
« Prends ça comme un cadeau », dit Robert Morin à son amoureuse André-Line Beauparlant, après lui avoir indiqué qu’il avait peu d’intérêt à se livrer à l’exercice documentaire auquel elle le convie. Entre son besoin d’exprimer sa résistance et celui de signifier la générosité du geste, on dénote la condescendance un peu pingre du personnage, baveux, filou, en même temps qu’on découvre le nœud du projet : faire un film sur/avec un sujet peu collaboratif. Cela vaut pour Beauparlant autant que pour Morin, car pendant que celle-ci, seule au Kodak, documente le quotidien de cinéaste de son partenaire, ce dernier est en plein tournage — ou gossage ― de Festin boréal (2023). Et tandis que son protagoniste à lui est la carcasse d’un orignal qu’il entend filmer continuellement pendant des mois, captant la décomposition et la dévoration par les bêtes de l’animal, disons que le degré de contrôle du vidéaste est limité. C’est ainsi que s’invite la frustration, née de l’attente que quelque chose enfin survienne, ajoutant tension et suspense à cette espèce de making-of conjugal. Par quels moyens l’artiste découragé pourra-t-il provoquer l’appétit des charognards? Et comment la cinéaste réussira-t-elle à attendrir la viande si coriace de sa proie?
À l’instar d'Eleanor Coppola sur le plateau d’Apocalypse Now (1977), André-Line Beauparlant nous convie d’abord dans les coulisses d’un tournage qui s’avère lui aussi épineux, même si les défis n’ont rien à voir avec ceux d’un trop gargantuesque budget. Mais le préambule similaire à celui de Hearts of Darkness: A Filmmaker’s Apocalypse (1991), celui du cinéaste confronté à ses démons et son impuissance quant aux forces de la nature, pivote peu à peu vers la sphère privée. Le cinéma de Beauparlant réside à la lisière de la douceur et de ce qui écorche. Résolument personnel, il s’articule autour du cercle familial de la cinéaste. Faisant preuve d’une candide curiosité, elle nous plonge dans les zones inconfortables de ces relations complexes. Quand par exemple dans Trois princesses pour Roland (2001) l’amour cohabite avec la violence, elle essaie de détricoter les mailles qui les enchevêtrent avec lucidité. Et lorsqu’il est question des escroqueries de son frère mythomane dans Pinocchio (2015), elle évite de tomber dans le jugement moral ou la condamnation, sa posture franche et sensible étant de toute façon bien plus puissante. Bref, ce filon intimiste est porteur d’un cinéma confrontant et tendre. Si la documentariste a l’habitude de se mettre en scène dans ses films, cela révèle en quelque sorte sa façon de se livrer à l’exercice de vulnérabilité qu’elle réclame de ses sujets. Dans Mon amour, c’est pour le restant de mes jours, c’est sa voix (hors champ, puis à la narration) qui nous accompagne, avec la proximité d’une caméra subjective qui diffère du style corrosif et frauduleux du réalisateur de Yes Sir! Madame… (1994) et Petit Pow! Pow! Noël (2005). Puisque Morin signe habituellement la direction photo des projets de Beauparlant, elle doit ici se débrouiller seule à la caméra, pour la tourner vers lui. Ce qui donne lieu à des scènes cocasses, tandis que le bonhomme semble douter de la technique de sa conjointe. Sans doute la collaboration de Stéphane Lafleur au montage aide-t-elle à faire jaillir l’humour de ces moments plus tendus et d’une rugueuse sincérité. L’idée d’amorcer le tournage de Mon amour alors que le couple traverse une « crise d’amour » s’avère aussi un excellent pari, risqué et courageux, à l’image du cinéma de son amour et mentor. En se gardant de trop en dévoiler sur ce passage houleux, sa simple mention jette une riche ambiguïté sur les scènes où leur dynamique semble plus crispée. On n’arrive jamais tout à fait à cerner si ces petits malaises relèvent d’abord de la franchise adorable de la relation ou de sa cruauté. En cas de doute, on rit. Or il ne faudrait pas négliger la part de jeu dans le caractère provocateur de Morin, fier ambassadeur de la monstruosité, qui décrit le cinéma qui le fait vibrer comme un art qui dérange. En cela, il fait effectivement cadeau à sa douce de sa charmante désagréabilité.

:: Robert Morin et André-Line Beauparlant [La Coop Vidéo]
Si André-Line présente son copain comme un artiste sans concession, fondamentalement libre, fougueux et sauvage, lui-même avoue : l’art est un acte égoïste. Pareil à celui de cascadeur, sans doute… Car le titre du documentaire réfère à celui d’un court métrage de Robert Morin et Lorraine Dufour, Ma vie c’est pour le restant de mes jours (1980), dont on peut voir quelques images ― ainsi que plusieurs autres de leur filmographie respective ― dans le film de Beauparlant. On y aperçoit Mario, rembourreur, qui défend son droit existentiel d’exercer à temps perdu le métier de cascadeur. Devant les larmes de sa conjointe Brigitte, qui le traite d’égoïste après avoir été témoin de ses « cascades » perturbant le show d’une danseuse nue, il persiste : « Ma vie va passer avant ma femme, parce que ma vie c’est pour le restant de mes jours. » Gulp! Un passage qui évoque le constat d’un certain déséquilibre relationnel avec une transparence déchirante, tandis que la documentariste admet avoir fait de son amoureux, être sauvage et rébarbatif, le centre de sa vie, puis de s’être jadis soumise à ses rêves jusqu’à s’oublier. Quand elle fait état de déceptions du passé, la douleur est déclarée sans amertume ni colère. « Mon amour je ne guérirai jamais / si tu me fourres dans ma blessure », exprimait la poète (habitant elle-même l’ombre d’un bum, Denis Vanier) Josée Yvon.
La complémentarité binaire décrite par Beauparlant lorsqu’elle aborde la dynamique de son couple est par moments déstabilisante. Celle-ci s’apparente à un yin-yang opposant la force brute, celle du capitaine de bateau, ferme et impatient, à son versant incarnant la douceur, celle d’une concubine conciliante et aimante. Même la dualité éros/thanatos s’invite alors que la cinéaste, en voix off, compare l’élan artistique motivant Festin boréal à sa démarche personnelle : l’un est hanté par la mort, l’autre par l’amour. Le principal intéressé confirme que c’est sa peur de mourir qui se cache derrière ce projet au cours duquel il a dû s’acharner sur une créature en putréfaction. Dans son cas, l’obsession de Beauparlant tient à sa crainte de perdre l’être aimé. Heureusement, le couple a bel et bien survécu, et le cinéaste vieillissant est toujours parmi nous, suivant l’appel de la brousse en faisant des films qui nécessitent de négocier avec la caissière du Tim Hortons et des fournisseurs de gibier en décomposition. Un cinéma de jouvence.
Quoi de plus intrigant que de s’aventurer dans l’obsession artistique d’autrui, aussi inusité soit son objet, comme c’est d’ailleurs le cas dans le récent J’ai perdu de vue le paysage de Sophie Bédard Marcotte, qui a été contaminée par la passion rocheuse de son voisin dramaturge. Tant qu’il y aura des artistes qui s’exprimeront à travers des charognes ou des amoncellements de roches, l’inspiration se propagera.
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