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OMEGA WANTS TO DANCE
Ramon Tort | Espagne | 2024 | 92 minutes | Cartes blanches
Omega Wants to Dance, de Ramon Tort, est « un documentaire aux images époustouflantes qui s’intéresse à la danse comme langage universel entre les humains à travers une multitude de témoignages touchants ». Ou quelque chose comme ça. C’est en tout cas à quelques mots près ce que je peux lire sur à peu près tous les sites qui hébergent une « critique » du film (c’est-à-dire la reprise presque intégrale du communiqué de presse). Et ce n’est pas faux : regarder Omega Wants to Dance, c’est inévitablement prendre connaissance d’une pléthore de réflexions sur la danse (qu’il s’agisse du flamenco, du twerk, du baladi, du samā‘, de la techno) et sur ses implications politiques, métaphysiques, sociales. La prémisse du film : l’univers bouge, il est composé d’atomes en mouvement. Danser nous connecte à cette grande chorégraphie du vivant.
Une confession : au départ, quand j’ai commencé le film sur mon écran à la maison (luxe et malédiction des critiques), je ne disposais d’aucun sous-titre pour accompagner la dizaine de langues parlées au cours des interventions. Je me suis sérieusement demandé si ce n’était pas davantage un parti pris esthétique qu’un bug technique : faire confiance au langage du corps pour communiquer l’essentiel de ce qui doit être dit. « Babeliser » un peu l’écran.
Mais non. Omega wants to dance est sous-titré. Les témoignages qu’il contient, comme son expression filmique d’ailleurs, sont parfaitement lisibles. On pourrait dire du film qu’il est transparent, s’il n’avait tenté la mise en place d’un dispositif de narration plutôt ingénieux. À travers les têtes parlantes et les séquences 4K s’immisce une voix. Elle apparaît dès la première minute, racontant l’origine de l’univers. Parce qu’elle est nette, maîtrisée, on la prend d’abord pour la voix off censée clarifier le film encore plus avant. Mais au bout des trente premières minutes, on devine qu’il faut se questionner sur cette voix où commence à poindre une intrigante subjectivité. C’est Omega qui nous parle : une intelligence artificielle qui, des siècles après l’extinction des humains, parcourt les archives stockées sur son serveur afin de comprendre ce qui lie les humains entre elleux — et ce qui les sépare d’elle, aussi. Oméga veut danser, se connecter au cosmos, aux autres. Est-ce possible ?
Dès lors, tout le film, qui paraissait être l’exercice un peu scolaire et brouillon du réalisateur, devient la tentative anthropologique d’une machine qui tâtonne à travers le corpus immense qui lui a été légué. Chaque maladresse ou image convenue n’est plus le signe d’un manque d’inventivité, mais du bricolage d’une intelligence obligée de composer avec les restes d’une civilisation disparue. Si le procédé n’est pas toujours réussi dans son exécution, il transforme au moins le film et le fait passer du documentaire typique de Netflix à une production méritant sa place dans la programmation du FIFA. (Laurence Perron)

prod. Les productions Lambert-Dupuis
MAINS D’ŒUVRE – UNE VIE EN POÉSIE
Jean-Philippe Dupuis, Vincent Lambert | Canada | 2025 | 106 minutes | Sélection officielle — Longs métrages
Mains d’œuvre — Une vie en poésie, du poète Vincent Lambert et du documentariste Jean-Philippe Dupuis, avance avec un dépouillement sans artifice : une suite d’entretiens filmés, caméra fixe, avec douze personnes marquantes de la poésie québécoise contemporaine, de Nicole Brossard à Rodney Saint-Éloi, de Louise Warren à Fernand Ouellette, en passant par Carole David et Pierre Nepveu. Le film ne cherche pas à renouveler les codes du documentaire ; il préfère ouvrir un espace d’écoute à un discours qu’on entend finalement assez peu sur une telle durée. Au fil des anecdotes fondatrices et des scènes de genèse, il fait remonter les premiers contacts avec la lecture, les rencontres décisives, les figures tutélaires — Anne Hébert, Saint-Denys Garneau — puis l’émergence d’une poésie québécoise moderne portée, entre autres, par Gaston Miron et Jean-Guy Pilon. Accessible sans être simplificateur, Mains d’œuvre rappelle à quel point la poésie peut servir à nommer le monde, à en rendre visibles certaines zones sensibles et à transmettre, d’une génération à l’autre, une manière singulière d’habiter la langue, une manière de rejouer son entrée dans la langue et de retrouver un certain pouvoir des mots, comme le souligne à juste titre Rodney St-Éloi dans le film.
Si ce documentaire est sérieux, c’est parce qu’il prend la poésie au sérieux, chose trop rare de nos jours. Une œuvre qui, espérons-le, sera projetée dans les classes, du secondaire à l’université. (Sarah-Louise Pelletier-Morin)

prod. Tondowski Films / FlairFilm
NO MERCY
Isa Willinger | Allemagne / Autriche | 2025 | 105 minutes | Sélection officielle — Longs métrages
Dans À armes égales, paru en 2018, Caroline Granier esquissait un panorama du polar en y recensant la présence des femmes armées. Sa question : comment ces fictions « peuvent nous aider […] à sortir de l’état de victime en nous représentant nous-mêmes comme agissantes et non plus impuissantes ». Loin de défendre la prise d’armes (lol), Granier analysait plutôt la manière dont une représentation du corps agentif (ce qui implique la possibilité de la violence) avait des effets sur la manière dont un groupe ou un individu perçoit sa puissance d’agir.
En regardant No Mercy, d’Isa Willinger, je repense à cette lecture d’il y a plusieurs années. Le film nait d’une phrase énoncée par la réalisatrice méconnue Kira Muratova dans un entretien accordé à Willinger plusieurs années auparavant (le cinéma de Muratova est le sujet de sa thèse) : « La vérité, c’est que ce sont les femmes qui font les films les plus durs. » Willinger transforme cette affirmation en question, qu’elle pose ensuite à une brochette impressionnante de réalisatrices contemporaines. Les réponses sont montées à la manière d’une lettre d’amour posthume adressée à Muratova.
Que veut dire la dureté ? La dureté est-elle machiste, ou est-ce juste qu’on a simplement tendance à l’associer à la violence et à la virilité ? Est-ce que représenter la violence est toujours une façon d’en faire l’apologie ? Est-ce qu’une dureté est forcément violente, ou peut-elle être douce, caressante ? Et puis la violence de qui, de quoi, au juste ? Celle des femmes, ou celle que leur inflige le monde social ? La dureté est-elle celle des personnages, ou celle de réalisatrices qui refusent de lisser ou de dissimuler la brutalité du dressage auquel le patriarcat les soumet ? Qui décrète ce qui est dur, et envers qui ? Une œuvre est-elle brutale par essence, ou bien ce verdict dépend-il de l’expérience spectatorielle ?
En regardant No Mercy, vous n’obtiendrez pas de réponses à ces questions. À vrai dire, le souci est qu’elles ne seront pas tout à fait posées. Le film pèche par accumulation et, comme par excès d’excitation, cherche à faire feu de tout bois. Résultat : il ne creuse aucune de ces interrogations et papillonne à un rythme effréné d’un témoignage à l’autre, si bien qu’il donne l’impression de courir après sa queue. Personne ne dira avoir passé un « mauvais » moment en visionnant No Mercy. Mais pour qui tente de se confronter sérieusement à l’épineuse question de la dureté et de l’exigence que pose le cinéma féministe, il vaut mieux passer son chemin. (Laurence Perron)

prod. Artibella / Wagram Productions
T’ES OÙ PHILIPPE KATERINE ?
Gaëtan Chataigner | France | 2025 | 64 minutes | Sélection officielle — Longs métrages
T’es où Philippe Katerine ? est un portrait complice, construit à partir d’archives, de photographies intimistes et de témoignages, porté par la voix off et les souvenirs de Gaëtan Chataigner, réalisateur et musicien, ami de longue date de l’artiste. Il s’ouvre sur une pointe d’humour : « Philippe sur le mont Olympe. Quelle ironie du sort ! », lance le cinéaste, soulignant le contraste entre le performeur devenu iconique et l’homme, autrefois réservé et peu enclin à l’exposition, qui a façonné son propre mythe, tout en restant fidèle à une forme de simplicité instinctive.
Le documentaire donne à voir un déplacement volontaire depuis les années 1990 jusqu’à aujourd’hui, celui d’un artiste pop mystérieux et second degré vers un personnage fantaisiste tendre, presque « oncle lunaire ». Le film suggère une radicalisation progressive de l’esthétique intérieure de Katerine, allant toujours plus vers l’authenticité, l’absurde et la liberté. Une évolution lisible dans l’écart entre une chanson très stylisée telle « Je vous emmerde » (Les Créatures, 1999), l’énorme tube « Louxor j’adore » (Les robots, 2005), où il affirme plus nettement une forme de démesure, jusqu’à un morceau récent comme « Total à l’ouest » (Zouzou, 2024), qui pousse à son point de justesse une naïveté et une absurdité pleinement assumées.
Chataigner inscrit d’abord le récit dans un moment fondateur. À l’âge de huit ans, à Chantonnay en Vendée, l’enfant Philippe Blanchard, qui deviendra Philippe Katerine, est opéré pour un souffle au cœur. On dira plus tard qu’il serait « né une deuxième fois ». Une renaissance qui irrigue toute son œuvre, comme une tentative de préserver l’état d’enfance.
Le documentaire choisit de survoler une époque fondatrice et foisonnante où Katerine enregistre ses premières expérimentations pop sur un magnétophone quatre pistes, acheté grâce à l’argent gagné à l’usine de poulets — lieu qui lui inspirera le morceau bien connu « Poulet n° 728 120 ». Cette culture du rafistolage, marquée par une exploration à la fois grave et poétique, devient sa signature.
Le film est tourné et monté selon les principes esthétiques que l’on retrouve dans l’univers et les vidéoclips de Philippe Katerine — dont plusieurs sont signés Chataigner : des plans longs, une lumière naturelle, une idée réduite à l’essentiel. Le film revient à une manière de créer spontanée, sans médiation. Une approche que l’on peut résumer par l’expression « l’enfance de l’art », déjà à l’œuvre dans le propos du film. Le documentaire ne cherche ainsi pas du côté de la démonstration formelle ni de la virtuosité technique, il privilégie une mise en scène simple et directe, au service d’un geste amical qui tient de l’hommage.
Philippe Katerine s’épanouit au contact des gens. On observe un artiste entouré d’ami·e·s, de musicien·ne·s, de sa famille, qu’il fait chanter et collaborer. Chataigner évoque plus particulièrement sa rencontre déterminante avec la chorégraphe Mathilde Monnier en 2008, achevant de déconstruire un artiste jusque-là timide et pudique. Le chanteur revendique ainsi la naïveté, désapprend la peur du regard d’autrui et transforme la scène en terrain de jeu. Costumes délirants, body painting, personnages absurdes — de Boulette et du général Fifrelin à la reine d’Angleterre, à Thierry dans Le Grand Bain (Gilles Lellouche, 2018), ou à l’emblématique Monsieur Rose, son alter ego — tous deviennent les manifestations d’une liberté artistique pleinement assumée. L’auteur-compositeur-interprète, acteur, réalisateur, dessinateur, écrivain et plasticien affirme qu’on peut être à la fois populaire et expérimental, être un autre tout en restant soi-même.
T’es où Philippe Katerine ? raconte ainsi l’histoire d’un enfant hyperactif auparavant persécuté dont on ne se moque plus. L’artiste apparaît en tant que figure singulière, celle d’un humanoïde transformant chaque occasion en espace d’improvisation et de création. Il est aussi une manière d’être au monde qui agit moins en modèle que comme une contagion. (Anne Marie Piette)
PARTIE 1
(Omega Wants to Dance,
Mains d'oeuvres, No Mercy,
T'es où Philippe Katerine ?)
PARTIE 2
(à venir...)
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