HUDSON GEESE
Bernardo Britto | États-Unis | 2019 | 6 minutes | Programme Migrations
L'idée est simple. Elle pourrait paraître facile, voire réductrice. Raconter l'expérience migratoire par le biais de l'autobiographie d'une bernache. On imagine aisément toutes les maladresses, tous les raccourcis possibles qui rendraient le film insupportable. Hudson Geese, fort heureusement, les évite habilement. En quelques minutes à peine, le cinéaste américain Bernardo Britto esquisse une histoire tour à tour drôle, triste et intelligente ; son outarde nous parle de ses amours, de ses étendues d'herbe préférées, de son rapport à l'humanité. Puis elle nous décrit l'accident ayant mené à sa mort ainsi qu'à celle des sien·ne·s. Une tragédie, à échelle d'oiseau, qui relève du fait divers sans importance aux yeux de l'humain ; « personne », après tout, n'a été blessé dans l'incident. Personne sauf les victimes plumées, qui ne comptent pas dans l'équation.
Cette perspective animale que nous adoptons dès le premier plan du film fonctionne à merveille. On s'attache immédiatement à notre narrateur et on se reconnaît en lui, malgré sa différence. Le dessin y est, évidemment, pour quelque chose. Le trait est simple, expressif. Il souligne subtilement l'humour, qui s'arrime dans les ponctuations pince-sans-rire d'un montage où les coupes fonctionnent à la manière d'une écriture comique parfaitement calibrée. La gravité subtile et posée de la voix off trouve l'équilibre parfait entre l'émoi senti et l'absurdité. On se dit que ce monologue sur la vie, sa beauté comme sa fragilité, pourrait être le nôtre. Bien qu'il soit prononcé par un oiseau.
Mais Hudson Geese refuse qu'on le réduise à cette blague, aussi bonne soit-elle. Cette déshumanisation que décrit l'animal, après tout, est appliquée de la même manière à ces femmes et à ces hommes que l'on ne voit pas « comme des êtres à part entière, avec de vrais sentiments et de vraies émotions ». Celles et ceux que l'on réduit à une donnée statistique ou à une actualité, en faisant fi de leur expérience et de leur vécu bien réel. « On parlera de nous comme d'une nuisance, comme une flaque d'eau dans laquelle on met le pied en route pour le travail. » Il y en aura même quelques-uns pour dire « bon débarras », en ayant vent de leur décès. Comme si leur existence même était un désagrément, duquel on n'est pas mécontent d'être soulagé·e·s. (Alexandre Fontaine Rousseau)
LA JEUNE FILLE QUI PLEURAIT DES PERLES
Chris Lavis et Maciek Szczerbowski | Québec | 2025 | 17 minutes | Compétition 7
Près de 20 ans après leur passage remarqué aux Oscars pour leur extraordinaire premier court métrage d’animation en volume, Madame Tutli-Putli (2007), les cinéastes Chris Lavis et Maciek Szczerbowski reviennent cette fois de leur voyage à Hollywood auréolés d’une statuette dorée toute fraîche pour leur dernier film, La jeune fille qui pleurait des perles, lui aussi produit par l’ONF. Remarquable en tout point, cette œuvre coscénarisée avec l’artiste multidisciplinaire Isabelle Mandalian prouve par mille qu’il y a encore amplement de place pour les histoires originales au cinéma, quoiqu’en pensent les bonzes des studios américains. Et bien sûr, le court métrage est le domaine de choix de l’invention, de l’exploration, de la créativité, puisqu’on peut se permettre d’y essayer une foule de choses, tant sur le plan technique que narratif.
C’est exactement ce qu’a fait ici le duo de réalisateurs, avec cette histoire d’un grand-père qui raconte à sa petite-fille sa rencontre avec la jeune fille titulaire. Reposant sur un travail de capture de mouvement avec des comédien·ne·s en chair et en os, la précision de l’animation image par image est absolument époustouflante, créant des gestes et des déplacements criants de vérité — et tout spécialement avec les mains qui montrent une agilité d’un réalisme tellement authentique qu’on les croirait vivantes. La manipulation des fameuses perles, par exemple, est d’une délicatesse et d’une dextérité exemplaires. L’ensemble est aussi brillamment appuyé par une direction artistique rarement aussi élaborée pour un film d’animation, fruit du travail inspiré, merveilleusement réaliste et prodigieusement méticuleux de la photographe et artiste visuelle Brigitte Henry, déjà collaboratrice du duo sur leur film Higglety Pigglety Pop !(2009). Dans ses maquettes des masures de Saint-Henri, on reconnaît le Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy, et la même minutie se reflète dans les pierres grises des bâtiments si reconnaissables du Vieux-Montréal, dans l’encombrement du pawnshop et dans l’élégance aérée de l’appartement parisien du grand-père.
Par-dessus tout, c’est la création de deux groupes de marionnettes complètement distinctes qui impressionne : celles du présent, très mobiles, incluant des yeux et, surtout, des bouches qui bougent à l’aide d’effets numériques ; et celles du passé (fantasmé ?), d’incroyables figurines qui sont pratiquement des sculptures expressionnistes peintes, avec leurs traits burinés et leurs cheveux lisses. Bien que leur apparence soit conçue pour rester parfaitement fixe, ces dernières semblent avoir été taillées dans du bois ou façonnées avec de l’argile ou du papier mâché, leur donnant des airs de Pinocchio ou de Guignol. Mensonge et caricature sont ainsi saupoudrés en filigrane, comme pour influencer subtilement notre appréciation du souvenir de jeunesse sublimé que le grand-père raconte en voix off à sa petite-fille dans le présent. Cela est d’autant plus efficace que le contraste créé par les deux styles artistiques des petites poupées souligne l’aspect « conte de fées » du récit évoqué par le vieil homme — pointant par là que, si ce narrateur n’est peut-être pas complètement fiable, il demeure un conteur hors pair. Comme pour le héros de Life of Pi avant lui, la puissance d’une histoire racontée n’est pas à sous-estimer. (Claire Valade)
DIEU EST TIMIDE
Jocelyn Charles | France | 2025 | 15 minutes | Compétition 7
Court métrage d’horreur animé extrêmement réussi, Dieu est timide s’inscrit dans la grande tradition anglophone des portmanteau films (films à sketchs) horrifiques, comme Dead of Night (1945). Singulièrement prolifique dans ce genre cinématographique, ce type de films ancre plusieurs personnages dans un lieu commun, puis illustre une série de courtes histoires racontées par chacun d’entre eux à tour de rôle. Dans le cas présent, nous sommes installé·e·s avec les protagonistes dans un train qui traverse la campagne française. Depuis ce lieu mouvant, nous aurons droit au déploiement de petites anecdotes évoquées par Paul et Ariel, couple d’ami·e·s qui s’amusent à crayonner leurs plus grandes frayeurs (de celles qui glacent le sang !) en regardant défiler le paysage, et par Gilda, une (très !) étrange vieille dame qui ressemble beaucoup trop à leurs dessins.
Avec un savoir-faire impressionnant dans le dosage dramatique, un doigté remarquable pour le détail qui tue (particulièrement le choix troublant des couleurs de peau et d’yeux) et des références cinématographiques inspirées, le jeune cinéaste français Jocelyn Charles accomplit un petit miracle d’horreur organique. Dès le départ, avec cette femme jaune qui nage dans un ruisseau au milieu des canards et ce sang répandu sur la table d’un compartiment de train, il installe une ambiance dérangeante qui pointe vers le drame. On sent bien que tout va mal finir. Puis, évoquant Kubrick et The Shining (1980), les mythes et l’épouvante à la japonaise comme Ringu (1998), Cronenberg et sa prédilection pour le body horror, les frayeurs qu’illustrent Paul et Ariel, puis le récit épouvantable de Gilda ont tous les attributs de ce sous-genre de l’horreur (la peur d’être gros, d’être enceinte, les femmes et l’eau insondable, la transformation du dormeur, les saignements de nez, l’automutilation, les dents qui tombent).
En travaillant le dessin de façon à la fois figurative dans le trait, et fauviste/impressionniste dans l’application de la couleur, le film rappelle un peu l’extraordinaire expressivité d’Amélie et la métaphysique des tubes de Maïlys Vallade et Liane-Cho Han (2025), mais aussi cet intangible mystérieux et angoissant du dernier long métrage de Félix Dufour-Laferrière, La mort n’existe pas (2025). La discussion entre les personnages est aussi tellement naturelle qu’elle crée une ambiguïté qui ajoute au sentiment de malaise : est-ce une conversation réelle, que le cinéaste a enregistrée et décidé d’animer, ou ce dialogue a-t-il été écrit pour l’occasion ? Film-cauchemar à la fin ouverte, Dieu est timide nous laisse sur une foule de questions qui ne font rien pour calmer l’inconfort qu’il a créé. Mais comme le suggère la voix d’outre-monde qui parle à Gilda, peut-être est-ce préférable de ne pas trop insister et de ne pas creuser trop loin pour connaître des choses que nous ne sommes pas prêt·e·s à découvrir… (Claire Valade)
GRELUCHE
Daphnée Côté-Hallé | Québec | 2025 | 17 minutes | Tourner à tout prix
L’art du portrait documentaire sera toujours aussi pertinent tant qu’il y aura des excentriques inspirant·e·s dont les leçons de vie égaieront l’écran — « c’est une qualité d’être folle », nous lance d’emblée le sujet du film dans une assertion salutaire pour tou·te·s les toqué·e·s dans l’auditoire. Il sera toujours aussi pertinent tant qu’il y aura des histoires personnelles à raconter, du liant à créer entre les êtres, dans ce cas-ci entre la cinéaste, scénariste et actrice Daphnée Côté-Hallé et sa mère Isabelle, alias Greluche, clown professionnelle en fin de carrière, éreintée par une vie de travail acharné auprès des enfants, rêvant de sa gloire passée dans une émission de télévision communautaire.
Dans un plan révélateur de la démarche du film, la caméra s’ancre à mi-chemin entre les coulisses et la scène, cadrant simultanément la performeuse en coulisse et son public de jeunots qui attendent fébrilement dans l’auditoire. C’est là que l’œuvre trouve son sens et rend hommage à son sujet, dont le travail est indistinguable du quotidien, l’image publique indiscernable de la réalité intime. Presque toujours maquillée, toujours affublée de ses flamboyants atours, même dans les moments de détente à la maison, référant alternativement à elle-même comme « Isabelle » et « Greluche », cette personne charmante nous apparaît comme la quintessence de l’artiste dédiée, animée par un amour qui fait de son métier une vocation. Sa retraite éventuelle, presque inéluctable, en semble d’autant plus cruelle.
Produit (pour ne pas dire mûri) pendant cinq ans, le film mise sur un florilège de saynètes pittoresques, de moments complices, d’échanges candides et éclairants sous le signe d’un humour omniprésent, de confessions nocturnes sur le bord du feu ou de conversations Zoom farfelus entre la mère et sa fille. Dans un hommage au travail d’Isabelle, l’œuvre s’attelle à saisir la magie dans l’ordinaire, tel qu’en témoigne le plan d’ouverture, dans lequel un quad dévale une route de campagne verdoyante, s’approchant tranquillement de l’avant-plan jusqu’à dévoiler sa conductrice, accoutrée d’un costume de clown qui, en ce lieu, paraît irréel ; même chose pour l’alignement incongru des peluches sur sa corde à linge. Cela dit, Côté-Hallé ne se fait pas d’illusions, et assortit son film d’une touche de triste lucidité face au déclin inévitable de sa mère, qui prend désormais plusieurs heures à se remettre de chaque performance. Hommage ultime à une vie de clown héroïque, l’acte de remettre en scène son émission de télévision des années 1990 apparaît ainsi comme une sorte de bouquet final, un climax parfaitement flamboyant pour cette douce et humble hagiographie. (Olivier Thibodeau)
*Texte originellement publié dans notre couverture du Festival Filministes 2026
HOW TO: SPORTS WITH FOOD
Fred Lavigne | Québec | 2025 | 10 minutes | Films de genre
On a vu deux films de Fred Lavigne samedi soir à Regard (la soirée la plus amusante du festival, au Centre d’expérimentation musicale à Chicoutimi-Nord). On a vu son film « poche » du programme Dernières mondiales, animé par Jarrett Mann, où dix cinéastes venaient commenter sur des productions médiocres de leurs débuts de carrière. Le court métrage de Lavigne s’appelait Searching for the Unicorn (2026), et c’était loin d’être le pire de la sélection, certainement pas digne du Navet d’honneur en tout cas ; une comédie boboche de guide touristique qui détrousse un couple de Français·e avides de découvrir une licorne dans la forêt finlandaise, produite en 72 heures dans le cadre du Kabaret Kino d’Helsinki. C’est loufoque avec un assortiment de blagues qui fonctionnent la moitié du temps, incluant l’apparition sporadique d’un acteur avec un masque de licorne en arrière-plan, mais ça reste une introduction un peu fade au travail du fabuliste patenteux de Pickel (2021).
On a surtout vu How to : Sports With Food, un trip délirant issu de l’étrange obsession du réalisateur pour la bouffe. Le principe est simple, mais efficace, le film se présentant comme une parodie de PSA (public service announcement), où un animateur coincé décrit dans un anglais cassé les différents sports qu’il est possible d’exercer avec de la nourriture, comme le Banana Slap ou le Watermelon Rub. Au cœur du film, Maxime Cormier, qui adopte pour l’occasion une posture parfaitement rigide et une expression parfaitement gauche dans le rôle de l’animateur, dont le maniement approximatif de la langue de Shakespeare est une constante source d’humour. Mais l’efficacité du film repose aussi sur le pouvoir du contraste, entre la monotonie du présentateur et le dynamisme des athlètes qui viennent illustrer les rudiments des différents sports, entre la facture vieillotte, exsangue du studio où apparaît Cormier et l’univers coloré du gym des années 1980 où se produisent les sportif·ve·s. Alternant entre les blagues de gorilles au poignet leste et celles de têtes qui explosent, Lavigne mise sur un humour absurde, à la fois basique et inattendu, mais il déploie surtout ici son irrésistible plastique artisanale et sa surprenante versatilité, qu’il combine dans un art consommé de la digression. Celui-ci est évident dans l’aspect loufoque de l’annonce pour les fruits virils de la ferme locale qui nous apparaît brusquement, mais surtout dans l’hommage rusé que le cinéaste réserve au cinéma de Guy Maddin et de Matthew Rankin, à l’occasion de la téléportation soudaine d’un des personnages vers un vieux film surréaliste, dont il réplique minutieusement la facture. Décalage esthétique et temporel qu’il effectue d’ailleurs avec une aisance désinvolte qu’on pourrait presque lui jalouser si elle n’était pas si admirable. (Olivier Thibodeau)
THEREALPHIL
Félix Bellefleur et Serge Bertrand | Québec | 2015 | 27 minutes | Dernières mondiales
Écrire sur un film du secondaire ? Pourquoi pas ? Surtout quand c’est l’une des choses les plus divertissantes que tu as vue dans un festival, entouré d’une foule en liesse lors d’une projection marathon de dix films avec dix cinéastes invité·e·s pour commenter leurs productions maladroites de jeunesse. THEREALPHIL est le champion de nos cœurs, n’en déplaise au « méchant » directeur de l’école de Bellefleur et Bertrand, M. Noé, qui a interrompu la projection du film à l’époque pour réprimander les deux cinéastes. Ainsi, le retour de l’œuvre dans le cadre d’un festival prestigieux constitue un acte de vengeance contre ce sévère administrateur. Et s’il se termine en triomphe, c’est justement parce qu’elle représente tout l’esprit rebelle naïf de l’adolescence, sa gaucherie, son processus créatif honnête, mais malavisé, influencé par une surdose de culture pop.
Le film a résonné auprès du public parce qu’il ressemble étrangement aux films que d’autres (moi inclus) faisaient au secondaire, dans la maison de leurs parents, insouciants du fait que la banalité banlieusarde des décors ne cadrait pas avec les trous à rats ou les manoirs décadents de leurs scénarios, surécrits et excessivement ambitieux. Des scénarios bourrés de dialogues aussi hystériques que malhabiles et d’une performativité digne d’une sensibilité d’adolescents à l’aube de la puberté, qui se réfugient dans le machisme des histoires de gangsters où se succèdent les mallettes de poudre, les 40 onces de bière, les homies, les meurtres, les slow-mos et les références à Tony Montana. Une poussée de masculinité mue par une poussée de masculinité, faite pour amuser les chums, mais aussi par pur plaisir. Ça se voit dans l’intensité désespérée de l’interprétation, dans l’usage tour à tour effronté et contenu de décors empruntés (dans la destruction involontaire du rideau de douche des parents de Félix ou le claquement très respectueux de la porte du bureau de sa mère).
25 minutes d’un film de secondaire, ça peut paraître long, mais c’est sans compter sur la fougue cavalière du film, ses transmutations alchimiques de cannes de thon en tartare, et le sérieux excessif d’une prémisse qui se déploie comme un conte initiatique épique. C’est sans compter sur son analyse à la fois candide, opportune et lourdaude des réseaux sociaux, opium d’un héros narcissique et arrogant dont les abonné·e·s nourrissent la mégalomanie, mais qui apprendra à grandir au contact de son ami rangé, qui lui rappelle sans cesse l’importance de se « trouver une job » et de mener une vie « normale ». Je pourrais en rajouter, mais je vous invite plutôt à vous laisser tenter et à retrouver le film sur YouTube, où il trône depuis dix ans en attente de son inévitable redécouverte par les chasseur·euse·s de nanars. (Olivier Thibodeau)
PARTIE 1
(Jazz infernal, Brute, Fille de l'eau,
Ce qu'on laisse derrière,
A Wolf in the Suburbs)
PARTIE 2
(Agnes, C'est ma sœur,
Lac en cœur, Boa,
Wildnet Il-Bahar, Fairplay)
PARTIE 4
(Hudson Geese,
La jeune fille qui pleurait des perles,
Dieu est timide, Greluche,
How to: Sports With Food,
Therealphil)
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