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Epiklêsis tê dekatê Mousê : The Odyssey

Par Jean-Pierre Sirois-Trahan

:: Christopher Nolan, Matt Damon et Zendaya sur le tournage de The Odyssey
(Photo : © Melinda Sue Gordon / Universal Studios)

 

Le voyage pour voir The Odyssey en glorious IMAX 15/70 mm fut moins périlleux que celui pour DunePart Two de Denis Villeneuve à Los Angeles [1]. J’avais loué une auto pour monter à Montréal, où le film de Christopher Nolan était présenté au Cinéma Banque Scotia. Dans le papier que j’avais commis sur le film de Villeneuve, je déplorais que ce format, projeté pour la première fois à l’Expo 67, ne soit plus exploité au Québec pour les films de fiction. Il faut croire que Pallas Athena, qui porte l’égide, intercéda en ma faveur auprès des dieux du Cinéma, car j’ai eu la chance de voir le film dans les meilleures conditions possibles, avec mon neveu Sidney, que j’avais invité pour l’occasion. Semblable au puissant Ajax pour l’attitude chill, l’ado est arrivé à pied par la Saint-Cath ; on devinait quand même sa fébrilité de vivre une première expérience de cinéma total. En entrant dans le complexe multisalle, j’ai fait mon Invocation :

« Dixième Muse, dis-moi le héros aux mille expédients, qui tant erra, quand sa ruse eut fait mettre à sac l’acropole sacrée de Troade, qui visita les villes et connut les mœurs de tant d’hommes ! Combien en son cœur il éprouva de tourments sur la mer, quand il luttait pour sa vie et le retour de ses compagnons ! Mais il ne put les sauver malgré son désir : leur aveuglement les perdit, insensés qui dévorèrent les bœufs d’Hélios Hypérion. Et lui leur ôta la journée du retour. À nous aussi, déesse née des frères Lumière, conte ces aventures, en commençant où tu voudras, et surtout n’oublie pas les deux étages de beurre dans mon popcorn ! »


Dans la salle immense, la fébrilité était communicative ; une atmosphère de fête gagnait les convives, sensation que seule la magie du septième art peut susciter. Mon neveu admirait l’écran géant comme un simple mortel devant un titan. Tel un Tirésias moderne, une préposée chauffait la salle, expliquant fort à propos la nature spéciale de ce que nous allions vivre. J’ai eu juste le temps de finir mon popcorn dégoulinant de beurre et une scène de DunePart Three fut proposée en exclusivité dans son glorieux format. À la fin de l’extrait, l’oncle et le neveu se tournèrent l’un vers l’autre, sonnés et le regard hagard. Je n’avais jamais vécu dans mon corps une scène d’action aussi euphorisante depuis que, enfant, celles du Retour du Jedi me marquèrent à vie. Cela promet pour la finale de la trilogie !

Nous n’étions toujours pas remis de nos émotions que la vie du héros aux mille ruses emplissait entièrement notre champ de vision à 160 degrés. Le cyclope cinématographique projetait son puissant faisceau coloré sur le mur du fond, nos existences étant mises entre parenthèses. Assis au centre du premier rang, nous n’avions rien ni personne entre nous et la Grèce de l’âge du bronze, immergés que nous étions dans le monde chanté par l’illustre aède.

Deux heures et cinquante-trois minutes plus tard, Sid the Kid était sous le choc — il m’écrira qu’il l’était toujours après deux semaines. Pour ma part, je suis épaté chaque fois par l’image du 15/70 mm, sa définition inouïe, sa richesse faramineuse et la précision des détails, l’intimité intimidante qu’elle permet avec les acteurs. Je n’ai pas vu les heures passées, ce qui est sans doute bon signe — je m’emmerde ferme devant pratiquement tous les blockbusters hollywoodiens, à commencer par les saucissonnages Marvel. Dans ma galaxie cinéphile, Nolan est un cas à part : j’aime beaucoup certains de ses films (The Prestige, The Dark Knight, Interstellar) et pas du tout d’autres (Memento, The Dark Knight Rises, Tenet). Odysseus est venu se placer dans la troisième catégorie, celle de ses films que j’écoute sans déplaisir mais sans passion non plus. À chaque film de Nolan, j’ai un petit soliloque en moi-même pour savoir s’il s’agit d’un metteur en scène au sens fort ou d’un technicien hors pair.

Ce qui m’avait passionné devant DunePart Two, c’était la différence de composition entre le format carré du 15/70 mm (1.43:1) et le format IMAX numérique, rectangulaire. Villeneuve exploite au maximum les possibilités spatiales du 70 mm. Les compositions des deux formats étaient tellement distinctes qu’on avait l’impression de voir deux versions du film, aux significations et aux ressentis complètement différents. Rien de tout cela avec le cinéaste anglais. En comparant les formats, le IMAX numérique ne change pas grand-chose au film à part que le monde présenté semble un peu plus étriqué, comme si le cadre n’était plus une grande baie vitrée ouverte sur le monde mais une camisole de force pour l’œil.
 


:: IMAX 70 mm (1.43:1) vs IMAX (1.90:1) [Universal Pictures / Syncopy]


En général, Nolan s’intéresse moins au cadre qu’à ce qu’il contient, souvent remarquable ou impressionnant, mais on peut difficilement distinguer son style, sinon par ses constructions narratives non linéaires. Nolan centre tout ou cadre des mouvements horizontaux (quand le héros éponyme et ses compagnons sont poursuivis par une horde de Lestrygons ou par les défunts aux confins du monde et de la Cimmérie), mais se préoccupe peu de la verticalité de sa composition, sinon lors de paysages filmés à vol de chouette. Les seuls moments où le format carré est exploité dans sa verticalité, c’est quand les compagnons d’Ulysse sont bouffés en sushi dans la grotte de Polyphème ; on est obligé de lever les yeux pour discerner le cyclope, et notre regard propre devine dans l’obscurité le monstre de trois étages de haut devant nous :notre corps propre est comme infériorisé par le fils de Poséidon et de Thoôsa dans une forme de phénoménologie instinctive. C’est le moment fort du film, avec l’ouverture de la porte de Troie. Le climax de l’assassinat des prétendants est, à l’inverse, quelque peu ridicule, Ulysse se transformant en divin Achille, le héros quasi invulnérable, au lieu d’utiliser cette mètis (l’intelligence rusée) qui le distingue.

Plus intéressant est de se pencher sur l’adaptation du poème homérique. Même s’il s’agit d’une adaptation libre (based on Homer, précise le générique), le cinéaste d’Inception produit un curieux mélange de fidélité et d’infidélité totale. J’ai relu les aventures d’Ulysse avant de voir le film et la reconstitution du monde homérique est d’une justesse scrupuleuse, pour peu que je puisse en juger. À peine élagués, les épisodes les plus importants sont tous là et l’action est respectée, malgré son hollywoodisation forcée. Les décors sont tels qu’on se les imagine ; le travail des costumes et de la direction artistique est proprement remarquable. On est plongé dans l’âge du bronze, et le 70 mm nous fait encore plus admirer les détails des armures, des étoffes et des habitations des temps héroïques. Les récits enchâssés dans le récit et la narration homérique non linéaire ont dû particulièrement captiver Nolan. L’Odyssée est le premier récit moderne (récit au Je, poupées russes narratives, avec son antihéros embarqué dans un road movie marin) et, si j’étais les ayants droit d’Homère, je craindrais que les avocats des studios Universal leur fassent un procès pour plagiat par anticipation.

Or, dans d’autres départements, Nolan transforme complètement le récit antique. Passons rapidement sur le casting très melting-pot étasunien et anti-Trump, qui a dû provoquer de l’urticaire chez les hellénistes. L’aède/griot joué par le rappeur Travis Scott est une idée franchement intéressante par son rapport à l’oralité du récit homérique, de même que Hélène en esclave africaine qui tire le film vers la question politique, mais la nécessité dramaturgique ou esthétique de tous les choix n’est pas évidente. Les adaptations n’ont pas à être fidèles (question morale et non esthétique), mais on peut se demander si cette infidélité au texte antique est vraiment pour la bonne cause ou seulement de l’opportunisme (afin de rencontrer les quotas pour participer aux Oscars). On le sait, les films historiques sont autant des reconstitutions du passé que des discours sur le présent. Le cinéaste nolanise Homère et il s’attache moins au récit mythique qu’à des questions sociopolitiques, ce qui est un biais réaliste original. La guerre de Troie n’est vue que sous l’angle de la géopolitique, comme une façon d’ouvrir de nouvelles voies pour le commerce, dans un monde à la morale post-chrétienne et très américanisée. Le film aurait pu s’appeler OppenHomer tant le sujet est celui de la plupart des scénarios des films de Nolan : comment un homme veut acquérir un pouvoir démesuré pour faire le Bien et se rend compte, à son grand désarroi, que son hubris n’apporte que le Chaos et la Mort. Ici, la bombe atomique n’est autre que ce cheval de Troie qui, telle la boîte de Pandore, va déchaîner les forces martiales pour des siècles et des siècles — comme si l’Homme avait attendu le MacGuffin le plus célèbre de l’Histoire pour être un loup pour l’Homme…

Même si Nolan annonce un monde magique dès le premier carton, les dieux sont plutôt évacués. Protectrice d’Ulysse, Athéna n’intervient jamais et ne fait qu’écouter avec empathie les jérémiades du héros aux mille ruses avec son perpétuel air de chien battu. « Les dieux sont devenus des maladies », disait Carl Jung. En attendant que nous les retrouvions, je vous conseille, ô cinéphiles, de vous plonger dans l’altérité du récit homérique [2], et d’aller voir son adaptation au Cinéma Banque Scotia, avant qu’il ne soit trop tard pour goûter la magie du IMAX 15/70 mm.

 


[1] « Plus vrai que vrai, ou Comment j’ai failli crever en allant voir Dune: Part Two en IMAX 15/70 mm », Séquences, no 339, juillet-août-septembre 2024, p. 44-45.

[2] Dans la très belle traduction de Médéric Dufour et de Jeanne Raison chez GF Flammarion, que je me suis permis de paraphraser au début de mon texte.

 


(Photo : © Melinda Sue Gordon / Universal Studios)

 

 

 

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Jean-Pierre Sirois-Trahan est professeur de cinéma à l’Université Laval. Il a codirigé plusieurs ouvrages, dont Au pays des ennemis du cinéma… Pour une nouvelle histoire des débuts du cinéma au Québec (1996). Il a codirigé, entre autres, un numéro de la Revue d’études proustiennes sur « Proust au temps du cinématographe ». Critique de cinéma, il a édité les chroniques de René Lévesque sous le titre de Lumières vives (2023).

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Article publié le 20 septembre 2026.
 

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