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Regard 2026 : Partie 1

Par Sylvain Lavallée, Sarah-Louise Pelletier-Morin et Olivier Thibodeau

1 | à venir...





prod. Telescope Films

JAZZ INFERNAL
Will Niava  |  Québec  |  2025  |  16 minutes  |  Compétition 1

Quand Koffi (Ange Éric N’Guessan) arrive à Montréal, il transporte avec lui son bien le plus précieux : la trompette de son père, un jazzman célèbre de la Côte d’Ivoire. Accueilli à l’aéroport par une bureaucratie peu compatissante, Koffi rate son rendez-vous avec sa tante censée le recevoir, son cellulaire perd sa pile, et il se retrouve seul à devoir se repérer dans une ville inconnue. S’ensuit une accumulation un peu absurde de péripéties et de coïncidences s’enchaînant à un rythme soutenu, une sorte d’After Hours (1985) dans les rues de Montréal la nuit, Koffi se voyant traîner malgré lui jusque dans un club de jazz par un jeune batteur qui connaît la musique de son père. La mise en scène énergique de Will Niava traduit ainsi les émotions de son personnage par un mouvement incessant qui cherche à reproduire l’angoisse du choc avec un monde étranger, et la confusion qu’il entraîne. Elle emprunte les caractéristiques de ce jazz infernal qui donne son titre au film, en conférant au récit une impression de spontanéité, d’improvisation, tout en opérant dans une structure dramatique limpide, bien établie. Koffi se retrouve pris dans cette agitation sur laquelle il ne semble avoir aucune emprise : il peine à s’exprimer, il ne peut jamais terminer une phrase, et il ne peut que surveiller anxieusement son passeport qui circule d’une main à l’autre.

À cette activité étourdissante, le cinéaste oppose des réminiscences de la vie laissée derrière, des images de confort et de bonheur qui se cristallisent autour de l’instrument. On comprend que Koffi vit encore le deuil d’une mort récente, celle d’un père qui devient aussi le symbole d’un pays, d’une culture, que le protagoniste vient de quitter, et auxquels il se voit immédiatement rattaché quand son nom est reconnu par la première personne qu’il croise sur son chemin. Cette idée très simple mais fort efficace guide le film, qui parvient ainsi à évoquer l’expérience de l’immigration, et le sentiment de perte qui demeure dissimulé derrière la tension du moment. Cela pourrait rester un peu trop conceptuel, comme c’est souvent le cas lorsque le travail esthétique cherche à exprimer l’intériorité d’un personnage, mais la performance d’Ange Éric N’Guessan, avec sa vulnérabilité à fleur de peau, nous garde au plus près de la dimension humaine. Impossible de ne pas mentionner, enfin, la superbe trame sonore composée par Hichem Khalfa, qui suit elle aussi le parcours émotionnel de Koffi et qui donne tout son souffle à l’œuvre, à une aventure peut-être infernale pour le personnage, mais qui s’avère pour nous plutôt poignante. (Sylvain Lavallée)

Prochaine projection : Aujourd'hui, le 18 mars à 18h30 (Théâtre C)

 


prod. Chasseurs Films

BRUTE
Jérémy Comte  |  Québec  |  2026  |  16 minutes  |  Compétition 2

Fidèle à son titre, Brute s’intéresse aux matériaux artistiques dans leur forme élémentaire, en tant que pierres d’assise d’un processus de transformation teinté de mysticisme qui n’est jamais pourtant une transfiguration, mais conserve toujours les traces de leur essence. Épousant la courbe de son scénario, la mise en scène du film reproduit l’acte génétique de son protagoniste sculpteur en travaillant la matière cinématographique : la lumière, le son, le cadre, les décors, mais aussi l’espace-temps, éléments dont elle souligne la plasticité en les pliant à sa volonté, tout en les laissant guider ses gestes dans un élan d’inspiration supramondain. Le résultat est un périple sensuel, un film enivrant de textures sonores et visuelles, un trip technique animé par une pulsion lovecraftienne mâtinée d’écologisme. Un double acte alchimique axé sur l’idée de passage, de la matière brute à la matière travaillée, du surnaturel au naturel, de l’ici à l’ailleurs, de l’exiguïté à l’immensité, bref sur l’idée d’art en tant que portail.

Brute, c’est le récit d’un artiste dans son atelier, placé devant un monolithe de bois qu’il doit façonner, manque d’argent oblige, mais dont l’ascendant sur lui, manque de sommeil oblige, évoque une sorte d’autorité diabolique. Tout débute par la coupe des sangles qui entourent le bloc, laquelle provoque un claquement sec à la fois familier et troublant qu’on ressent d’une manière presque épidermique. Puis le monolithe apparaît, triomphant, surplombant un protagoniste hébété à l’allure délabrée dans son atelier sale. Cet ouvrier chavire alors dans un monde anxiogène, oppressant, tonitruant, où l’horreur surnaturelle recoupe l’horreur sociale du besoin, de l’impératif d’inspiration et de travail acharné qui pèse sur les artistes.

Dans l’absence de paroles, autres que les murmures lancinants du héros, le film adopte la sensibilité du cinéma de genre, misant sur le pouvoir de ses images, de ses tonalités, et des glissements de son cadre pour générer l’affect. Le clair-obscur pittoresque, qui creuse le visage du jeune homme et jette une aura d’indigence sur son environnement, y est pour beaucoup. De même que le travail sonore, qui exprime la fébrilité d’un personnage obsédé par de constants susurrements, mais aussi la sensualité du geste, puis l’apaisante sérénité de l’eau qui coule, dans un équilibre maintenu entre la beauté et la laideur. À l’instar du bloc, la caméra semble avoir sa vie propre, effectuant des zooms expressifs et des mouvements glissants, caressants, qui agissent de concours avec un montage rythmé pour évoquer le caractère maniaque d’une impulsion artistique qui rappelle simultanément la possession démoniaque et le désir de s’échapper de sa condition, de créer pour mieux s’affranchir. (Olivier Thibodeau)

Prochaine projection : Aujourd'hui, le 18 mars à 21h00 (Théâtre C)

 


prod. Valk Productions / Caïmans Productions / Animais AVPL

FILLE DE L'EAU
Sandra Desmazières  |  France / Pays-Bas / Portugal  |  2025  |  15 minutes |  Compétition nationale

Le film de Sandra Desmazières travaille en apnée, une descente lente, silencieuse, puis la remontée vertigineuse d’un souvenir. Mia a passé sa vie dans l’eau, parmi les algues et les rochers. Le temps a transformé son corps comme il transforme un littoral. La narration, minimale, laisse la place à une mémoire tactile : la fraîcheur d’un courant, le frottement d’une pierre, le poids d’un silence. C’est un film sur la vieillesse, mais sans dureté clinique. Tout y demeure mobile, comme une surface qui refuse d’être figée.

Les décors, d’une délicatesse aquarellée, flottent entre deux mondes, lacustre et terrestre. Les personnages, aux contours fragiles, semblent hésiter entre disparition et persistance. Le son et la musique accentuent cette sensualité ; on écoute autant qu’on regarde, et l’image devient presque tactile. Ce que le film approche, c’est l’ambivalence : désir de maternité, absences possibles, solitude qui n’est pas forcément un échec, mais un état, une marée. (Sarah-Louise Pelletier-Morin)

 *Texte originellement publié dans notre couverture du Festival de Clermont-Ferrand 2026

Prochaine projection : 20 mars à 21h00 (Théâtre C)

 


prod. Sémaphore Films

CE QU’ON LAISSE DERRIÈRE
Alexandra Myotte et Jean-Sébastien Hamel  |  Québec  |  2025  |  10 minutes  |  Compétition 6

Avec Ce qu’on laisse derrière, Alexandra Myotte et Jean-Sébastien Hamel poursuivent un geste déjà très singulier dans le paysage du court métrage québécois : celui d’un cinéma d’animation où les blessures intimes deviennent formes, matières, recherche. Porté presque entièrement par le duo, du scénario à l’animation, en passant par le montage, la direction artistique et une part importante du travail sonore, le film suit Dan, adulte habité par une béance, ramené dans l’aréna sombre de son enfance pour retrouver ce qui, en lui, est resté enfoui. On n’en dira pas davantage : le film ménage une découverte qu’il serait dommage de dévoiler. Mais sa force tient justement à cette manière de refuser le trajet rectiligne, de progresser par fragments, retours, surgissements, comme si la mémoire traumatique imposait elle-même sa logique heurtée, frontale ou distordue.

Dans cette œuvre, l’animation est plus qu’un médium, c’est un outil de transfiguration : elle donne forme à l’indicible, symbolise une violence autrement inouïe ou inaudible, matérialise le trauma, tout en faisant du décor mental un espace mouvant, instable, presque cauchemardesque. D’une grande densité visuelle et sonore, le film travaille les traces que le trauma charrie dans la chair, et la vacance qu’il crée dans le langage.

D’une puissance esthétique peu commune, le film frappe fort, et juste. Sélectionné notamment à Clermont-Ferrand, à Locarno ainsi qu’au TIFF, ce court confirme l’ampleur d’un duo déjà remarqué pour ses autres œuvres, maintes fois primées : Pas de titre (2021), Mademoiselle Pigeon (2020) et, surtout, Un trou dans la poitrine (2023). (Sarah-Louise Pelletier-Morin)

Prochaine projection : 20 mars à 21h00 (Théâtre C)

 


prod. Metafilms

A WOLF IN THE SUBURBS
Amélie Hardy  |  Québec  |  2026  |  18 minutes  |  Compétition 10

Comme dans son dernier film, Comment devenir riche, épanoui et détendu (2025), Amélie Hardy combine ses deux talents pour la satire sociale et l’art du portrait documentaire, adoptant une mise en scène ludique et vigoureuse particulièrement adaptée à son sujet. Elle s’intéresse pour l’occasion à un personnage coloré, apôtre du « réensauvagement » (l’acte de redonner libre cours au développement naturel des écosystèmes), et à sa croisade contre la ville de Mississauga, qui voudrait le voir raser le luxuriant jardin, havre de biodiversité, qui occupe sa cour avant. Privilégiant une démarche symbiotique, le film travaille à développer un lien organique avec son sujet, misant sur un rapport de réciprocité dans l’acte de filmer, dans le partage d’un regard rebelle, mais lucide sur un monde banlieusard de bienséance dogmatique et de surveillance interpersonnelle. Fidèle à l’idée de « réensauvagement », A Wolf in the Suburbs mise sur une structure vivante au montage expressif, bourrée de zooms et de travellings inquisitifs, de musique gaie et de parenthèses pittoresques qui cadrent parfaitement avec la posture écologiste, l’esprit curieux et l’excentricité de son intervenant.

Ex-athlète olympique originaire d’Allemagne, Wolf Ruck est aussi documentariste, comme on le constate à la courte biographie imagée qui accompagne le récit, au fil des images de son enfance, de ses années sportives, des films qu’il a tournés. « I lived for the action », déclare-t-il en parallèle d’un montage survitaminé des séquences de son passé. Hardy aborde d’ailleurs Wolf au moment où il fait la chronique filmée de sa bataille juridique, de sorte que la matière de l’œuvre provient de leurs efforts conjugués, l’un pour le matériau brut du diariste, l’autre pour les vignettes métaphoriques cocasses de son sujet. On constate bien le mutualisme du processus lors de la séquence d’ouverture, où les plans frontaux réalisés par Wolf devant le miroir de sa salle de bain fleurie sont entrecoupés de plans latéraux. Même chose pour le zoom qu’effectue la caméra sur le protagoniste alors qu’il observe ses voisin·e·s avec des jumelles, annonçant le revirement satirique de l’acte de surveillance banlieusard.

Wolf n’est pas qu’un homme d’action, c’est aussi un ami de la nature — « Beyond my passion for sports, nature has been the quiet force behind it all », dit-il, ses paroles coïncidant avec un zoom out qui révèle l’immensité du paysage verdoyant où il s’entraîne. Or, si l’œuvre épouse son dynamisme, elle épouse également son regard tendre sur l’écosystème, multipliant les images de nature sublime, au diapason de la biodiversité, des abeilles qui deviennent des pollinisateurs et des scarabées qui deviennent de la nourriture pour les oiseaux. « Look and listen », suggère bientôt Wolf, et le film obtempère en laissant la sérénité audiovisuelle de l’environnement accaparer l’écran… jusqu’à l’intrusion du vrombissement ignoble des tondeuses. Car si A Wolf in the Suburbs vise à déplacer l’objet du regard critique banlieusard, il sert plus largement à interroger les concepts de civilisation et de dogme esthétique, hérités d’un désir d’ostentation bourgeois qui favorise le bruit à la quiétude, le vide au foisonnement, la stérilité à la fécondité, dans un effort à la fois perspicace et précieux. (Olivier Thibodeau)

Prochaine projection : 20 mars à 21h00 (Théâtre C)


PARTIE 1
(Jazz infernal, Brute, Fille de l'eau,
Ce qu'on laisse derrière,
A Wolf in the Suburbs)

PARTIE 2
(à venir...)

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Article publié le 18 mars 2026.
 

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