VOL. 5 NO. 21-22
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Inception (2010)
Christopher Nolan

Complexité volontaire

Par Jean-François Vandeuren
Comment un réalisateur fait-il suite à une oeuvre de la trempe de The Dark Knight? Film à grand déploiement qui aura connu un succès commercial pour le moins phénoménal, et ce, non pas grâce à une abondance d’effets numériques ou à l’exploitation des nouvelles technologies 3D, mais bien à la grande qualité de son scénario et de ses interprètes. Un divertissement qui sera non seulement parvenu à rencontrer les attentes démesurées de son public, mais aussi à les surpasser. Une réussite qui n’aura évidemment pas été pour déplaire aux dirigeants de la Warner, niche du Britannique Christopher Nolan depuis le remake de l’Insomnia d’Erik Skjoldbjærg que ce dernier aura signé pour le compte du studio américain en 2002. Nolan aura ensuite fait le bonheur de ses patrons en ressuscitant une franchise que plusieurs croyaient condamnée depuis longtemps. Et en bon employeur, la Warner aura permis au réalisateur de laisser libre cours à son imagination entre deux chapitres des aventures de l’homme chauve-souris. Une reconnaissance qui lui aura donné l’occasion de signer l’excellent The Prestige tout comme le présent Inception. L’une des principales caractéristiques du cinéma de Christopher Nolan demeure pourtant la simplicité des récits qu’il met en scène, que ce soit au niveau du schéma narratif ou des dilemmes auxquels devront faire face ses différents personnages. Mais là où le cinéaste excelle plus particulièrement, c’est dans la façon dont il intègre le tout à des mises en situation révélant pleinement la créativité de l’artiste tout comme son désir de raconter autant une bonne histoire que d’en mettre plein la vue au spectateur. Une tendance à laquelle se conforme aisément Inception. Car en soi, l’histoire de Cobb (Leonardo DiCaprio) se veut simplement celle d’un homme cherchant désespérément à rentrer chez lui et qui, pour ce faire, devra exécuter un dernier gros coup pour le compte d’un riche homme d’affaires pouvant lui fournir le billet de retour tant convoité.

L’intrigue d’Inception est évidemment un peu plus complexe que cela, le présent exercice marquant d’autant plus les débuts du cinéaste dans le domaine de la science-fiction. Nous nous retrouvons ainsi dans un futur plus ou moins rapproché où l’homme est désormais en mesure de s’infiltrer dans l’esprit d’un individu par l’entremise de rêves préfabriqués pour y dérober une idée. Le génie de Nolan dans ce cas-ci sera d’abord de partir des codes archiconnus du récit de vol qualifié pour ensuite se servir de ceux-ci pour jouer sur les notions de fiction et de réalité d’une manière qui n’est pas sans rappeler, à certains égards, le fascinant eXistenZ de David Cronenberg. Un concept que le réalisateur britannique exploitera d’ailleurs lui aussi jusqu’aux tous derniers instants de son septième long-métrage. Ce périple abracadabrant débutera sur une note on ne peut plus classique alors que Dom assemblera petit à petit une équipe de professionnels ayant tous un talent bien particulier, et nécessaire à la réussite de cette entreprise. La victime sera Robert Fischer Jr. (Cillian Murphy), le fils d’un magnat de l’industrie de l’énergie récemment décédé. Mais l’objectif ne sera pas ici de prendre quelque chose, mais plutôt d’implanter une pensée dans la tête de la personne ciblée dans le but de l’amener à démanteler l’empire de son paternel. Pour accomplir un tel exploit, Dom et son équipe devront créer une forte réponse émotionnelle dans le subconscient de cet homme hanté par un puissant souvenir de son enfance, comme l’était jadis un certain Charles Foster Kane. Le groupe devra alors immerger Robert dans un rêve pendant que ce dernier rêve qu’il est en train de rêver pour créer une telle illusion et ainsi étirer le temps de façon exponentielle. Mais comme cette pratique est désormais monnaie courante dans l’univers d’Inception, des personnages d’une telle importance auront pu subir un entrainement rigoureux afin de protéger leur esprit contre ce genre d’intrusions…

Ce qui fait la force de l’oeuvre de Christopher Nolan, c’est la façon dont ce dernier réussit à chaque fois à lier intrinsèquement toutes les facettes d’une même production dans un contexte où rien n’est vain, où aucune péripétie ne se produit sans raison ou simplement dans le but de rassasier le spectateur en émotions fortes à un intervalle régulier. Nous pensons, entre autres, aux diverses séquences d’action - d'une ingéniosité pour le moins ahurissante - servant avant tout les besoins narratifs et dramatiques de l’effort, et non l’inverse, pour lesquelles Nolan exploite absolument toutes les possibilités physiques de son univers. Le tout en réussissant miraculeusement à enraciner l’ensemble dans une matière demeurant tout ce qu’il y a de plus concrète. Même son de cloche en ce qui a trait à l’utilisation des effets numériques, vers lesquels le réalisateur ne se tourne toujours qu’en tout dernier recours. Ceux-ci n’auront évidemment jamais été autant mis de l’avant dans un film du cinéaste britannique, aidant ici autant à la matérialisation spectaculaire de ces labyrinthes imaginaires qu’à leur imminente destruction. Sur papier comme à l’écran, Nolan reste toujours en parfait équilibre sur cette fine ligne séparant la grande complexité du récit et la simplicité volontaire de ses rouages. L’auteur parvient d’autant plus à exposer les grandes lignes de son intrigue en n’abusant jamais des dialogues explicatifs, ce qui aurait pu être facilement le cas étant donné la nature du présent scénario. Inception se révèle également à bien des égards ce que nous aurions espéré que le fameux Avatar de James Cameron soit au bout du compte, notamment dans le rapport qu’il entretient entre la réalité et l’immersion dans la fiction - que le Britannique explore non pas qu’en fonction de l’espace, mais aussi du temps. Ce ne sera d’ailleurs pas un hasard si l’une des dernières mises en situation du film nous rappellera curieusement l’un des niveaux du jeu vidéo le plus populaire de la dernière année…

Mais si Nolan peut désormais être considéré comme l’un des auteurs les plus habiles et pertinents travaillant à Hollywood - et même dans le monde - en ce moment, une telle affirmation ne découle pas tant de sa capacité à transformer une séquence d’action en véritable pièce d’anthologie plus que de son obstination à toujours faire passer la psychologie de ses personnages et de son scénario avant toute autre considération. Le réalisateur réaffirme d’autant plus ici son intérêt pour plusieurs de ses thèmes de prédilection, telles la quête de rédemption et l’exploration de la mémoire, sujets autour desquels auront fini par tourner d’une manière ou d’une autre pratiquement tous ses films depuis Memento. Il en va de même pour ce qui est du rapport à la temporalité où, encore une fois, Nolan réussit à se surpasser en intégrant brillamment ses nombreuses allées et venues entre les différents espaces-temps de son récit à une trame narrative étonnamment linéaire. Ce dernier est évidemment appuyé à ce niveau par un montage phénoménal révélant le sens du rythme incomparable du cinéaste, auquel se fond la trame sonore tout aussi époustouflante d’Hans Zimmer qui, sauf pour quelques brefs instants, ponctue parfaitement l’effort du début à la fin. Le Britannique put également compter sur une distribution toute étoile, et surtout en très grande forme, pour l’épauler, renouant avec les Murphy, Caine et Watanabe tout en se payant quelques grosses pointures tels DiCaprio (dont l’année s’avère déjà stellaire avec sa participation au présent exercice et au remarquable Shutter Island de Scorsese), Cotillard, Page et Gordon-Levitt. Si nous pouvions croire que Nolan aurait atteint un certain plafond avec The Dark Knight, c’est avec un enthousiasme débordant que nous constatons que ce dernier n’a toujours pas dit son dernier mot, continuant de repousser les limites de son cinéma pour nous offrir - une fois de plus - son oeuvre la plus dense - et stimulante - à ce jour.
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Critique publiée le 16 juillet 2010.