DOSSIER : FANTASIA : 30 bougies de soufre et de sang
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Fantasia 2025 : Partie 6

Par Thomas Filteau, Sylvain Lavallée, Anthony Morin-Hébert, Olivier Thibodeau et Claire Valade

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prod. Loco Films

SICKO
Aitore Zholdaskali  |  Kazakhstan  |  2025  |  102 minutes  |  Horizon 2026

Un chauffeur de taxi plaignard, son appartement moisi, une tonne de dettes, sa femme enceinte et un accident d’auto le privant de son gagne-pain : en trois minutes, les dés sont joués. L’efficacité avec laquelle Sicko déploie son histoire de cupidité est désarmante. Acculé au pied du mur, Azamat choisit de fuir ses responsabilités comme il l’a toujours fait en s’embourbant dans un mensonge dans lequel il emporte sa douce Tancho. Celle-ci est atteinte d’un cancer fulgurant, fait-il croire à sa famille, puis à tout le Kazakhstan qui suit leur mascarade sur les médias sociaux. Une campagne de sociofinancement est lancée pour payer un traitement fictif et les dons affluent, mais le couple se retrouve rapidement dépassé par le fil des événements qui ne cessent de mettre sa moralité à rude épreuve. Elle développe rapidement des remords, tandis que lui insiste pour continuer malgré sa peur d’être attrapé.

À chaque détour, Sicko active les bons leviers au moment opportun, profitant d’une infortune pour susciter un rire grinçant, nuançant l’humour et la malhonnêteté des personnages par une scène de vive émotion, ou condensant un tas d’informations dans un montage dynamique et très serré. L’ensemble est élevé par une matérialité modeste, mais d’excellente facture, incluant le décor de l’appartement défraichi qui finit saccagé ainsi qu’un éclairage ténébreux qui installe une ambiance de danger. Et lorsque la violence surgit enfin, confrontant la paire d’escrocs en herbe à un autre couple de bandits, la tension accumulée éclate en chaos grisant, chaque coup encaissé étant largement mérité. Or, à l’instar de son antihéros, le film ignore quand s’arrêter et finit par complètement dérailler. S’il continue de respecter le fil directeur de l’immodération qui guidait son histoire, il clôt cette dernière d’une manière révoltante qui renverse le ton jusque-là établi, s’embourbant dans une brutalité gratuite et misogyne pour créer un choc émotionnel — ce qui s’avère superflu, car il ne produit aucune catharsis et ne développe en rien les thèmes déjà mûris. L’agréable satire laisse place à un drame frustrant qui entache l’expérience de cette œuvre autrement attachante. (Anthony Morin-Hébert)

 


prod. Wow Point / Smilegate / Midnight Studio

COLONY
Yeon Sang-ho  |  Corée du Sud  |  2026  |  122 minutes  |  Horizon 2026

Après Train to Busan (2016) et sa suite Peninsula (2020), Yeon Sang-ho nous revient avec un nouveau film de zombies. D’emblée, on se demande comment aborder le genre en 2026, pourquoi mettre en scène à nouveau cette figure familière : les premières séquences de Colony offrent une réponse prometteuse, lorsque pour la première fois nous voyons les morts-vivants bouger. Les corps se contorsionnent et se tordent, fébriles, ils avancent à quatre pattes comme des bêtes pour se précipiter à toute vitesse vers leurs victimes. Puis, on découvre qu’ils peuvent évoluer, ils apprennent à marcher, à mieux reconnaître les humains (et ne plus se faire berner par des publicités et des mannequins), ils possèdent un esprit de ruche, une conscience collective leur permettant de partager des informations : les zombies se raidissent, la tête levée au ciel, telle une antenne, pour recevoir et diffuser une nouvelle mise à jour.

L’idée est séduisante, et Yeon en tire plusieurs images frappantes, de corps agglutinés dans des passages étroits pour bloquer les issues, ou de morts-vivants qui imitent grotesquement les vivants. Mais le scénario exploite assez mal ce potentiel, alors que nous sommes pris·e·s avec des personnages de survivant·e·s assez fades, à peine esquissés. En fait, la plupart ne sont que des figurant·e·s qui ont droit à une scène de bravoure juste avant qu’iels ne meurent, une formule vite redondante se repliant sur les dilemmes classiques du genre : risquer sa vie pour en sauver un·e autre, tuer une personne pour peut-être en secourir plusieurs, etc. Le réalisateur présente ainsi une humanité individualiste, inefficace et impuissante parce que toujours en conflit avec elle-même, soit l’image inverse de la masse des zombies avançant à l’unisson vers un objectif partagé.

En théorie, tout cela est cohérent, mais en réalité, le récit peine à ancrer ses idées dans des gestes et des actions crédibles, les personnages étant réduits à leur fonction narrative et thématique, de simples outils dans les mains du cinéaste. On pourrait sans doute y voir une réflexion cynique sur notre contemporain, notre humanité 2.0, comme une mise à jour de Dawn of the Dead (1978) à l’époque des technologies de communication numériques, d’autant plus que l’essentiel du récit se déroule dans un centre commercial. Mais il est difficile de discerner une véritable vision derrière les images de Yeon, on y sent surtout un désir d’épater les spectateur·rice·s et de les emporter dans un tour de manège enlevant. Comme si le film adoptait finalement, sans trop se l’avouer, le point de vue de l’antagoniste (Koo Kyo-hwan), la mise en scène apparaissant d’ailleurs plus admirative que craintive devant cet homme qui contrôle la masse de zombies par son esprit. Et puisque le scénario peine à offrir un réel contrepoids à ce personnage, Colony nous offre la métaphore parfaite pour comprendre son propre échec : celle d’une humanité sacrifiée, d’une vie et d’une individualité délaissées au nom de la pure efficacité, pourtant présentée comme monstrueuse. (Sylvain Lavallée)

 


prod. Gittes-Cross Pictures / That's the Fish / et al.

THE PERIL AT PINCER POINT
Jake Kuhn et Noah Stratton-Twine  |  Royaume-Uni  |  2026  |  83 minutes  |  Underground

Le bien nommé Jim Baitte, preneur de son, se rend sur une île damnée au large des côtes écossaises pour récolter des bruits authentiques qui permettront de compléter le montage sonore du film d’un réalisateur intransigeant. Sur place, la population l’enjoint à partir au plus vite pour éviter de succomber au sort dont souffre le village. Rappelant la prémisse de l’excellente série d’horreur comique Widow’s Bay (Katie Dippold, 2026), The Peril at Pincer Point, long métrage artisanal britannique réalisé avec amour, offre du bon et du mauvais. D’une part, il réussit de jolies choses malgré des moyens réduits ; d’autre part, il est freiné par d’agaçantes lacunes d’œuvre débutante qui auraient pu être évitées avec un peu plus de soin dans la préparation.

Évacuons d’emblée le négatif. Tourné en 11 jours, principalement improvisé, le film souffre de l’absence de scénarisation claire et de dialogues écrits. Si l’improvisation est loin d’être un défaut en soi (Mike Leigh, par exemple, est reconnu pour sa maîtrise de la chose), elle le devient lorsqu’elle prend toute la place et qu’elle est exécutée sans paramètres précis et sans direction attentive pour l’orienter, l’aiguiser et la rendre plus juste, plus efficace. Ici, les deux jeunes cinéastes s’amusent beaucoup, mais sans diriger avantageusement le flot de leur enthousiasme. Les scènes s’étirent, comme l’ouverture dans le studio de son, les dialogues tournent souvent en rond, et le jeu dramatique donne beaucoup dans les grimaces malhabiles.

Ce manque de scénarisation se traduit par une tension inexistante et des choix narratifs qui contreviennent à la prémisse d’horreur folklorique plutôt que de l’épouser. Par exemple, Jim n’est pas poussé au sacrifice par la malédiction qui pèse sur l’île et par les insulaires, mais bien par son réalisateur, personnage totalement externe et déconnecté de cette malédiction. Contrairement à Widow’s Bay, qui réussit brillamment là où le film échoue (les erreurs de scénarisation n’ont rien à voir avec un budget), le film n’arrive pas à se décider, et c’est là son problème principal : pas assez drôle pour être une comédie teintée d’horreur, et pas assez tendu ni effrayant pour être un film d’horreur avec des pointes d’humour.

Cela dit, le grand mérite de l’œuvre est d’avoir essayé — et il essaie toutes sortes de choses. Les cinéastes embrassent généreusement leur cinéphilie gourmande, et ce, dès le départ, avec ce cri d’effroi qui évoque le fameux Wilhelm scream, prémonitoire de la commande donnée peu après par le réalisateur égocentrique : « I want a sound unprecedented in the history of cinema. » Le budget microscopique fait place à l’invention dans le plus pur esprit des vieilles séries B de Roger Corman (à qui le film est d’ailleurs dédié) : effets spéciaux mécaniques, anciennes techniques optiques, marionnettes, superposition d’images, faux décors, perspective forcée, matte painting, jeux de lumière pour créer un effet spectral, etc.

Les références abondent et sont souvent utilisées de façon amusante : le grain du noir et blanc et l’esthétique du cinéma rétro à la Guy Maddin, les histoires de pirates ou de vieux pêcheurs saouls qu’on retrouve chez Tintin (L’île noire) et Robert Louis Stevenson (Treasure Island) en passant par les vieux classiques avec Douglas Fairbanks ou Errol Flynn et même les séries de jeux vidéo comme Monkey Island, les tropes du cinéma d’horreur folklorique comme The Wicker Man (Robin Hardy, 1973) ou Midsommar (Ari Aster, 2019). En fin de compte, on ne peut pas s’empêcher d’éprouver une certaine tendresse envers un tel bouillonnement d’idées. Et on souhaite aux jeunes auteurs, pour remplir la promesse de cette première collaboration, d’y ajouter plus de temps de réflexion pour mieux les encadrer et les piloter dans leurs prochains projets. (Claire Valade)

 


prod. BoulderLight PicturesLow Spark Films / et al.

BUDDY
Casper Kelly  |  États-Unis  |  2026  |  95 minutes  |  Horizon 2026

Une émission de télévision pour enfants sous la tutelle d’une mascotte câline prend petit à petit la forme d’un récit d’horreur. Si le pitch initial de Buddy séduit d’emblée, c’est qu’il se base moins sur une intrusion surprenante de la violence que sur une accentuation des codes préexistants de la télé pédagogique, qui de Sesame Street à Dora l’exploratrice a toujours résidé à la lisière de la bienveillance et de l’autoritarisme.

Comme une légère variation sur Barney qui remplace le dinosaure mauve par une licorne orange, l’émission titulaire apprend aux gamin·e·s à danser même lorsque ça les gêne, à faire le ménage sans rechigner, à s’excuser quand quelqu’un est en colère, à apprécier la peur comme l’occasion d’exprimer sa bravoure. Les injonctions aux chorégraphies de groupe et les paroles chantées en chœur prennent rapidement la forme d’une structure disciplinaire, de gestes obligés dont les jeunes protagonistes devraient s’extraire pour fuir la tyrannie meurtrière de celui qui prétend être leur protecteur. Et on comprendra que le « répète après moi » classique, sa manière de mettre des mots dans la bouche des enfants n’existe ici que pour faire apparaître son image renversée, celle d’un enfant porté à la bouche de la mascotte, englouti puis disparu.

Tout fonctionne pour le mieux dans Buddy lorsque le film calque le plus fidèlement la structure classique de ses références télévisuelles. Ses décors sont superbes, confinant à son monde miniature un quatuor de jeunes acteur·ice·s dont les membres sont remplacé·e·s au fur et à mesure qu’on assiste à leur décimation. Entre le jardin et la maison faite d’une seule pièce, chaque parcelle de l’image est habitée par un objet qui prend vie, du sac à dos parlant accompagnant l’héroïne au train animé qui pourrait bien assurer sa fuite.

Mais on l’a dit, c’est le concept inaugural de Buddy qui séduit surtout, et son scénario se déploie finalement comme un vagabondage hésitant et répétitif, qui oscille constamment entre l’exploration assidue des recoins de son univers miniature et la fuite nécessaire pour contrer son épuisement. Quand est exaucée la promesse de dépasser les bornes du monde qu’il avait savamment construit, le film tombe dans un traditionalisme détonnant, notamment lors d’une parenthèse inutile où se clarifie le statut de l’émission fictive vis-à-vis du « réel » et s’introduit une seconde protagoniste d’âge adulte. Casper Kelly était déjà célèbre pour ses courts métrages grotesques réalisés pour Adult Swim, et Buddy semble souligner que son imaginaire sied davantage aux formes brèves. On sent tout de suite l’ascendance de Too Many Cooks (2014), qui étirait le générique de sitcom en un cauchemar d’une dizaine de minutes. Mais là où le format court permettait au cinéaste d’explorer une pure plasticité depuis laquelle émergeait l’étrange, et où l’expérimentation s’accordait à une véritable imprévisibilité, Buddy devient de plus en plus consensuel alors qu’il développe son désir de narration. On gardera donc en tête sa première dizaine de minutes, quand la richesse de ses accessoires ventriloqués, la texture de sa mascotte et le jeu impeccable de ses jeunes interprètes portaient tout un potentiel non exaucé auquel on pouvait encore croire. (Thomas Filteau) 

 


prod. Foggy Ocean Pictures

INSECTASY
Angus Silver  |  Canada  |  2026  |  83 minutes  |  Underground

Malgré toutes ses excentricités, malgré ses scènes de sexe impliquant des insectes et ses séquences oniriques à la Peter Strickland, c’est dans la représentation naturaliste d’un quotidien exsangue que brille le quatrième long métrage d’Angus Silver. Dans la performance tour à tour tranchante et flegmatique de l’excellente Tirion Healy (protagoniste de son précédent Church of the Flying Saucer [2024]), entourée d’une distribution sympathique d’ancien·ne·s collaborateur·ice·s (Rand Walsh, Eugenie Frances, Dustin Finerty et le coproducteur Connor Slatkoff Sharpe). En dépit de la singularité de ses fétiches entomophiles, c’est dans la présence magnétique et impérieuse de Lyndall Huber, en sulfureuse employée d’animalerie, que se situe la véritable charge érotique de cette œuvre profondément humaine qui parle de rêves étranges et de désirs indicibles pour mieux aborder les dédales de l’existence contemporaine.

Sadie (Healy) est une jeune Vancouvéroise désabusée, réceptionniste dans une clinique médicale où, presque chaque jour, un certain Arthur Strawberry, hypocondriaque avéré, vient énumérer les symptômes d’une nouvelle maladie imaginaire. Au fil des frictions avec cet homme exigeant et catégorique, elle finit par identifier chez lui une volonté de tomber malade qui en fait une figure miroir. En effet, quelle peut bien être la motivation derrière leur désir commun de sentir des bestioles envahir leur corps, si ce n’est le refus d’un silence biologique associé à une forme terrifiante de statu quo ? La jeune femme en vient ainsi à solutionner le mystère de l’œuvre qui, dans le tressage de ses séquences d’ennui journalier avec les nombreuses échappatoires fantasmatiques de ses personnages, saisit parfaitement l’entre-deux où se situe aujourd’hui la masse anonyme des salarié·e·s, pour qui même un cataclysme pourrait constituer une délivrance. Toute l’efficacité du film repose d’ailleurs sur la tension libératrice entre le prosaïsme des scènes quotidiennes (au travail, en pause, entre ami·e·s) et les nombreux moments de suspension fantasmagorique, les plus excentriques se révélant toujours les plus symptomatiques du besoin d’ailleurs qui anime les personnages.

Les discussions ennuyeuses, maladroites, mais révélatrices entre Sadie et Theo (Emmett Roiko, coscénariste de Honeycomb [2022]) dans le stationnement bétonné entre leurs deux jobs distillent parfaitement le malaise de ce type de désir inavoué, comme leurs moments de fougue spontanée sublime l’envie brûlante d’oublier la routine l’instant d’une relation sexuelle décevante. Mais par-delà ces dérobades usitées se cache un monde d’interstices alléchants et incongrus, parmi les adolescent·e·s qui organisent des house parties, chez les marchands d’insectes rares ou les amantes de passage, dans les songes médiévaux de l’héroïne ou durant ses moments d’onanisme entomophile. Autant de culs-de-sac et de détours où persiste le rêve d’une félicité inattendue, du moins la perspective d’une sensation nouvelle qui saurait transcender le caractère anesthésiant d’une existence gâchée par les impératifs du travail. Faisant preuve d’une rare lucidité, Insectasy possède ainsi le mérite de nous montrer qu’il n’y a finalement rien d’étrange à baiser des grillons, si ce n’est que dans le dessein de se sentir vivant·e dans un monde de zombies… (Olivier Thibodeau) 


PARTIE 1
(Blades of the Guardian, Our Effed World,
You Are the Film, Matanpaki,
Tunnels: Sun in the Dark)

PARTIE 2
(Teenage Sex and Death at Camp Miasma,
Trauma Or, Monsters All,
Levitating, The Delinquent, Dance Freak)

PARTIE 3
(Blaise, Bowels of Hell,
Castration Movie Chapter III: Junior Ghosts―Premorphic Drift...,
Penny Lane is Dead, Los Vampires
)

PARTIE 4
(The Mutation, Sour Minnows,
 Zsazsa Zaturnnah, Rémanence,
Studio Q, Metal Messiah)

PARTIE 5
(Ancestral Beasts, We're Nothing at All,
AnyMart, A New Dawn)

PARTIE 6
(Sicko, Colony,
The Peril at Pincer Point,
Buddy, Insectasy)

 

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Article publié le 3 août 2026.
 

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