VOL. 5 NO. 26
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Septet: The Story of Hong Kong (2020)
Ann Hui, Ringo Lam, Patrick Tam, Johnnie To, Hark Tsui et Woo-ping Yuen

HONG KONG, SYMPHONIE D’UNE VILLE QUI FUT

Par Olivier Thibodeau

Sept cinéastes du panthéon hongkongais se réunissent à l’instigation de Johnnie To pour nous rappeler la grandeur historique d’une ville assiégée et d’un cinéma qui pourrait bientôt ne plus être, un cinéma tourné sur pellicule, mais surtout libre des griffes de la censure chinoise. On savait d’avance que le résultat allait être magnifique, mais on savait aussi que son expérience serait cruelle. Les sept épisodes concoctés pour cet harmonieux concert, présenté à Cannes le mois dernier, relatent avec une douce nostalgie la couleur de sept décennies distinctes dans l’histoire de la ville (les années 1950, 60, 80, 90, 2000, 2010 et 2020). Ils s’enchaînent allègrement, à l’instar d’un flot tranquille, mais en nous rappelant constamment que le temps, lui, file comme une flèche (tel que l’enseigne le grand maître Sammo Hung lors de sa brève apparition à la fin du segment d’ouverture).

Épousant un regard entièrement rétrospectif, par peur peut-être de faire face à un avenir aussi incertain, les créateurs du film ne se contentent pas simplement d’évoquer le souvenir d’une beauté passée, mais s’évertuent à mettre en scène la nostalgie elle-même. C’est le cas pour Hung, ce héros magnifique du cinéma d’arts martiaux, dont le superbe Exercise poursuit l’entreprise amorcée dans Painted Faces (1989), où Alex Law racontait son entraînement draconien à l’Académie d’étude du théâtre chinois, mais où c’est lui-même aujourd’hui qui se met en scène en tant que jeune élève de l’Académie durant les années 50. Se déroulant dans le monde du théâtre, le film rappelle néanmoins le cinéma de kung-fu classique pour lequel l’auteur est devenu célèbre, ne serait-ce que pour ses ballets épatants de corps disciplinés, mais aussi pour l’importance qu’il accorde aux vertus de l’entraînement, cardinales dans les grands classiques du genre (The 36th Chamber of Shaolin [1978] par exemple). Dans le touchant Headmaster, Ann Hui, ancienne assistante de King Hu, exprime elle aussi son attachement aux maîtres et à leur aimante intransigeance, mais en troquant le spectacle des corps en mouvement par une tendresse picturale envoûtante. La réalisatrice de Boat People (1983) est aussi la première à mettre en scène un personnage spécifiquement nostalgique : le protagoniste titulaire de Francis Ng, qui quarante ans après la séquence d’introduction (au début des années 60) retrouve la sépulture de son ex-collègue, la lumineuse Mlle Wong (Sire Ma), qu’il décrit à grand renfort de métaphores florales afin de bien nous rappeler le caractère éphémère de l’existence.

Patrick Tam, dans Tender is the Night, explore la nostalgie d’un amour perdu, d’un amour évanescent du moins, alors qu’un couple d’étudiants des années 80 se retrouve pour une dernière rencontre dans l’appartement quasi vide de la jeune femme, dont la famille va émigrer en Angleterre. Seule la chambre de cette dernière demeure meublée, portrait statique d’une époque bénie dont elle souhaite léguer le souvenir intact à son copain. Marqué par une performance entière de Jennifer Yu, dont le visage larmoyant déchire l’écran, le film troque le ballet des corps agiles d’Exercise pour une valse d’attraction et de répulsion qui se solde par une union sexuelle passionnée sur les paroles langoureuses de Fitzgerald. Il s’agit du premier segment à évoquer le thème de l’émigration, lequel deviendra central pour la suite. C’est le cas dans la comédie de situation de Yuen Woo-ping, Homecoming, où le célèbre cascadeur Yuen Wah interprète un artiste martial vieillissant qui se plaît à regarder des vieux films de Wong Fei-hung en VHS et dont la petite-fille Samantha, amatrice insatiable de burgers, viendra passer un séjour chez lui avant son départ pour l’Occident. C’est le cas également pour le savoureux segment posthume signé par Ringo Lam, où la mémoire photographique du personnage de Simon Yam l’aide à naviguer à travers un paysage urbain qu’il ne reconnaît plus après une absence de plusieurs décennies. Il s’agit là de l’épisode où les valeurs de tradition et de modernité s’affrontent le plus distinctement, et où se profile l’attachement au passé le plus farouche, celui d’un homme charmant, mais un tantinet grognon dont tous les repères se situent désormais dans une époque révolue.

Étrangement, ce sont les segments de Johnnie To (affecté à la description des années 2000) et de Tsui Hark (qui devait anticiper les années 2020) qui m’ont plu le moins. On parle trop de chiffres dans le Bonanza de To, où le réalisateur d’Election (2005) suit un trio de petits investisseurs qui se réunissent deux décennies durant dans un restaurant bondé afin de jouer la bourse contre une machine économique réfractaire et anthropophage. Le fétichisme des chiffres (indices boursiers, taux de rendement et autres absurdités contemporaines) m’a toujours semblé être le propre des gangsters les plus avilis, et en cela, même les criminels classiques de son cinéma, astreints quand même à un certain système d’honneur, ne s’y apparentent pas. C’est peut-être comme ça d’ailleurs que le réalisateur et son collaborateur scénariste Au Kin-yee envisagent la présente œuvre : comme une transition vers un cinéma crépusculaire où les malfaiteurs ne sont plus mafieux, mais financiers. Lucides et cyniques, ils touchent ainsi à deux traits névralgiques de la société hongkongaise contemporaine, dont l’économie est axée sur la finance depuis les années 70 et dont l’image de cité culturelle et cinématographique s’étiole subséquemment : la cupidité triomphante et l’abandon aveugle à un monstre dont les ravages ne sont plus qu’individuels, mais sociaux.

Finalement, le segment de Tsui Hark, Conversation in Depth, déçoit parce qu’il manque de mordant, particulièrement en tant que récit d’anticipation du Hong Kong des années 2020. Il a beau être constitué d’un récit amusant fait d’astucieuses mises en abîme et doté d’une distribution cinq étoiles (Hark y apparaît personnellement, de même que Ann Hui et Lam Suet), l’œuvre aurait pu appartenir à n’importe quelle époque. Il s’agit aussi du segment qui est le plus explicitement référentiel, multipliant ad nauseam les mentions nominales de membres célèbres de l’industrie cinématographique locale (Hui, To, Lam, mais aussi Maggie Cheung). En somme, c’est un oasis où l’amour cinéphile cesse de s’écouler pour se cristalliser autour d’acquis évanescents, mais d’où émane conséquemment une mise en garde désespérée contre l’oubli, laquelle cadre parfaitement avec la démarche initiale du producteur To.

 

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Critique publiée le 11 août 2021.