DOSSIER : ROBERT MORIN & ANDRÉ-LINE BEAUPARLANT
Infolettre  |  
L’équipe  
Soutenez-nous

Festival Filministes 2026 : Partie 1

Par Sarah-Louise Pelletier-Morin, Olivier Thibodeau et Claire Valade

1 | à venir...






prod. Une charmante production

CHEZ GHISLAINE
Franie-Éléonore Bernier  |  Québec  |  2025  |  18 minutes  |  Programme F*ck toute 

Tapageuse et flamboyante, dotée d’une bande sonore surchargée, cette comédie dramatique estivale adopte l’esthétique baroque de la vénérable court-métragiste Franie-Éléonore Bernier, mais puise surtout dans l’imaginaire d’un certain cinéma populaire québécois. S’inscrivant dans la tradition du film de quartier prolétaire, Chez Ghislaine est empreint d’une nostalgie vibrante, presque irrésistible, qui s’exprime dans l’observation fantaisiste d’un microcosme ouvrier, dans la célébration gaillarde d’un scénario écrit à gros traits où le concours d’un pittoresque appuyé et d’archétypes (de matriarche mal engueulée et de petits gangsters) énergiquement interprétés contribue à une œuvre particulièrement réconfortante, quelque part entre le cinéma d’André Forcier et Les Bougon.

Concentré autour de l’appartement titulaire, où la protagoniste tient un « dépanneur » de fortune où elle fournit de la nourriture de contrebande à de pauvres gens qui payent cash — vision opportune d’une alternative collective à l’inflation et aux transactions électroniques —, le film s’intéresse aussi aux escaliers et aux trottoirs adjacents, théâtre de chassés-croisés humoristiques entre différents personnages colorés. Plus que tout, c’est donc peut-être l’idéal communautaire propre à Forcier qu’on aime retrouver ici, dans des scènes tonitruantes de partage intergénérationnel et interculturel où le petit-fils et son ami montent un congélateur monstrueux à l’étage, voire dans l’offrande de paix que propose Ghislaine à son acariâtre propriétaire sous la forme d’un alléchant sundae. Tout le film se déploie sous le signe de la bienveillance. On a même l’impression que le désir de la production d’en faire toujours trop, de promouvoir un joual parfois trop prononcé, de surcharger les décors, les costumes, la bande sonore, de souligner les marqueurs d’un imaginaire québécois imprégné de kitsch s’inscrit simplement dans une forme de générosité, indissociable de l'humanisme qui imprègne le spectacle chaotique, mais réjouissant du vivre-ensemble des indigent·e·s. (Olivier Thibodeau)

*Texte originellement publié dans notre couverture de Plein(s) Écran(s) 2026

Prochaine projection : 5 mars à 17h30 (Ausgang Plaza)

 


prod. Colonelle Films

GENDER REVEAL
Mo Matton  |  Québec  |  2024  |  12 minutes  |  Programme F*ck toute

J’ignorais ce qu’était un « gender reveal party » avant que mon frère ait un enfant et qu’il m’initie à cette drôle de pratique, à la fois récente et anachronique, symptomatique pour moi d’un repli insidieux sur les valeurs d’antan. À savoir : la répartition binaire des individus et l’adéquation du sexe biologique avec le genre, que les intellectuel·le·s du siècle dernier se sont attelée·e·s à déconstruire, mais que la bourgeoisie banlieusarde bien-pensante célèbre désormais à coups d’explosifs maison sous la poudre rose des avions-pulvérisateurs. Puisant dans les faits divers entourant cette tradition douteuse, prétexte à une comédie de situation queer cinglante, Gender Reveal de Mo Matton propose une satire salutaire, d’autant plus jouissive qu’elle souligne tout le mauvais goût, toute la vaine hystérie de ce type d’événement, en cultivant toutefois la sensibilité camp qu’il leur manque cruellement.

Ting et Mati font partie d’une colocation polyamoureuse avec Rhys. Ce·tte dernier·ère évoque leurs pratiques sexuelles dans un montage torride et racoleur de corps ondulants, de mains lestes et de bouches exaltées, brisant le quatrième mur pour interpeller un public qui devient dès lors complice de sa perspective « dépravée » sur le monde. « Après une série de malencontreuses décisions », nous informe ensuite la·e protagoniste, « nous nous retrouvons avec un plan discutable pour aujourd’hui. » Puis, l’on se retrouve catapulté·e·s en dehors du sanctuaire urbain des trois amant·e·s vers la cour arrière du patron de Rhys, sous les ballons phalliques et les arrangements floraux yoniques, entre les flutes de mousseux bleu et rose, dans l’univers absurde d’une « normalité » obsédée elle aussi par les organes génitaux. Et c’est là que le point de vue queer devient si important, pour transférer le poids de l’étrangeté, le poids de la caricature vers un monde hétéro qui le mérite amplement.

Debout dans leurs atours fabuleux, les trois comparses semblent parfaitement sensé·e·s, détonnant agréablement parmi les convives affublé·e·s d’habits roses ou bleus, qui évoquent les partisan·e·s de deux équipes sportives, prêt·e·s à en découdre. Le pire, c’est l’enthousiasme maladroit qu’on démontre à leur égard. « Salut ma personne » (pour ne pas dire « mon homme »), dit le patron de Rhys de la façon chaleureuse des hommes cis qui pensent avoir tout compris. « Vous êtes le “iel” », poursuit sa copine avec admiration devant cette bête curieuse qui « a fait évoluer » son copain. Mais entre le désir d’être plus inclusif et l’attachement ostentatoire à une logique binaire des sexes qui le désamorce complètement, il y a un pas, que le film utilise pour faire flancher le récit vers moult excès jubilatoires. À commencer par la démonstration hystérique du sectarisme pro-gars, pro-fille qui accompagne l’approche de l’annonce, poussant les « bros » à la poitrine bariolée (B-O-Y pour « garçon ») à affronter les danseuses hip-hop sous les pancartes que brandissent des parents enragés (« Qu’y a-t-il dans ma fille ? », « Dévoile l’entrejambe »). Mais c’est vraiment le climax à la Final Destination (2000) qui vaut le détour… (Olivier Thibodeau)

*Texte originellement publié dans notre couverture de Plein(s) Écran(s) 2026

Prochaine projection : Le jeudi 5 mars à 17h30 (Ausgang Plaza)

 


prod. Coop Vidéo de Montréal

PIDIKWE (RUMBLE)
Caroline Monnet  |  Québec  |  2025  |  10 minutes  |  Corps en résistance 

Tourné en pellicule précisément pour capter la beauté du grain et de l’esthétique des films anciens, et plus spécialement ceux réalisés à l’époque des années folles, Pidikwe de Caroline Monnet est un objet d’art autant qu’une œuvre cinématographique, tout à fait aligné avec la démarche pluridisciplinaire de la cinéaste et artiste visuelle. S’inscrivant dans le prolongement d’un de ses thèmes de prédilection, soit l’impact du colonialisme à l’aune du regard et des pratiques des Premières Nations, elle met ici en scène six femmes autochtones de générations différentes, dans un tourbillon de couleurs vives déployées au cœur d’un studio plongé dans le noir, à l’exception d’ampoules Edison suspendues, de puits de lumière et de projecteurs qui enveloppent et baignent ces figures dignes et libres. Vêtues de costumes bigarrés et joyeux évoquant les robes chatoyantes et richement décorées des années 1920, ces femmes sont visiblement heureuses de mettre toute leur énergie dans leur danse pour pleinement habiter cet espace.

Radieuses et envoûtantes dans ces plumes, ces paillettes, ces perles et ces fourrures qui scintillent et qui éclaboussent l’écran de vivacité et d’audace, elles évoquent tant les ensorcelantes actrices d’antan que les fières matriarches autochtones d’un pow-wow. Les duvets d’autruche voisinent les plumes d’aigle, les tenues pailletées côtoient les broderies perlées traditionnelles et les wampums, les mouvements de charleston s’entremêlent aux sautillements des danses cérémonielles, les battements joyeux des bras rejoignent les gestes rituels de purification. La partition évolutive abstraite — davantage une rumeur ponctuée d’harmonies et de pulsations grondantes dans un crescendo très lent — élève ce film qui n’a pas besoin de paroles pour passer son message d’affirmation, de reconquête et de réappropriation du corps de la femme autochtone par elle-même. Une œuvre atypique, étonnamment émouvante et tonifiante. (Claire Valade)

*Texte originellement publié dans notre couverture de Présence autochtone 2025

Prochaine projection : 6 mars à 16h0 (Ausgang Plaza)

 


prod. Pimiento

RECOMPOSÉE
Nadia Louis-Desmarchais  |  Québec  |  2025  |  90 minutes  |  Cinéma-café : héritages familiaux

Premier long métrage de la cinéaste afroféministe Nadia Louis-Desmarchais, Recomposée prolonge le travail amorcé dans ses courts (Le monde est à elles, Raconte-moi Mon Corps, URBAN, RATED X, Dors-tu ?, Nid d’Oiseau) et dans les séries Black Life: A Canadian History (2023) et Les Météorites (2024), où l’intime devient lieu de pensée politique.

Ici, la cinéaste part d’un motif familier — l’infatigable question « Tu viens d’où ? » — pour remonter le fil d’une identité métisse fragmentée : mère haïtienne, père italo-québécois, enfance dans une famille adoptive blanche. Devant la caméra, de jeunes femmes noires et métissées parlent de leur corps, de leurs cheveux, de la honte incorporée, de leur difficulté d’appartenir à la communauté noire, du sentiment d’imposteur, des mariages interraciaux ; on pense à Ouvrir la voix (2014) d’Amandine Gay, mais le film se resserre peu à peu jusqu’à devenir un véritable autoportrait. Les archives photographiques des différents noëls passés en famille disent sans que la réalisatrice n’ait besoin de souligner quoi que ce soit.

À mesure que Louis-Desmarchais interroge ses parents adoptifs, puis les silences entourant sa mère biologique et Haïti, la mise en scène reste d’une grande douceur : pas de règlement de comptes, mais un processus, fragile, où l’on peut entendre les maladresses, les aveux, les angles morts. Les archives familiales, la quête des paysages marins et les falaises d’un pays longtemps fantasmé composent une cartographie sensible de l’entre-deux. La question qu’elle lance — « Est-ce que je suis la seule à sentir que ma peau ne m’appartient pas ? » — devient alors le cœur battant du film. Éclairant et touchant, le documentaire revient sur des moments clés d’un parcours dans une famille adoptive (violence domestique, DPJ, adoption devant les tribunaux), où les traumas se lèguent autant que la puissance des ancêtres.

Simple dans sa forme, mais d’une dramaturgie impeccable, Recomposée est à la fois outil pédagogique et geste poétique bouleversant : un premier long métrage d’une clarté politique rare qui confirme une voix à suivre de très près. (Sarah-Louise Pelletier-Morin)

*Texte originellement publié dans notre couverture des RIDM 2025

Prochaine projection : 7 mars à 11h00 (Ausgang Plaza)

 


prod. Axel Robin

MES MURS-MÉMOIRE
Axel Robin  |  Québec  |  2025  |  13 minutes  |  Territoires fragiles (Programmation Tënk)

Au FIDMarseille cet été, je découvrais l’Atelier Rolle, un voyage (2025) de Fabrice Aragno et Jean-Paul Battaggia, dans lequel ces deux collaborateurs de Jean-Luc Godard auscultaient attentivement l’espace de travail du Cinéaste. Avec une douceur et une patience déférentes, leur caméra y faisait l’inventaire des ouvrages, des équipements et des outils garnissant l’endroit, évoquant un grand reliquaire qui offrait une percée inédite dans la psyché de cet artiste immense. Un éloge posthume qui, aussi mérité soit-il, soulève pourtant la question de la mythification des artistes célèbres, de la fétichisation des auteurs. Dans le programme du festival, Cyril Neyrat réfère d’ailleurs à une tradition picturale héritée de L’Atelier du peintre de Gustave Courbet, qui, en 1855, contribuait déjà à un système où les grands hommes participent à sacraliser leur propre génie.

Cette comparaison s’est imposée d’elle-même en voyant Mes murs-mémoire d’Axel Robin, un documentaire biographique irrésistible qui démontre le même amour, la même déférence, mais à l’égard d’une artiste régionale, dotée de l’humble aura des personnages d’Errol Morris. Distribué par les virtuoses de Welcome Aboard, le film nous propose lui aussi une visite d’atelier, dans la « maison-musée » de l’artiste octogénaire Rose G. Lévesque, une demeure de banlieue d’apparence ordinaire qui recèle des murs bariolés de fresques et recouverts de tableaux qui racontent l’histoire de cette peintre et poétesse au charme rugueux. Devenue une attraction touristique mondiale, la maison sert d’arrière-plan à une œuvre lumineuse réalisée sous le signe de l’égaiement plutôt que de l’admiration, qui remplace le gravitas monastique d’Aragno et Battaggia par un ludisme réjouissant, exemplifié par une caméra vigoureuse et un montage rythmé qui donnent vie à ses propos, déployant de magnifiques fééries banlieusardes et des portfolios éclair des toiles de l’artiste. Le concours des images d’archives et de l’animation remplit quant à lui les trous dans la narration et offre une illustration amusante des dires de Lévesque, dont la légende et la renommée internationale deviennent des éléments de jeu plutôt que des invitations au recueillement. Même le recours à la peinture animée, afin d’illustrer la période de deuil suivant la mort de son mari, semble constituer une façon de conjurer la grisaille du témoignage et d’embrasser une perspective positiviste, axée sur le renouveau.

Mes murs-mémoire est une œuvre qui fait du bien, à la fois légère, expressive, perspicace, mais surtout accessible ; une œuvre qui, dans son appréciation joueuse et prosaïque de l’artiste, de son humble sagesse et de son étonnante popularité, favorise un humanisme irréconciliable avec l’approche hagiographique du génie hermétique des grands hommes. Un court métrage qui donne envie de faire de l’art, mais surtout de découvrir et de valoriser les artistes autour de nous. (Olivier Thibodeau)

*Texte originellement publié dans notre couverture de Plein(s) Écran(s) 2026

Disponible du 4 au 15 mars sur la plateforme Tënk

PARTIE 1
(Chez Ghislaine, Gender Reveal, Pidikwe,
Recomposée, Mes murs-mémoire)

PARTIE 2
(à venir...)

Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Article publié le 4 mars 2026.
 

Festivals


>> retour à l'index