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prod. Beijing Damai Entertainement / Beijing Dengfeng International Culture Communications / et al.
BLADES OF THE GUARDIANS
Yuen Woo-ping | Chine / Hong Kong | 2026 | 127 minutes | Horizon 2026
À la toute fin de Blades of the Guardians (sans divulgâcheur), trois hommes âgés s’avancent vers nous pendant que le générique défile. Parmi eux, il y a Yuen Woo-ping lui-même, 80 ans au moment du tournage, qui apparaît à l’écran dans un costume évoquant le personnage que son père a rendu célèbre dans Snake in the Eagle’s Shadow (1978) et Drunken Master (1978). Si le caméo renvoie directement à l’âge d’or du cinéma hongkongais, il sent aussi l’au revoir, alors que le cinéaste vient nous dire qu’il est temps de laisser la place aux jeunes.
Tout le film joue sur cette nostalgie, avec les figures familières de Jet Li, Tony Leung Ka-fai et Kara Hui qui viennent rattacher la production à ce passé glorieux, mais définitivement révolu. Car les temps ont changé : autant il est agréable de retrouver ces interprètes (parfois de manière très brève, dans le cas de Kara Hui), autant leur présence nous rappelle à quel point Blades of the Guardians s’éloigne du cinéma qu’iels représentent. En surface, pourtant, le récit se branche aux thématiques du wuxia classique, avec des héro·ïne·s se dressant contre un Empire corrompu, ce qui est d’autant plus surprenant dans le contexte d’un blockbuster produit par la Chine, le genre ayant été souvent utilisé à Hong Kong pour exprimer les angoisses face à la rétrocession. Mais le film se retrouve pris entre un patriotisme latent et les préoccupations anti-autoritaires typiques du wuxia, ce qui donne un scénario particulièrement éparpillé, introduisant moult personnages et des enjeux qui se voient surexpliqués tout en demeurant confus. Les productions hongkongaises des années 1990 ne brillaient pas non plus par leur cohérence, mais on sentait dans leur cas un acte de générosité, alors qu’ici nous sommes plus devant une tentative ratée de densifier une histoire très simple. Ce sont finalement les interprètes, charismatiques, qui sauvent la mise, et qui gardent notre intérêt entre les séquences d’action.
Nous sommes là pour ces dernières, de toute façon, et elles s’avèrent très réussies, du moment que nous acceptons que le CGI assiste dorénavant des stars qui sont très rarement des praticien·ne·s des arts martiaux. Mais c’est peut-être la plus grande qualité du film : savoir embrasser les technologies numériques et l’artificialité qui en découle pour donner une texture différente à des chorégraphies étonnantes, un peu comme dans le Twilight of the Warriors de Soi Cheang (présenté à Fantasia en 2024). Ou encore, comparaison qui s’impose, comme dans Fury Road (2015), une autre histoire de convoi dans un désert qui conjugue les techniques contemporaines avec une approche plus classique. Dans Blades of the Guardians, ça ne marche pas à tous coups : la caméra peine parfois à suivre l’action frénétique, les corps volent parfois d’une manière trop désincarnée… mais la plupart du temps, les combats sont exaltants, inventifs, et certaines séquences sont proprement spectaculaires (en particulier ce moment de haute voltige dans une tempête de sable). On n’oserait pas affirmer que Woo-ping n’a rien perdu depuis trente ans, mais même dans un film un peu édulcoré, il nous rappelle aisément qu’il demeure l’un des plus grands chorégraphes de l’histoire du septième art. Alors quand le film s’achève, il y a bien quelque chose d’émouvant à voir apparaître sa silhouette petite et frêle, tout en contraste avec l’énergie vigoureuse et la production épique que nous venons de voir — et quand il semble vouloir passer le flambeau aux nouvelles générations, force est de se demander qui pourrait aujourd’hui s’en emparer. (Sylvain Lavallée)
Prochaine projection : 19 juillet à 14h15 (Théâtre Hall)
OUR EFFED UP WORLD
Alice Maio Mackay | Australie | 2026 | 67 minutes | Underground
Our Effed Up World, le plus récent film d’Alice Maio Mackay, nous plonge dans le quotidien de Sheri, une adolescente qui surmonte péniblement le décès de sa grand-mère. Si son père, un astrophysicien aussi doux que taiseux, n’est pas d’un grand support émotionnel, elle peut heureusement compter sur ses ami·e·s pour atténuer sa douleur, et la partager avec elle lorsque ce n’est pas possible. C’est dans ce contexte déjà houleux sur le plan personnel qu’un drame planétaire prend place : le petit village de Sheri devient le site d’atterrissage d’une entité extraterrestre métamorphe qui émule les caractéristiques humaines pour s’adapter à la planète convoitée. Faisant de cet avantage de la créature une faille à exploiter pour la détruire, Sheri, ses ami·e·s et son père parviennent à sauver leur monde de l’assimilation, aussi effed up soit-il.
Les films de Maio Mackay ont en commun de poser la nécessité de la communauté pour faire face à l’hostilité ― qu’elle soit celle du monde cishet ou celle venue d’une autre planète. Dans son travail, les figures horrifiques (vampires, loups-garous, zombies…) agissent toujours comme un révélateur des problématiques et tensions sociales. Ainsi, contrairement au elevated horror, son œuvre n’opère pas un cryptage métaphorique alambiqué, mais esquisse des analogies grossières ― au sens le plus positif possible. Car sans se cacher des parallèles qu’elle établit, Mackay embrasse le plaisir de l’allégorie pour spectaculariser la laideur sociale et la rendre burlesque, risible, donc vulnérable aux attaques, moins immuable. Les forces effrayantes du patriarcat et de la transmisogynie deviennent proprement surnaturelles, mais pas pour signaler notre propre impuissance ; au contraire, elles s’incarnent par la fiction dans des figures que l’on peut combattre concrètement.
Dans ce nouveau film, Maio Mackay se permet un peu plus d’ambiguïté allégorique. Mais, voulant offrir de la complexité en saupoudrant quelques réflexions métaphysiques ici et là, elle introduit surtout de la confusion interprétative. On bascule constamment d’une structure narrative simple, directe, connue, à des dialogues dont la substance philosophique demeure bancale, impressionniste. Autre métamorphose à demi-aboutie : la réalisatrice nous avait habitué·e·s à une esthétique brouillonne, certes liée aux contraintes matérielles, mais érigée en véritable parti pris esthétique. La fabrique un peu plus lisse, moins bordélique de ce nouveau film lui fait perdre une partie de son aura camp jouissive. Elle efface une portion de ces défauts qu’on avait l’habitude de percevoir comme des engagements envers un cinéma fait de bricolage, de débrouille et d’amour du bancal. Ceux qui restent semblent alors un peu dissonants, comme oubliés là plutôt que choisis.
Our Effed Up World plante en partie son décor dans un vieux cinéclub (l’héritage d’un oncle excentrique décédé). Dans le sous-sol de la boutique pullulent les VHS de films de série B aux titres savoureux. Ce musée du cinéma douteux finit par être incendié par Sheri. On a alors l’impression qu’en même temps, c’est Maio Mackay qui brûle symboliquement le sous-sol de l’histoire du cinéma de genre où elle a pris l’habitude de balader sa filmographie des dernières années dans un rapport d’attraction/répulsion. Pour ma part, si je n’ai pas l’intention de blâmer une jeune réalisatrice pour l’amélioration de ses moyens de production, j’espère néanmoins que de ces cendres jaillira autre chose qu’un cinéma lisse ― car c’est dans sa rugosité jubilatoire que loge, à mon avis, la vitalité du travail visuel et narratif de Maio Mackay. (Laurence Perron)
Prochaines projections : 18 juillet à 21h45 (Salle J.A. de Sève)
20 juillet à 13h00 (Salle J.A. De Sève)
YOU ARE THE FILM
Makoto Ueda | Japon | 2026 | 68 minutes | Horizon 2026
Si Makoto Ueda signe avec You Are the Film son premier long métrage à titre de réalisateur, les habitué·e·s de Fantasia connaissent pourtant déjà les traits distinctifs de ce prolifique scénariste : des ingénieux récits de science-fiction à petit budget qui conjuguent la complexité de ses gimmicks conceptuelles à un enthousiasme franc et décomplexé. Après les boucles temporelles incessantes de River (Junta Yamaguchi, Fantasia 2023) et de Rewrite (Daigo Matsui, Fantasia 2025) ; après la télévision qui diffuse en direct un futur hyperrapproché dans Beyond the Infinite Two Minutes (Junta Yamaguchi, Fantasia 2021), Ueda signe encore une fois avec You Are the Film une histoire qui perçoit le cinéma comme l’espace d’une recomposition temporelle, structurée ici sur le mode d’une impossible rencontre simultanée.
Deux jeunes artistes amateur·e·s se déplacent dans la petite salle de cinéma d’une rue étroite de Shimokitazawa, quartier de Tokyo où se déroulera toute l’action à venir. Alors que la dramaturge Madoka s’installe dans son siège et que la salle s’assombrit, elle observe à l’écran le corps attentif du musicien Kazuma, posé sur le même banc de cinéma qu’elle. Les deux protagonistes, installé·e·s dans deux dimensions parallèles, pourront dès lors dialoguer par le biais d’un écran où seront projetées leurs images interposées. Alors que Madoka et Kazuma naviguent en miroir les embuches de leur production artistique, chacun·e devient pour l’autre le sujet d’un film en direct. Une caméra invisible suit leurs allées et venues entre les boutiques qui jouxtent le cinéma de quartier et la salle, où iels se retrouvent pour partager leurs points de vue complémentaires. Car la version projetée de leurs déambulations permet aussi à leur contrepartie de capter des images dissimulées dans leur quotidien : un flashback inopiné qui précise le souvenir raconté par un ami ; un insert sur le geste enthousiaste qu’une collègue déploie en secret en réponse à une mauvaise nouvelle, dévoilant les intentions réelles cachées derrière l’air grave précédemment observé sur son visage.
Comme d’habitude chez Ueda, l’amorce initiale du scénario est d’emblée charmante ; elle s’inscrit ici dans une vision optimiste de la salle de cinéma en tant que lieu de communication et de communion. Dans les deux versions parallèles de Shimokitazawa se perçoit aussi le désir de rendre hommage aux petites adresses caractéristiques du quartier, qui servent de refuge à une jeunesse tokyoïte œuvrant de peine et de misère à faire de l’art leur carrière. Or, la minceur des drames interpersonnels qui se jouent dans ses deux intrigues interposées ne peut finalement que décevoir la promesse d’un scénario audacieux qui puisse être à la hauteur de sa salle de cinéma communicante. L’intrusion inopinée de genres filmiques imprévus dans le dernier quart du film ― alors que l’une des réalités se meut en space opera et l’autre en récit criminel ― permet d’insuffler un second souffle à You Are the Film. Ce renouvellement paraît toutefois un peu trop familier au vu des précédentes collaborations d’Ueda, et laisse l’impression d’une formule répétée, comme la tare ultime d’un cinéma que l’on croyait pourtant carburer à l’audace. (Thomas Filteau)
Prochaine projection : 19 juillet à 19h45 (Théâtre Hall
MATAPANKI
Diego « Mapache » Fuentes | Chili | 2025 | 72 minutes | Underground
Matapanki, ainsi nommé pour une boisson légendaire, sorte de potion d’Astérix qui transforme les punks anti-establishment en dynamos, nous vient tout droit de l’Université du développement à Santiago. Le film exhibe d’ailleurs tous les plus flagrants traits, bons et mauvais, de l’impétueuse jeunesse gauchiste fraîchement sortie des bancs d’école. Son énergie maniaque est contagieuse ; sa puissance revendicatrice est rafraîchissante ; son approche postmoderniste semble tenir à la fois d’une certaine nonchalance scénaristique et d’un ludisme collagiste qui vise à célébrer le potentiel expressif du cinéma artisanal.
Le film débute par un astucieux montage d’images d’archives, documentaires et fictionnelles, qui nous renseigne sur l’existence du breuvage titulaire, préfigurant en voix off l’essor héroïque des pauvres marxistes diégétiques contre les puissances impérialistes étrangères. L’œuvre brouille surtout la distinction entre le vrai et le faux, annonçant la pollinisation d’un récit socio-réaliste style mumblecore, tourné sur un support noir et blanc hyper granuleux, par un amalgame des tropes du cinéma de genre, qui viennent en colorer l’esthétique et en exacerber les enjeux politiques. Le récit central s’intéresse à Ricardo, un jeune punk qui, lors d’une soirée, s’abreuve d’une bouteille abandonnée dans un coin (par les services secrets américains), puis devient le Matapanki, un superhéros maladroit qui utilisera ses pouvoirs pour tabasser les flics à coups de chaise pliante, pour arracher (involontairement) les bras des voleurs de cellulaires, pour décapiter (involontairement) le président chilien et pour affronter le président des États-Unis dans une bataille de ruelle.
Il n’y a pas grand-chose à rajouter au synopsis, qui repose avant tout sur la grossièreté des caricatures pour marteler son message politique, pour évoquer le spectre du colonialisme néolibéral qui plane encore funestement sur le Chili, mais surtout pour ridiculiser les pitreries belliqueuses du roi des fous sur son trône bleu-blanc-rouge, lequel multiplie les assertions grandiloquentes du genre : « L’Amérique est la meilleure au monde ! Le capitalisme va toujours triompher ! » Or, c’est surtout le caractère joueur de la mise en scène qui distingue le film. C’est son mélange constant, presque insolent, d’influences hétérogènes, rendues dans le style bon marché de la série B (de l’expressionnisme allemand aux films de luchador en passant par le cinéma d’animation), lesquelles permettent à la fois de colmater les brèches dans le scénario et de concrétiser les plus ambitieuses idées des cinéastes. Ainsi, les stries colorées et les barbouillages qui balafrent l’image évoquent la puissance surhumaine du protagoniste comme l’abstraction environnementale permet de transformer son adversaire final en kaiju. Tout cela dans un monde étrange et fantastique à mi-chemin entre le pamphlet socialiste et les enseignements de la culture populaire, où le legs des luttes révolutionnaires se mêle aux perles de sagesse de Spider-Man et d’Android 16, où les problèmes d’ingérence politique se règlent aussi simplement que les frictions entre camarades d’école primaire : par une bataille dans la ruelle après les cours. (Olivier Thibodeau)
Prochaine projection : 24 juillet à 17h10 (Salle J.A. De Sève)

prod. TUNNELS FILM COMPANY LIMITED
TUNNELS: SUN IN THE DARK
Bùi Thạc Chuyên | Vietnam | 2025 | 126 minutes | Limelight
Si Silent Friend était structuré en terrier, Tunnels: Sun in the Dark, est littéralement filmé dans d’anciennes galeries souterraines creusées par l’Armée populaire vietnamienne pour piéger les armées françaises, puis américaines. La lumière y est glauque, les ouvertures anxiogènes, les parois carcérales. Dans tout le cinéma hollywoodien sur l’invasion du pays, les tunnels représentent une sorte d’enfer troglodyte, non seulement un espace hostile à la vie, mais aussi une porte démoniaque d’où les hordes surgissent, des individus devenus des boucs-émissaires racisés, bons pour tuer ou être tués. Le film de Bùi Thạc Chuyên, l’un des rares cinéastes vietnamiens a connaître un certain prestige chez lui comme à l’international, est une des heureuses surprises de l’année en ce qu’elle parvient à inverser un régime de représentation, à utiliser une forme commerciale — celle du film de guerre — afin de faire des soldats américains des salauds et de la guérilla vietnamienne une véritable force de résistance. En parallèle à la programmation du film d’animation de la Toei Peleliu: Guernica of Paradise (Kuji Goro, 2025), cette édition de Rotterdam creuse un bunker pour le cinéma militaire anti-américain, jouissant d’un sentiment d’écœurantite généralisé face à l’Amérique tout en donnant au public ce qu’il est en droit d’espérer aujourd’hui : une réévaluation de l’histoire grâce aux outils mêmes de sa propagande.
Tunnels est bien dosé, se refusant de filmer l’ennemi comme une bête aussi sanguinaire que l’image raciste des Vietcongs véhiculée depuis des décennies par la machine hollywoodienne impérialiste. Dans un équilibre qui se maintient autour de l’intégrité des personnages ici dépeints, le film de Chuyên affiche une maîtrise évidente dans leur caractérisation et celle des relations qui les unissent alors qu’ils se préparent à défendre leur position vis-à-vis de l’offensive américaine. L’installation des pièges mortels, le recyclage des bombes ennemies, un mariage à la va-vite avant l’affrontement, la cuisine avec presque rien, la quotidienneté de la vie dans ces terriers, le cumul des détails font de ces tunnels presqu’une maison, au moins un refuge — pas un enfer. C’est une inversion suffisamment réjouissante pour rappeler que les enjeux représentationnels que doit encore affronter le cinéma ne sont pas uniquement de l’ordre de la diversité ou de la parité, mais qu’un champ de bataille est à tenir encore dans la subversion des formes hégémoniques du cinéma populaire. En se réappropriant intelligemment le film de guerre, en adoptant le point de vue de la jungle, Tunnels propose une autre écriture de l’histoire, avec ses propres chants patriotiques, ses propres documents d’archives, sa propre subjectivité, et ce, sans rien envier à quiconque en matière de pétarade spectaculaire et de chars d’assaut éventrés.
*Texte originellement publié dans notre couverture du Festival international du film de Rotterdam 2026
Prochaine projection : Aujourd'hui, le 17 juillet à 10h45 (Salle J.A. De Sève)

PARTIE 1
(Blades of the Guardian, Our Effed World,
You Are the Film, Matanpaki,
Tunnels: Sun in the Dark)
PARTIE 2
(à venir...)
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