et les élans de tendresse. Le scooter, le party autour de la piscine, les chambres au carrefour de l’enfance et de l’adolescence, la musique en stéréo, l’éclat un peu cru de l’été composent un monde sensible, vibrant, où tout semble filmé au plus proche de l’ennui ou du désennui. Lorsque Camille, adolescente vivant avec la trisomie 21, se présente à l’audition d’une troupe de danse semi-professionnelle, sa sœur Agathe se trouve forcée d’affronter, à ses côtés, l’insidieuse cruauté des préjugés autant que l’intensité du lien qui les unit.

Le montage, rapide et syncopé, ne cherche pas la mise à distance. Il vise l’émotion, tout en l’appuyant, tout en l’élevant en quelques plans, sans que cette fébrilité n’entame la sincérité du film. Elle en est, au contraire, le battement le plus juste.

Entre Agathe et Camille, l’amour sororal prend la forme d’une pulsion contradictoire, faite à la fois de fusion et d’agressivité, de complicité et de gêne, d’irritation et de rire, de culpabilité et de spécularité, de protection et d’arrachement. Déjà, Gaby les collines (2023), autre court de la prolifique Zoé Pelchat, s’attachait avec une délicatesse rare à ces seuils troubles où le corps adolescent devient soudain trop visible, trop exposé, presque étranger à lui-même. C’est ma sœur reprend ce trope et le tend à nouveau dans la question de la diversité, c’est-à-dire dans une matière plus vive, plus frontale, plus immédiatement émotive.

Révélée par Dominos (2018), lauréate du prix de la meilleure série numérique à Canneseries, puis confirmée par Lune (2020) et Gaby les collines, tous deux nommés aux Iris, Pelchat impose film après film une œuvre d’une cohérence remarquable. Désormais, on attend avec impatience le premier des deux longs métrages de fiction qu’elle développe actuellement. À ce stade-ci, la réalisatrice apparaît déjà comme l’une des cinéastes les plus inspirées de sa génération. (Sarah-Louise Pelletier-Morin)

Prochaine projection : Aujourd'hui, le 20 mars à 21h00 (Théâtre C)

 


prod. Cadeaux Studio

LAC EN CŒUR
Tim Bouvette  |  Québec  |  2026  |  11 minutes  |  Compétition 6

Quel plaisir de retrouver Juliette Gariépy, désinvolte dans son t-shirt flottant des Misfits, après mes allusions aux apparences robotiques de son personnage des Chambres rouges (2023), surtout qu’elle interprète ici une autre femme accusée à tort de froideur excessive. Il s’agit là du noyau de ce petit film de Tim Bouvette, où l’insouciance masculine atteint presque les sommets de la cringe comedy, mais dans un cadre dramatique sérieux qui accentue encore son potentiel humoristique. Lac en cœur, c’est une idylle de couple qui tourne au vinaigre à cause de l’incurie du « bon gars » qui croit bien faire, mais sans vraiment considérer les sentiments ou les volontés de sa copine.

Les décors pastoraux, les bords de lac tranquilles, les boisés pittoresques et la route qui serpente entre les arbres sont parfaitement propices aux rapprochements entre Gab (Gariépy) et Tom (Joakim Robillard),venu·e·s fêter leur premier anniversaire de couple dans un chalet, pour peu que ces rapprochements soient consensuels. Parce qu’entre le « cute » et le « cringe », il n’y a qu’un pas, que Tom franchit sans cesse, lorsqu’il publie une photo de Gab sur les réseaux sociaux ou lorsqu’il lui offre des aquarelles de leurs expériences passées (et futures).

Le romantisme intrinsèque des lieux et le poids symbolique de l’anniversaire attisent les passions jusqu’au point de rupture, révélant les lignes de faille qui sous-tendent ce duo dont chaque membre semble provenir d’une planète différente. Ainsi, l’honnêteté et la franchise de Gab s’opposent à l’incompréhension de Tom, que cristallisent ses moult instances d’hilarante hébétude ; la spontanéité de la jeune femme détonne avec la rigidité de son copain ; son attachement au présent et sa philosophie de vie simple et réaliste affrontent l’indécrottable idéalisme et les penchants pour la pop-psychologie de son vis-à-vis dans un court duel d’interprètes où la caricature flirte étrangement avec le réel, où l’arrivée impromptue d’un autre couple précipitera la résolution délicieusement vitriolique du problème. Carpe diem, Tom. C’est ça le but d’une visite au chalet, après tout… (Olivier Thibodeau)

Prochaine projection : Aujourd'hui, le 20 mars à 21h00 (Théâtre C)

 


prod. Punchline Cinéma / Coop Vidéo de Montréal

BOA
Alexandre Dostie  |  Québec / France  |  2025  |  25 minutes  |  Compétition 10      

C’est peu dire qu’il y avait une attente autour du nouveau film d’Alexandre Dostie, cinéaste dont l’imaginaire circule déjà d’un médium à l’autre (en effet, il présente sa première pièce, Kiki et la colère, au Théâtre d’Aujourd’hui). BOA arrive précédé d’une rumeur : celle d’un auteur qui travaille la forme comme on travaille une tension, en la serrant jusqu’à ce qu’elle parle.

On pourrait résumer BOA à un récit de tentation, mais ce serait lui retirer sa matière principale : la contention. Celle qui serre la mâchoire, crée de l’appétence, raidit la nuque, maintient le corps sous couvercle jusqu’au point de rupture. Léonide, jeune moine mutique, habite d’abord un monastère d’une sécheresse presque minérale. La mort annoncée du patriarche Zosime y agit comme une fissure dans la pierre. Forcé de s’aventurer en ville, Léonide découvre un gym de culturistes, où l’excès de chair répond à l’ascèse comme une provocation.

Dostie n’a pas filmé une seule église, mais plusieurs. Il y a là une précision qui compte : comme si la foi, ici, était une géographie, une suite de pierres, de voûtes, de seuils. Et quand il a vu la pierre noire de Volvic de la cathédrale de Clermont, il s’est dit qu’il ne pouvait pas passer à côté de la région sans y tourner. Cette noirceur-là, au fond, ressemble à la matière même du film : une lumière qui découpe plutôt qu’elle n’éclaire.

La direction photo donne à penser à un tableau du Caravage. Visages sculptés par des éclats, corps saisis dans une pénombre active, comme autant de lucioles. La photographie de Vincent Biron glisse de l’austérité des pierres aux teintes rouge mauve d’un monde profane, épicerie, rues, néons, sans relâcher l’étau. Le jeu de Dimitri Doré, tout en retenue, s’accorde à cette esthétique : présence qui parle précisément parce qu’elle se refuse au dialogue. Tout devient affaire de pression jusqu’à la saturation : prière, effort, pulsion. Le film empile les signes (serpent, brebis égarée, communauté vieillissante), au risque d’insister. Mais cette surabondance a aussi quelque chose de cohérent, comme si Léonide, privé de mots, devait laisser aux symboles la tâche de crier à sa place. (Sarah-Louise Pelletier-Morin)

*Texte originellement publié dans notre couverture du Festival de Clermont-Ferrand 2026

 

Prochaine projection : 21 mars à 21h00 (Théâtre C)

 


prod. Mathilde Capone

WIDNET IL-BAHAR (LES OREILLES DE LA MER)
Mathilde Capone  |  Québec  |  2026  |  13 minutes  |  Tourner à tout prix

Mathilde Capone abordait déjà la question du chez-soi dans son documentaire de 2024, Éviction. Ici, iel part à la recherche du foyer de ses ancêtres, l’archipel de Malte, qu’iel semble connaître surtout par les livres d’histoire, mais qu’iel entend bien se réapproprier par le concours de ses images argentiques texturées et du flot de ses paroles, où la poésie du retour côtoie l’éloge du quotidien dans une écriture inclusive au surprenant potentiel musical. Le résultat est une courtepointe audiovisuelle fugace, mais foisonnante, qui cerne à merveille la situation d’entre-deux qui caractérise à la fois l’histoire du lieu et l’histoire de la personne derrière la caméra. Quelque part entre le pamphlet touristique et le film de famille, le reportage journalistique et l’essai, bref entre l’objectivité et la subjectivité, Widnet il-Bahar nous invite à découvrir Malte comme un ami éloigné, élégant, mystérieux, à qui Capone s’adresse au « tu ». Les vignettes pittoresques, éparses mais suggestives qui constituent la matière du film se tissent ainsi au fil d’une voix off évoquant la quête de l’auteur·ice pour les « morceaux de son histoire », de même que pour les us et les paysages locaux.

Écartelé entre les traditions arabes et européennes propres à ses colonisateurs successifs, l’archipel porte à l’écran les marques de son hybridité. Dans ses paysages méditerranéens d’abord, dans ses arches et ses mosaïques, mais surtout dans sa langue, « la seule langue issue de l’arabe maghrébin qui s’écrit en alphabet latin », où « Allah » veut encore dire « Dieu » malgré le catholicisme farouche de ses habitant·e·s. Cette langue, c’est un matériau de choix pour Capone, qui en manie les inflexions et en invoque la couleur dans sa désignation des villes, des balcons traditionnels et des aliments qu’iel croise sur son chemin. Mais c’est aussi un renvoi à l’hybridité de son délicat français international teinté de l’occasionnel québécisme. Le susurrement des voix maltaises évoque également ici les échos du passé, que vient complémenter l’usage des prises de vues argentiques, indistinguables de documents d’époque, dans un vaste processus de résonance symbolique. Ajoutons à cela la conception sonore incantatoire de Catherine Van Der Donckt, et nous avons un film qui déborde de vie, un film qui, s’il n’apporte pas tant de réponses à l’auteur·ice, lui apporte au moins son lot de souvenirs, ainsi qu’une « promesse de futur périple sur tes terres, dans le mitan des eaux… et du temps. » (Olivier Thibodeau)

Prochaine projection : 21 mars à 21h00 (Cégep de Jonquière)

 


prod. Yukunkun Productions

FAIRPLAY
Zoel Aeschbacher  |  2022  |  Suisse  |  17 minutes  |  Dialogues : Zoel Aeschbacher & Rolf Hellat

Sensation de Locarno et de Clermont-Ferrand, Fairplay est moins un de ces courts à punch qu’un de ces courts à concept. Méthodique, rhétorique, comparatif, constant, il présente trois situations parallèles où trois personnages pas au sommet de leur forme ni de leur vie cherchent à gagner une compétition dont la stupidité évoque l’une des absurdités tirées du livre de l’aliénation contemporaine. Une compétition de couteau sur un réseau social afin d’attirer davantage de followers, une autre de chaise musicale dans un bureau pour impressionner les patrons, et enfin une joute autour d’une voiture dont on ne doit pas quitter la carrosserie des lèvres sous peine d’être disqualifié·e. À chaque concours ses jurés qui se pourlèchent le rictus de leurs règlements carrés, de leur rapport à une performance vidée de toute signification réellement humaine ou collective, autrement dit des duels inventés pour jeter en pâture les uns contre les autres les protagonistes atterrés, meurtris, manipulés, de ce film à la mise en scène circulaire et au propos proportionnellement dantesque. Car plus la caméra tourne sur elle-même, décrivant un axe qui enserre la même idiotie à l’intérieur d’un cadre qui embrasse et embrasse toujours plus l’intégralité de l’espace — personne n’échappe à cette caméra — et plus la mise en scène fait se rejoindre spectateur·rice·s et spectacle, exploitant·e·s et exploité·e·s, dans une frénésie qui s’accélère, sorte de dispositif en forme de derviche tourneur tournoyant jusqu’à la folie. (Mathieu Li-Goyette)

*Texte originellement publié dans notre couverture du festival Regard 2023

Prochaine projection : 21 mars à 15h00 (Centre d'expérimentation musicale)



PARTIE 1
(Jazz infernal, Brute, Fille de l'eau,
Ce qu'on laisse derrière,
A Wolf in the Suburbs)

PARTIE 2
(Agnes, C'est ma sœur,
Lac en c
œur, Boa,
Wildnet Il-Bahar, Fairplay)

PARTIE 3
(à venir...)

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Article publié le 20 mars 2026.
 

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