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Festival Filministes 2026 : Partie 3

Par Olivier Thibodeau et Claire Valade

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prod. Productions Leitmotiv

CIRCO
Lamia Chraïbi  |  Québec / Brésil  |  2024  |  88 minutes  |  Corps en résistance : Cirque

Tourné dans les rues de Rio, auprès d’un·e aspirant·e circassien·ne et performeur·euse drag issu·e des favelas, Circo propose une incursion privilégiée dans un monde de contrastes, au fil d’une chronique documentaire douce-amère, anxiogène et libératrice, labyrinthique mais éclairante, qui célèbre les échappatoires communautaires et artistiques à la réalité carcérale de son sujet. Adoptant une perspective attentive, intimiste, fruit d’un lien de confiance bâti sur cinq ans de tournage, la caméra cadre un quotidien à la fois torturé et fantastique, s’attardant au milieu de vie, aux états d’âme et aux rêves de Richard, alias Ashila. Coincé·e entre la tristesse de l’abandon et la splendeur des liens salutaires qu’iel tisse avec ses camarades pour survivre — « 100 % famille » peut-on lire sur la façade d’un mur crasseux dans les premiers instants du film —, Richard/Ashila semble véritablement à mi-chemin entre le caniveau et les étoiles, dans un pays où l’extravagance carnavalesque côtoie l’horreur sociale (de la drogue, de la prostitution, de la transphobie). Aliéné·e de ses rêves après avoir été abandonné·e par sa mère adoptive, iel possède un parcours biographique marqué par l’errance, à l’instar du film lui-même, qui, dans la foulée des déambulations de son protagoniste, propose une structure éclatée qui mise principalement sur la puissance d’évocation de ses images directes et la personnalité attachante des intervenant·e·s.

Paradoxalement, c’est la rencontre initiale avec la marraine de Richard/Ashila qui nous introduit à la notion de communauté qui imprègne le film. Dans une entrevue candide et touchante, elle nous raconte l’histoire du personnage principal et de sa sœur Nathacha, qu’elle a recueilli·e·s d’une mère toxicomane. À cette époque, notre héros·ïne rêvait encore de cirque, se consacrant corps et âme au travail d’acrobate. Les séquences de pratique tournées en grand angle évoquent alors le caractère mystique et aérien d’une sorte d’utopie salutaire, une fenêtre vers un monde sans souci. Or, lorsque sa marraine l’abandonne, un autre cycle repart ; ce sont désormais ses ami·e·s qui doivent être là pour iel, et iel pour sa sœur (qui a maille à partir avec un copain revendeur qui s’est approprié leur enfant). Un nouveau rêve succède alors au premier, une autre utopie que lae protagoniste retrouve dans la drag, dans la création d’un autre personnage où iel se sent bien, malgré le danger. Cet univers de paillettes et de maquillage, pour peu qu’il contribue à la texture onirique du film, s’inscrit dans une forme de réalisme magique particulièrement tangible, gracieuseté d’une caméra candide qui s’immisce jusque dans la foule des clubs, dans les rues achalandées d’une mégapole empreinte de mysticisme, sous (et loin au-dessus) des chapiteaux de cirque, parmi les rituels enfiévrés des adeptes du candomblé. Or, c’est le lien qui prime ici, le lien qui réunit les intervenant·e·s, qui se font les cheveux et se donnent des encouragements vivement ressentis, le lien privilégié entre les cinéastes et leurs sujets, le lien entre les espaces et les humeurs disparates du film, dont l’oscillation nous amène proche du cœur de la condition humaine et concrétise le but avoué de la production de représenter « la création de joie et de communautés comme acte de résistance ». (Olivier Thibodeau)

 


prod. Daphnée Côté-Hallé

GRELUCHE
Daphnée Côté-Hallé  |  Québec  |  2025  |  17 minutes  |  Programme Métro, boulot, dodo

L’art du portrait documentaire sera toujours aussi pertinent tant qu’il y aura des excentriques inspirant·e·s dont les leçons de vie égaieront l’écran — « c’est une qualité d’être folle », nous lance d’emblée le sujet du film dans une assertion salutaire pour tou·te·s les toqué·e·s dans l’auditoire. Il sera toujours aussi pertinent tant qu’il y aura des histoires personnelles à raconter, du liant à créer entre les êtres, dans ce cas-ci entre la cinéaste, scénariste et actrice Daphnée Côté-Hallé et sa mère Isabelle, alias Greluche, clown professionnelle en fin de carrière, éreintée par une vie de travail acharné auprès des enfants, rêvant de sa gloire passée dans une émission de télévision communautaire.

Dans un plan révélateur de la démarche du film, la caméra s’ancre à mi-chemin entre les coulisses et la scène, cadrant simultanément la performeuse en coulisse et son public de jeunots qui attendent fébrilement dans l’auditoire. C’est là que l’œuvre trouve son sens et rend hommage à son sujet, dont le travail est indistinguable du quotidien, l’image publique indiscernable de la réalité intime. Presque toujours maquillée, toujours affublée de ses flamboyants atours, même dans les moments de détente à la maison, référant alternativement à elle-même comme « Isabelle » et « Greluche », cette personne charmante nous apparaît comme la quintessence de l’artiste dédiée, animée par un amour qui fait de son métier une vocation. Sa retraite éventuelle, presque inéluctable, en semble d’autant plus cruelle.

Produit (pour ne pas dire mûri) pendant cinq ans, le film mise sur un florilège de saynètes pittoresques, de moments complices, d’échanges candides et éclairants sous le signe d’un humour omniprésent, de confessions nocturnes sur le bord du feu ou de conversations Zoom farfelus entre la mère et sa fille. Dans un hommage au travail d’Isabelle, l’œuvre s’attelle à saisir la magie dans l’ordinaire, tel qu’en témoigne le plan d’ouverture, dans lequel un quad dévale une route de campagne verdoyante, s’approchant tranquillement de l’avant-plan jusqu’à dévoiler sa conductrice, accoutrée d’un costume de clown qui, en ce lieu, paraît irréel ; même chose pour l’alignement incongru des peluches sur sa corde à linge. Cela dit, Côté-Hallé ne se fait pas d’illusions, et assortit son film d’une touche de triste lucidité face au déclin inévitable de sa mère, qui prend désormais plusieurs heures à se remettre de chaque performance. Hommage ultime à une vie de clown héroïque, l’acte de remettre en scène son émission de télévision des années 1990 apparaît ainsi comme une sorte de bouquet final, un climax parfaitement flamboyant pour cette douce et humble hagiographie. (Olivier Thibodeau)

 


prod. Université Concordia

UNE NUIT DEBOUT
Julie-Ann Déry  |  Québec  |  2025  |  2 minutes  |  Programme Atmosphères oniriques

La tradition du film sans paroles est riche au Canada. On a l’ONF à remercier pour ça. Les films sans paroles, c’est pratique pour l’accessibilité, ça voyage bien partout dans le monde. Cela dit, ça ne signifie pas pour autant que c’est facile de raconter une histoire sans utiliser un seul mot. Julie-Ann Déry réussit un très joli court métrage qui dépasse aisément son statut d’œuvre étudiante (le générique révèle qu’il a été réalisé à l’École de cinéma Mel Hoppenheim de l’Université Concordia). En deux minutes à peine, la jeune cinéaste réussit à brosser un tableau poétique, évocateur et parfaitement juste des sensations qu’on éprouve lorsqu’on souffre d’insomnie chronique. C’est très convaincant — et très amusant, malgré son sujet qui n’est pas toujours des plus agréables.

Le film déborde de chouettes références (conscientes ou non) et de belles idées, dans un style tout en rondeur et en douceur. La maison qui tourne et qui bouge dans le paysage rappelle la maison dans The Wizard of Oz (Victor Fleming, 1939) et le dérangement qu’elle cause à la pauvre Dorothy. La dormeuse qui voit son corps se fragmenter et se disperser dans le bois, malgré tous ses efforts à essayer de se contenir, m’a fait penser à une Bene Gesserit en devenir qui s’entraîne pour maîtriser chaque atome de son être, mais sans succès. La bande sonore onomatopéenne très sommaire, mais très drôle, ressemble aux effets de l’hilarant La pureté de l’enfance de Zviane (2017) ou à tant de petits bijoux des studios d’animation de l’ONF.

Avec une remarquable économie de moyens, beaucoup de doigté et une belle inspiration, la cinéaste représente merveilleusement cette sensation de désincarnation et de morcèlement corporel éprouvée par les insomniaques. L’illustration de l’insomnie est extraordinairement précise, même si elle est entièrement figurative. Cette maison qui bouge et qui s’ouvre à l’extérieur comme une boîte expose la dormeuse dans son lit et la fait glisser en bas de son matelas. Puis, surtout, ces dizaines de monstres minuscules, de gouttelettes, d’insectes, de microorganismes transparents, qui se mettent à grouiller sur son corps. Dessinés en lignes blanches scintillantes et palpitantes, ils la chatouillent, l’agacent, la piquent, la houspillent, comme une armée de soldats microbiens en exercice militaire sur les moindres parcelles de sa peau dans le but avoué de la réveiller — et de la tenir éveillée. En tant qu’insomniaque de très longue date, je peux témoigner de la justesse du portrait. J’ai rarement vu une représentation aussi exacte et éloquente de tout ce qu’on ressent lorsqu’on veut désespérément s’endormir et qu’absolument rien n’y fait. Comme la protagoniste, il ne reste qu’à apprivoiser nos armées de fourmis gratouillantes — et essayer de faire confiance à la nuit de nous recracher vaguement en un morceau de l’autre côté. (Claire Valade)

 


prod. Citrine Productions

FREAK
Claire Barnett  |  États-Unis  |  2024  |  13 minutes  |  Programme Sorties de crise

Récompensé d’une mention spéciale du jury pour la compétition internationale des Pardi di domani au Festival de Locarno, Freak est un court métrage simple et astucieux. Il tire son affect d’une facture réaliste héritée du jeu naturel de ses deux interprètes et de l’utilisation d’un support numérique bon marché qui évoque la texture râpeuse du souvenir, mais qui parvient surtout à cristalliser les humeurs des cadreur·euse·s derrière la caméra. « Joyeux anniversaire », chante Beni à sa copine Laney sur des images typiques d’un film de famille, où trône l’humble cupcake qui devra lui servir de gâteau. « Mais ce n’est pas mon anniversaire », rétorque-t-elle, à quoi il répond qu’il est passé minuit, établissant ainsi d’emblée la bonhommie de son personnage.

Les deux amoureux·euses s’échangent ensuite la caméra dans une chasse à la confidence où chacun·e devra dévoiler son secret le plus embarrassant. Suivant la révélation prudente de Beni, qui admet avoir triché à un concours de mathématiques, Laney divulgue un secret beaucoup plus sensible, exhibant dans le processus un mélange d’appréhension et d’anticipation. Elle confesse avoir eu le béguin pour une figure accrochée dans sa chambre d’enfant. On s’imagine un acteur, un chanteur, un personnage animé, Beni suggère même, en zoomant sur une reproduction pendue au mur, qu’il pourrait s’agir du Cri d’Edvard Munch ; la suspension de la révélation est délicieuse et insoutenable. Puis, Laney produit l’objet de son désir d’enfant : une effigie du Christ en croix. Et tout de suite, les masques tombent.

Humoristique et sérieuse à la fois, à l’instar de l’œuvre elle-même, la confession de ce désir pieux agit comme une fascinante incursion psychanalytique et sociologique, mais surtout comme le catalyseur des non-dits qui traversent le couple. La caméra perd alors ses sujets, qui la déposent contre une surface opaque, puis se mettent à énumérer leurs doléances dans le hors-champ d’un plan sombre, flouté, qui semble correspondre à leur émoi momentané. L’exercice de confiance a porté ses fruits, et il dévoile maintenant les sensibilités cachées des deux protagonistes : les insécurités d’un mâle queer qui doit performer la masculinité devant les parents de sa copine et redoute l’hypervirilité du fils de Dieu, puis l’amertume d’une femme du Sud, comme la réalisatrice, que les parents de son copain considèrent comme une péquenaude. Si seulement les deux amant·e·s pouvaient finir par se réconcilier en ravivant le kink christique de Laney dans une scène rigolote empreinte de tendresse… (Olivier Thibodeau)

 


prod. Rui Ting Ji

STILL MOVING
Rui Ting Ji  |  Québec  |  2025  |  11 minutes  |  Programme Partir ou rester

Le titre du magnifique et touchant Still Moving recèle déjà les tensions qui animent le film, l’oxymore évoquant un ancrage domestique difficile issu d’un délogement forcé par les circonstances — dans ce cas-ci, la séparation de deux parents, qui oblige une immigrante chinoise et sa fille à déménager —, de même que le caractère abrasif du déplacement. À cet égard, l’univers diégétique très localisé, soit le camion qui abrite les deux protagonistes et leurs bagages en route vers leur nouvelle maison, devient un terreau fertile pour exprimer les dissensions qui existent entre elles. Pensons d’abord à l’intransigeance initiale du personnage maternel, complexe et bouleversant, qui gronde sa fille pour son empaquetage hâtif. Elle se rétracte ensuite tant bien que mal dans un élan de bienveillance envers son enfant, proposant presque du même souffle d’acheter un sofa-lit pour lui permettre d’inviter des amies. Cette femme à l’allure rigide possède bien un cœur tendre, un cœur saignant qui semble porter toute la lourdeur du mal-être de sa fille dans ce véhicule acheté au rabais dont l’habitacle viendra bientôt refléter sa propre intériorité.

Le film est doté d’une mise en scène attentive, axée sur les détails de l’humeur des protagonistes, et d’une manière tout aussi révélatrice, sur la nature expressive des objets qui les entourent — l’anneau manquant à l’annulaire de la maman, son café débordant, l’écran du GPS également, qui impose une cadence inéluctable, mais marque aussi le statisme momentané du véhicule et des personnages. Ces objets possèdent une forte valeur métaphorique, comme ces coulures de café ou ces gouttes de pluie qui fouettent la vitre, et viennent pour ainsi dire pleurer à la place des personnages — le plan célèbre de Perry dans In Cold Blood (1967) nous revient en tête. L’idée d’une tempête externe comme allégorie d’une tempête interne est d’ailleurs très porteuse, accentuant la puissance expressive du film. Le concours de plusieurs techniques graphiques évocatrices (la peinture à la gouache pour l’arrière-plan, l’aquarelle pour l’eau) permet même des percées impressionnistes dans la psyché des personnages. On pense notamment au tambourinement des gouttelettes qui viennent brouiller le pare-brise, abandonné par un essuie-glace défectueux, créant une abstraction progressive du paysage qui se mue par la suite en aparté onirique pour le personnage maternel, qui s’envole dans ses pensées et quitte momentanément sa fille restée dans l’habitacle. Assis côte à côte, les personnages s’éloignent l’un de l’autre, chacun dans sa propre bulle, dans sa propre voie. L’abcès grandit, puis grandit et explose après une pique envoyée par la fille qui provoque l’arrêt soudain du véhicule, ce qui permet de crever l’abcès en question et d’amorcer le processus de cicatrisation. Fort d’un élan vital et du caractère organique d’un médium animé idéal pour traduire l’humanité vibrante de ses personnages, Still Moving est une œuvre charmante, à la fois spécifique et universelle, qui parle de la diaspora chinoise, mais surtout d’une génération de familles reconstituées, la douce amertume desquelles est abordée ici avec une rare perspicacité. (Olivier Thibodeau)

PARTIE 1
(Chez Ghislaine, Gender Reveal,
Pidikwe, Recomposée,
Mes murs-mémoire)

PARTIE 2
(Sorda, Lethal Ethel, Objet #0001,
Lizzy & Seyyah, Orbites,
Axomama, Le Grand Calao)

PARTIE 3
(Circo, Greluche,
Une nuit de debout, Freak,
Still Moving

PARTIE 4
(à venir...)

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Article publié le 11 mars 2026.
 

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