Prologue | Brèves

prod. Cinefrance Studios / Kumie Inc.
YAKUSHIMA’S ILLUSION
Naomi Kawase | France / Japon / Belgique / Luxembourg | 2025 | 122 minutes
Le festival s'est ouvert avec deux films réalisés par des femmes, La Poupée de Sophie Beaulieu, et L'Illusion de Yakushima, une valeur sûre de la réalisatrice japonaise primée Naomi Kawase. Cinq ans après sa dernière fiction, pendant lesquelles elle réalise les documentaires officiels des Jeux olympiques de Tôkyô, son long métrage articule ses thèmes de prédilections, soit la lumière et le deuil, entrelaçant à nouveau des images en mode documentaire et celles magnifiées par une superbe direction photo. « Là où il y a une lumière, une autre lumière l'éclaire », c'est dans son écriture et sa poésie que le film parvient à faire le grand écart entre les deux axes dramatiques du film, soit des enfants en attente de greffe du cœur dans un pays où le don d'organes est tabou et peu fréquent, et la perte amoureuse radicale à travers une disparition.
Corry (Vicky Krieps), Française, est une coordinatrice de greffes venue faire un long échange professionnel au Japon. Elle tente de sensibiliser l'équipe de l'hôpital à l'importance du don d'organe en filmant les témoignages des familles qui accompagnent leurs enfants malades au quotidien dans l'hôpital. Seule dans ce pays étranger, elle fait une rencontre singulière lors d'une promenade dans une forêt impressionnante. Lui, c'est un jeune homme très libre, qui se lie au monde par la photographie. La relation se développe dans une délicatesse d'une intensité égale au tranchant de la rupture, plongeant la protagoniste dans une quête de sens sur ce que l'on retient et ce qu'on laisse partir avec, en parallèle, la vie d'enfants en jeu.
Les images hyperréalistes, même lors de rêves ou de souvenirs, transmettent la texture des matières, leur mouvement et leur retenue. La mousse, l'écorce, la peau, tout est filmé dans un détail minutieux qui porte à nous fait ressentir les images, à lier le monde intérieur et extérieur par le sensible. Les images de l'hôpital créent de l'intimité et effacent elles aussi la distance avec les sujets. On pleure à chaudes larmes, mais dans cet exercice à cœur ouvert, au propre comme au figuré, Kawase cherche inlassablement la possibilité de la lumière.
BANDES D'HYSTÉRIQUES
Kita Bauchet | Belgique | 2025 | 190 minutes
« Révolutionnaires de tous les pays, qui lavent vos chaussettes? » Ce joyeux documentaire effectue un retour sur les actions flamboyantes des groupes féministes radicaux en Belgique dans les années 1970, les Dolle Mina du côté flamand, les Marie Mineur côté wallon et les Cahiers du GRIF. Si le film débute sur un ton léger, presque séducteur, avec des premières actions assez drôles visant à attirer l'attention des médias autour du harcèlement de rue, les sujets abordés s’approfondissent et prennent aux tripes : les conditions de travail et la lutte des classes, l'avortement, les violences et les crimes sexuels avec des archives inédites du Tribunal international des crimes contre les femmes de 1976. Entre archives revenant sur les actions des mouvements ou celles mettant en lumière le contexte (jugements péjoratifs des hommes envers les féministes, sexisme quotidien, l'interdiction pour les femmes de posséder un compte bancaire autonome), et des témoignages récents de ces militantes pionnières, le portrait leur rend hommage tout en ravivant la flamme.
Les résonances avec l'histoire du féminisme radical en Occident et particulièrement au Québec dans les mêmes années sont nombreuses, et nous rappelle aux créations de Jenny Cartwright avec Debouttes! (2019) ou encore Nous sortirons de nos cuisines (2024), des films sonores, sans images, à défaut d'archives visuelles, à cause de leur accès coûteux et par choix militant féministe ― des défis que Bauchet aborde autrement. La réalisatrice a convaincu les instances télévisuelles belges, wallonne et flamande, de coproduire le film, se garantissant ainsi l'accès et l'utilisation de leurs archives. Toutefois, elle découvre que celles-ci n'ont pas été référencées correctement et se voit dans l'obligation d'éplucher une décennie d'archives rangées sous la catégorie « femmes », un travail d'ampleur qui lui a permis de dénicher des perles. Elle pousse plus loin son investigation en retrouvant des images inédites du Tribunal international des crimes contre les femmes, une rencontre de quatre jours de témoignages de partout dans le monde, tenue à Bruxelles et interdite aux hommes. Ce sont des images filmées par des militantes dont une rare copie a été préservée, car ces films étaient destinés à tourner à des fins informatives dans les milieux militants, sans volonté d'archivage, et les bandes étaient régulièrement effacées par de nouveaux enregistrements. Le film produit également de nouvelles archives par les entretiens actuels avec des fondatrices des groupes féministes, plutôt âgées, conscientes du geste de legs qu'elles effectuent.
La facture du film relève beaucoup de l'esthétique des années 70, avec en contrepoint les nouveaux témoignages simples, épurés, uniformisés, ce qui fonctionne très bien, donnant un ton juste assez funky, sans insister. On est marqué bien sûr par l'actualité des luttes, surtout par ce metoo bien avant metoo, par le rappel des moyens qui ont été nécessaires pour obtenir des droits. La grande accessibilité du documentaire et la richesse des archives font honneur à la joie comme un moteur militant, et dans la salle, quelques femmes se sont mises à chanter au générique, fières de revoir, en parallèle, leur histoire.

prod. Miao Productions / Léger Production / Yggdrasil Holding
EN NOUS
Juliette Binoche | France | 2025 | 120 minutes
Belle surprise du festival, En Nous a suscité beaucoup d'émotions dans la salle, particulièrement chez les artistes présents. Le documentaire propose une expérience immersive et intuitive au cœur d'une création exigeante, celle du spectacle IN-I créé en 2008, mêlant danse et théâtre, avec le chorégraphe Akram Khan et Juliette Binoche. Ce n'est pas la première actrice à tenter la danse, ni la réalisation, ce n'est pas non plus le premier film sur ce spectacle, or les choix de Binoche nous font comprendre la démarche artistique depuis l'intérieur du processus et l'ampleur si insaisissable du travail nécessaire pour atteindre la grâce et l'émotion dans la création. Binoche a consacré deux ans de sa vie à cette réalisation, mettant quelque peu sa carrière d'actrice entre parenthèses pendant ce temps. Si le film bénéficie d'une certaine aura par la notoriété de Binoche, rendant même certaines personnes méfiantes, on rencontre pourtant une véritable proposition forte, aboutie et plutôt bouleversante.
Devant deux cents heures de rush du tournage des six mois de répétition captés par sa sœur Marion Stalens (qui a produit deux documentaires autour du spectacle), la réalisatrice compose, pendant quarante jours de montage, la fresque des douleurs et des joies, des errances et des doutes qui ont habité les artistes pendant la création. L'écriture du film s'est faite en chemin, par ce retour sur son expérience, en cherchant à saisir ce qui lui avait échappé à l'époque. Elle s'expose à vif, réservant plus de pudeur pour son partenaire de création, tout en exposant la matière intime qui a servi au spectacle. On les voit se faire crier dessus par leur coach dramatique, batailler pour conserver des éléments, les blocages au jeu de Khan, les tâtonnements techniques de la production, sa gaucherie de danseuse non professionnelle et les moments de saisissements ou plutôt de dessaisissements qui lui ont permis de danser. Dans un deuxième temps, on découvre le spectacle, et on prend conscience qu'on nous en a montré le négatif, la marque en creux, le chemin nécessaire des erreurs et des abandons pour parvenir au résultat final. On se trouve au plus près des artistes, émus du chemin qu'ils ont su parcourir. Et on peut vivre le spectacle avec un rapport unique, intime, en comprenant les choix et les risques derrière les gestes, les mots, les costumes...
Le film évite les pièges et les lieux communs, remet les artistes dans leurs postures non pas de conquérants ou d'aucune posture de supériorité, mais en fait des chercheurs aussi fragiles que généreux, acharnés. « On n'est pas là pour faire de la thérapie », dit Khan. « On est là pour tout », répond Binoche. Sans nous prendre par la main, sans prémâcher son propos, En Nous, qui porte si bien son titre, met à jour une rare archéologie de la création.

prod. Kwassa Films / Be For Films / Paprika Films
LES FILLES DU CIEL
Bérangère McNeese | France / Belgique | 2026 | 96 minutes
À travers l'histoire d'Héloïse, cette adolescente qui fugue le foyer pour jeune où elle entretient une relation avec un de ses intervenants, Les Filles du ciel dépeint de jeunes figures féminines de la marge qui s'autodéterminent. Si la trame narrative de passage à l'âge adulte n'est pas particulièrement originale, le film évite toute condescendance ou victimisation, ne fait pas dans la caricature et choisit de reposer sur des nuances très rafraîchissantes. À la rue, Héloïse est prise sous l'aile de Mallorie, qui l'invite dans sa coloc à géométrie variable, où de jeunes femmes dans le besoin s'organisent et s'entraident. L'une a pu trouver là du soutien pour faire une détox et choisit un emploi de caissière, les autres font des massages dans un club à la limite du travail du sexe mais sans franchir le pas, ensemble elles élèvent le bébé de Mallorie. Elles sont aimantes et dures, sous la protection de la Madonna des années 1980. Le film montre aussi les dangers et les culs-de-sac de leur situation, leurs rapports parfois toxiques, mais mise surtout sur leur intelligence et leur solidarité. Le jeu des interprètes est juste, les dialogues authentiques même lorsqu'ils se veulent explicatifs, et forme un tout des plus vraisemblables. Un female gaze qui fait du bien.

prod. Imamura Productions / Shochiku
VENGEANCE IS MINE
Shôhei Imamura | Japon | 1979 | 142 minutes
Même si Itinérances a toujours fait une belle part au cinéma japonais, la rétrospective de Shôhei Imamura pouvait surprendre à travers cette programmation hautement humaniste du festival, si ce n'était pour la puissance de ses propositions. Pour cet hommage, le festival a choisi trois films tardifs, à l'occasion de leur réédition par The Jokers. La vengeance est à moi est un polar d'une extrême noirceur, de celle dont on voudrait se laver après, à la réalisation aussi géniale que dérangeante. Pascal-Alex Vincent nous prévient avant la projection : Imamura est un électron libre, inclassable, qui n'obéit qu'à lui-même. Le film sera dur, trash, et le cinéaste a peut-être puisé son inspiration dans les années d'après-guerre pendant lesquelles, jeune homme, il traînait avec les voyous et yakuzas, même s'il était lui-même fils de médecin. Le regard qu'Imamura pose sur sa société, à travers un fait divers, celui du véritable premier tueur en série moderne du Japon, est proche de Zola et de sa bête humaine, pointe l'hypocrisie et parle d'une animalité qui n'a cessé de traverser son cinéma. La caméra est la seule qui peut montrer la vérité à ses yeux : dès sa première présentation, elle déforme le visage du père derrière une vitre, le montrant littéralement aussi double que sa fausse morale qui le pousse dans les bras de sa bru. Le meurtrier est méchant bien sûr, mais avec Imamura, à peu près tout le monde l'est, à part quelques innocents que la naïveté rend aveugles et imbus d'eux-mêmes et qui seront dévorés par les événements. De cette amoralité absolue se dégage une étrange égalité, une absence d'injonction, qui, bien que reprenant les codes du polar dans lesquelles les femmes sont vénales, obsédées, prostituées ou agressées, le sexisme ne prime pas, car aucune rédemption du côté masculin non plus. Le réalisateur expose férocement mais ne solutionne pas. Dans son montage libre jusqu'à la violence, fait de raccords aussi gratuits que les meurtres auxquels nous assistons et d'une non-linéarité déroutante, il dénonce l'absurde de ce monde faux et mauvais dans lequel seul le cinéma existe pour vrai.

prod. Elastica Films / Ventall Cinema / et al.
ROMERIA
Carla Simón | Espagne / Allemagne | 2025 | 114 minutes
Même si le film a été couvert dans les pages de Panorama-cinéma lors de son passage au FNC 2025, nous en avons fait une lecture différente à Itinérances. Était-ce par la présence de la réalisatrice, dont toute la filmographie était présentée en une journée au festival, pour culminer avec la projection de son dernier film, une présence aussi sobre que délicate et touchante ? Ses films sont tous tirés d'une matière autobiographique, mais celui-ci, peut-être plus que d'autres, joue sur l'autofiction, alors que la protagoniste, caméra en main pour tenir son journal de voyage, revient dans la famille de son père afin d'obtenir une preuve de filiation en vue d'une bourse d'études. Elle a 18 ans et elle est une parfaite inconnue pour cette famille, car elle a été adoptée suite au décès de ses parents morts du sida. Bien sûr, dans la famille paternelle, riche industrielle, le sujet est profondément tabou, mais l'enquête ou les dévoilements ne sont pas l'enjeu du film. On est plutôt happé par sa quête, toute personnelle, qui se demande si elle à sa place parmi eux, qui tente de comprendre l'histoire de ses origines et qui se confronte à la violence des tabous. Très réaliste et transmettant l'étouffement de plus en plus ressenti par la protagoniste, le film bascule complètement dans une évocation hallucinée où elle-même interprète sa mère, et son beau cousin son père, de jeunes et beaux junkies qu'elle retrace ainsi dans leur décadence et à travers l'hécatombe du sida dans les années 1980. Première échappée non réaliste dans son cinéma, Simón pousse le rêve plus loin pour rendre hommage à ces fantômes sans repos que sont pour elle les victimes du sida. Le film traite de la mémoire, de la subjectivité de la mémoire, et de celle qui est encore historiquement effacée. Rien de glauque pour autant, les couleurs sont chaudes et enrobantes, les personnages secondaires vifs, vivants, entiers. « Romeria » signifie au nord de l'Espagne une quête spirituelle vers ses origines, mais au sud, il s'agit d'une fête, et la réalisatrice a su en conserver les deux aspects. On s'incline devant l'incroyable interprétation de Llúcia Garcia, à la fois la fille et la mère dans des registres opposés, un premier film pour cette actrice qui a été trouvée après neuf mois et des milliers d'auditions.
SAUVAGE
Camille Ponsin | France | 2025 | 101 minutes
Un film qui va diviser autant que son histoire et surtout à cause de son histoire. Basée sur une enquête documentaire ― c'est une première fiction pour son réalisateur, le récit se déroule dans les Cévennes, qu'on voit dans leur beauté, non pas celle de la carte postale, mais telles qu'elles sont vécues de l'intérieur, avec leur abondance de roches de schiste, de genets et d'une forêt pas toujours accueillante ; un paysage qui reste difficile à habiter. On est avec des néoruraux, trois familles utopistes qui se sont mises ensemble pour vivre autrement, rebâtir une vieille ruine et trouver un équilibre entre activités artistiques et alimentaires. Anja a grandi là, mais à 16 ans, elle ne supporte plus personne, part seule vivre dans les bois, entend les animaux qui lui parlent et lui disent de squatter un endroit, de voler la nourriture ailleurs... Si Anja est la raison du film, l'histoire racontée est plutôt celle de sa mère, qui décide de ne pas l'enfermer et de l'aider à survivre, tentant de retracer les errances de sa fille qu'elle pense schizophrène, lui apportant à manger, essayant de maintenir un lien. Dans cette volonté, elle se retrouve de plus en plus esseulée, voire accusée alors que la situation perdure sur de nombreuses années. Le réalisateur aborde tous les aspects de cette histoire, qui a réellement touché son voisinage, sans prendre parti. Les gendarmes, les voisins attaqués, les tolérants et même le père désinvesti se font donner leur chance. Céline Sallette interprète en intériorité et en profondeur le rôle de cette femme qui refuse d'abandonner son enfant, tandis que Lou Lampros incarne avec pertinence une Anja en rupture sociale plutôt qu'en enfant sauvage. On se pose des questions sur l'antipsychiatrie sans que le film devienne pamphlétaire, nous laissant nous faire notre propre idée. Mais parmi les cinéphiles locaux, certains ont même évité de voir le film (pourtant présenté devant une salle comble), sur cette histoire trop près d'eux.
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(© Patrice Terraz / Itinérances 1997)
Prix Itinérance 2026 à Yolande Moreau
Pour son invitée d'honneur, Itinérances a programmé une sélection de treize films évitant soigneusement les productions les plus commerciales, comme elle-même a tenté de le faire lors de sa carrière. Lors de la « Leçon de cinéma avec Yolande Moreau » qui n'en était pas du tout une mais plutôt une rencontre des plus inspirante autour de son parcours, elle expliquait qu'elle avait su dire non à des productions de grande envergure qui l'auraient enfermée dans une caricature d'elle-même, choisissant plutôt de s'inscrire entre des partitions sensibles, tel que Séraphine (Martin Provost, 2008), et des loyautés amicales délirantes avec Kervren par exemple (Mammuth [2010], Le grand soir [2012], I feel good [2018], Je ne me laisserai plus faire [2024]) . Elle est revenue sur ses débuts tardifs à l'école de clown, son dédain pour un surplus de psychologie sur les tournages alors qu'elle a seulement « envie d'être », sur son goût pour la désobéissance et la recherche d'honnêteté au cinéma. Les projections qui entouraient la rencontre et la remise du prix donnaient le ton: Louise Michel (2008) de Gustave Kervern et Benoît Delépine, aussi drôle et touchant que laid et gore, dans lequel Moreau joue une femme trans tueuse de patron d'usine qui remonte la filière des paradis fiscaux, et Quand la mer monte (2004), sa première réalisation, coréalisation en fait (avec Gilles Porte), où elle joue une comédienne seule en tournée avec son spectacle d'humour (sa première vraie création solo dans les années 1980) qui tombe amoureuse d'un donquichottesque manipulateur de géant. Petit film indépendant, sélectionné in extremis par l'ACID à Cannes, Quand la mer monte est un film qui se dépose et perdure en nous, par sa retenue et sa poésie. Il vaudra à Moreau un César pour le meilleur premier film. Se plonger dans sa filmographie, rencontrer la personne et sa démarche artistique, humble jusqu'à être gênée de cet hommage, répondant qu'elle faisait simplement « de l'artisanat », ont eu un effet franchement libérateur. Le parcours est hors norme, avec sa carrière faite d'audace, d'humour, de bonté. Et un grand cri à la fin de la remise du prix, adressé au public : « Il faut se rebeller ! »
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