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Rotterdam 2026 : Partie 2

Par Mathieu Li-Goyette

1 | 2 | à venir





prod. Curiosa Films

THE WIZARD OF THE KREMLIN
Olivier Assayas  |  France / Royaume-Uni / États-Unis  |  2025  |  145 minutes  |  Limelight

Après des films plus personnels, Olivier Assayas revient vers un gros projet avec ce Wizard of the Kremlin, scénarisé par Emmanuel Carrère (de mère russe), ce qui représente aussi la première fois où les deux vieux amis, anciens critiques de cinéma, peuvent travailler ensemble à construire une fresque politique d’envergure. La participation d’un romancier majeur à l’écriture et de Paul Dano dans le rôle de Baranov (le nom fictionnalisé de Vladislav Sourkov), conseiller médiatique réputé pour avoir conçu l’image publique d’un Poutine ici joué par Jude Law, nous faisait espérer un retour vers des œuvres de la trempe de Carlos (2010), le grand thriller d’Assayas, qui était porté par cette intériorité inquiétante que le cinéaste a si souvent travaillée depuis. Or, pour le dire le plus platement possible, il n’en est rien et, malgré ses efforts et ses performances honnêtes, Wizard of the Kremlin est peut-être le film le plus ennuyant qu’on puisse imaginer sur un tel sujet.

Puisqu’il ne semble rien connaître de particulier sur l’ascension du tsar russe, sinon ce qu’on en sait vaguement à travers les médias — l’histoire d’un ancien agent du KGB qui, un jour, a décidé de faire un pas sous les feux de la rampe en s’acoquinant à des oligarques demeurés dans l’ombre —, le film d’Assayas ne peut rien nous apprendre au-delà de la mise en image absolument lisse de cette ascension fulgurante dans la Russie postsoviétique. Les angles possibles étaient multiples, qu’il s’agisse de l’effondrement du Bloc de l’Est, de la promiscuité entre le pouvoir et les criminels, du fonctionnement des médias en Russie… Mais The Wizard of the Kremlin aborde tous ces sujets avec une intensité égale, rectiligne, comme un catalogue fastidieux de la Russie contemporaine qui se consacre surtout, du moins croirait-on, à ne commettre aucune erreur, à ne pas tirer de conclusion trop hâtive. À travers un dispositif narratif éculé et fatigant, suivant le journaliste interprété par Jeffrey Wright à recueillir le témoignage de Baranov alors qu’il n’est plus dans l’entourage du Kremlin, le film va et vient entre ce présent ennuyeux pourtant si urgent et un passé où Dano et Law, convaincus et travailleurs, s’évertuent à jouer les méchants sans vraiment exprimer la menace, ne procurant au passage rien de la terreur souhaitée, ni même rien de la maîtrise annoncée par le titre.

Car le film a beau prétendre nous présenter les secrets de ce « Raspoutine des temps modernes », il faudrait être bien attentif pour y déceler le moindre geste marquant commis par ce personnage que le récit nous décrit comme redoutable, mais que le film lui-même, avec ses comportements, ses regards, nous dépeint comme absolument inoffensif. Quelle magie propagandiste a bien pu faire de Poutine cette icône de la domination paternaliste pour son peuple et l’ennemi public no 1 de la planète entière ? Assayas et Carrère, partant d’une figure qui fascine et n’ayant rien à ajouter sur le sujet, ratent et vident l’œuvre de son aura inquiétante, en plus de réserver à Alicia Vikander un rôle bien fade, coincée entre deux hommes trop confortables.

 


prod. Citylab / Kyrgyzfilm

MERGEN
Chingiz Narynov  |  Kirghizistan  |  2025  |  105 minutes  |  Harbour

La découverte d’un néo-noir rural tourné dans les steppes enneigées du Kirghizistan satisfait davantage que Mergen lui-même. Pourtant, les éléments d’un bon polar y sont, à commencer par le décor, le village titulaire, habilement introduit dans une vidéo touristique qui servira de première pièce à conviction quand, au montage, son vidéaste s’aperçoit qu’il a filmé un cadavre face contre neige avec son drone. Il partage sa découverte morbide avec un policier, le seul qu’on puisse voir des milles à la ronde et qui, peu à peu, s’enfonce dans une enquête qui n’en est pas vraiment une. L’officier Nurtay (Omurbek Izrailov), fils d’un ancien militaire qui s’évanouit dans la scène d’ouverture alors qu’il écoute un discours à la gloire de la colonisation soviétique du territoire, serpente cette terre comme son père avant lui, et l’on comprend vite à quel point elle s’avère hantée par l’histoire politique du pays.

C’est là que Mergen demeure digne d’intérêt, dans son esthétique fantomatique, souvent ringarde, mais à l’occasion réussie, qui convoque à l’écran les spectres d’un expansionnisme industriel et minier qui a autrefois fait la richesse de la région, quand la ville était la capitale d’une ruée vers l’or au milieu du 20e siècle. Sur les ruines de cet extractivisme dont on reconnaît les souvenirs chez des travailleurs qui s’attèlent à passer au tamis les cailloux de la rivière, le film de Chingiz Narynov montre comment le territoire est aujourd’hui convoité par un malfrat bourru, cliché à souhait, qui tente de convaincre un investisseur américain de lui prêter cinq millions afin de redémarrer la mine et revigorer l’économie de la région. Aux côtés du mafieux, une galerie de sbires-chasseurs et surtout une femme fatale en manteau blanc, chanteuse à ses heures, qui va et vient entre l’ombre des manigances et la lumière du jour, lorsqu’elle souhaite se faire la bienfaitrice d’une fillette vue au hasard et qu’elle prendra en pitié.

Complètement trempé dans le film noir, avec ses tropes qui dépassent de tous bords, Mergen déçoit surtout dans son traitement onirique des fantômes de son imaginaire, chargés de nous faire comprendre que, de l’URSS aux investissements étrangers et cosmopolites, la région est sans cesse la proie des puissants, et que ses habitant·e·s devraient compter les un·e·s sur les autres pour accéder à une réelle indépendance. C’est aussi le chemin sinueux qu’emprunte Mergen qui laisse dubitatif, alors que le film est raconté dans un désordre concentrique, nous amenant toujours plus près de la vérité à travers des ellipses, des références traumatiques et des retours en arrière qui s’évertuent à désamorcer toute forme d’enquête, la réponse à chaque mystère étant livrée dès que ce dernier est annoncé. Comme si Narynov nous disait que l’on connaît trop bien les coupables et qu’il ne sert à rien de faire comme si on ne le savait pas déjà.

 


prod. El Llanero Solitario

ART IS DARK AND FULL OF HORRORS
Artemio Narro  |  Mexique  |  2026  |  120 minutes  |  Harbour

Le troisième film d’Artemio Narro (Me quedo contigo [2015], ColOZio [2020]) fait tout pour déplaire. Il s’agit d’une œuvre faite de dialogues interminables et de litanies prétentieuses sur le statut de l’art, sur le commissariat des œuvres, sur l’institutionnalisation des démarches créatrices, sur l’entre-soi des artistes et des programmateur·rice·s, directeur·rice·de musée et journalistes qui les entourent et qui font leur vie en extrayant d’elleux de la valeur capitalisable. À sa manière, après Mergen, on a affaire à un autre film sur l’extractivisme, mais aussi à un film sur la vacuité, avec ses dispositifs brechtiens, ses personnages en carton grandeur nature placés dans le décor avec des gestuelles épatées, comme un champ de mines d’opinions ostentatoires qui viennent polluer habilement chaque composition.

Cette surenchère permet à l’œuvre d’exploser sur commande, tout en risquant constamment de nous ennuyer au lieu de nous satisfaire. Narro joue bien dangereusement avec l’attention et la conscience de soi des gens dans la salle, d’autant plus que les insides destinées à piquer la patience des programmateur·rice·s et commissaires d’art en présence fonctionnent un peu trop bien pour ne pas donner l’impression d’être face à l’apex du « film de festival ». Et quand bien même Narro s’en moque constamment, quand bien même il se drape dans une ironie assez méchante, le fait est que la farce autocritique finit par se mordre la queue dans la durée, bien indue pour son sujet, de 120 minutes.

Heureusement, les bons côtés de la blague sont drôlement efficaces, particulièrement dans les situations où les artistes et leurs vautours interagissent sur des questions qui visent à dynamiter la marchandisation du travail, l’ascendant des galeries et des commissaires, le copinage des critiques… Les grimaces sont tellement nombreuses qu’elles finissent par fonctionner, à mesure que les vignettes du film accentuent le poids dramatique de Chema, l’artiste alpha de ce long rassemblement d’une semaine du milieu culturel de Mexico, dont la chute va tout entraîner avec lui. Les personnages en orbite qui l’exploitent et le convoitent se reconfigurent, s’arrachant ses restants d’attention, ses adoubements et ses grâces, pendant qu’un jeu de pouvoir pour le remplacer se met en place dans des décors de plus en plus épurés, ou bien sûr aucune œuvre d’art n’est jamais visible. D’ailleurs, c’est quand il construit l’espace avec de la couleur, quand il pousse les portraits bigarrés, caricaturés à l’extrême, que le cinéaste parvient le mieux à basculer pleinement dans la dimension purement conceptuelle de son projet de pop art, sculptant avec assez de fougue pour qu’on puisse respecter sa détermination.

Avec Art Is Dark and Full of Horrors, Artemio Narro déchiquète l’art contemporain avec la même passion conceptuelle et scénique dont fait preuve Peter Greenaway quand il rend hommage à la Renaissance, grâce à une œuvre qui partage aussi beaucoup de son intelligence avec un autre film mexicain comme MACDO de Racornelia (2025, présenté à la 2e Semaine de la critique de Montréal). Les deux œuvres ont en commun de reposer sur des positions bien tenues face à l’art contemporain, articulant leur critique à travers les contraintes mêmes du médium qu’elles se réapproprient (le film d’art et la vidéo de famille) et en demeurant très conscientes de la modestie de leurs moyens et du monstre qu’elles attaquent quand elles s’en prennent à la notion de vérité dans les arts.

 


prod. Kraal / Meria Productions / Interakt 

VARIATIONS ON A THEME
Jason Jacobs et Devon Delmar  |  Afrique du Sud / Pays-Bas / Qatar  |  2026  |  65 minutes  |  Tiger Competition

La vieille Hettie s’occupe de ses chèvres depuis sept décennies dans la même cabane érigée contre le veld sud-africain. Chaque matin le soleil se lève, chaque soir il se couche. Et chaque fois Hettie se rend d’abord à la toilette publique, y croise les mêmes ânes, les mêmes garçons qui s’amusent dans la rue, les mêmes vieux amis qui jouent aux cartes devant l’épicerie. Divisé en cinq parties annoncées par des titres, Variations on a Theme dispose ses répétitions quotidiennes pour nous faire entrer dans la routine de ce personnage plus grand que nature, grand-mère du coréalisateur Devon Delmar, qui décide en la filmant d’excaver son passé familial dans une docufiction d’une immense poésie.

Hettie s’avère être la petite-fille d’un militaire du Native Military Corps (NMC) ayant servi sous les drapeaux britanniques durant la Seconde Guerre mondiale. Puisque la couronne ne leur faisait pas confiance avec le maniement d’armes à feu, les soldats sud-africains de ces régiments ségrégués furent envoyés au front équipés seulement de lances traditionnelles avant de revenir chez eux sans aucun salaire, sinon une paire de bottes et un vélo neuf. Le quotidien de Hettie est hanté par la présence de son père, ce héros de guerre mort dans l’oubli, mais aussi par l’absence de reconnaissance de la part de l’État.

Cette absence est visibilisée par Jason Jacobs et Devon Delmar à travers une arnaque comme celles que vivent souvent les personnes âgées. Une voix familière lui téléphone, elle et quelques autres enfants et petits-enfants des soldats de la NMC, en leur annonçant qu’enfin le gouvernement va bouger, que les descendant·e·s toucheront une compensation financière importante pour le service que leurs aïeux ont rendu à la patrie ! Que nenni, bien sûr, d’autant que le versement s’accompagne de frais administratifs onéreux. Et pourtant, le doute subsiste, tout le monde préfère y croire, nous aussi, tellement l’injustice est criante. Or si l’arnaque passe si bien, c’est parce que la réparation est encore attendue, qu’elle vient raviver sous nos yeux des héritier·ère·s endeuillé·e·s qui ne se font pas prier pour se commander un sèche-cheveux avec l’argent qui n’est pas encore arrivé, pour rêver d’un futur qui les sortirait finalement de la même rengaine de subsistance.

À travers ces variations sur le thème de l’espérance et de la réminiscence, Variations on a Theme exprime dans une sobriété parfaitement mesurée l’impact que le devoir de mémoire creuse dans un quotidien qui, lui-même, est déjà une mémoire en train de se tresser dans les va-et-vient de la vie et du labeur. Ainsi le film ne se contente pas de ses revendications, il parvient aussi à rendre hommage à la résilience du travail bien fait, des chèvres bien nourries, patiemment soignées, de la vie économe et rigoureuse, l’exercice de la remémoration se déployant à la fois sous sa face historique, tragique, et sous celle de son écriture journalière, épiphanique.




PARTIE 1
(The Gymnast, Silent Friend, Tunnels: Sun in the Dark,
Victor comme tout le monde)

PARTIE 2
(The Wizard of the Kremlin, Mergen,
Art Is Dark and Full of Horrors, Variations on a Theme)

PARTIE 3
(à venir...)

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Article publié le 6 février 2026.
 

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