
:: La première image (publiée sur 4chan, 2011)
Cette histoire débute avec une image. Elle montre une pièce vide, aux murs recouverts d’une hideuse tapisserie jaune. Quatre luminaires fluorescents surplombent une moquette défraîchie. La monotonie de cette salle inquiète, au point d’en devenir asphyxiante. Elle présage que, en dépit des apparences, ce lieu à l’éclairage aseptisé n’a rien d’ordinaire.
D’origine inconnue, ce cliché est partagé pour la première fois en 2011 dans le cafouillis des forums de 4chan. Coincé entre deux memes vulgaires, il n’ensorcèle personne et tombe dans l’oubli. Il faudra attendre huit ans pour qu’il ne ressurgisse, toujours sur 4chan mais accompagné cette fois-ci d’un descriptif :
If you're not careful and you noclip out of reality in the wrong areas, you'll end up in the Backrooms, where it's nothing but the stink of old moist carpet, the madness of mono-yellow, the endless background noise of fluorescent lights at maximum hum-buzz, and approximately six hundred million square miles of randomly segmented empty rooms to be trapped in
God save you if you hear something wandering around nearby, because it sure as hell has heard you [1]
Rédigées anonymement, ces deux phrases suffisent pour imposer une lecture déterminante à la photographie. Le décor qu’elle dépeint — qui rappelle celui d’un first-person shooter de première génération — se trouverait dans un monde parallèle, l’envers du nôtre. Quiconque bascule hors du réel risque d’aboutir dans ce labyrinthe d’une taille immensurable. Un enfer nommé « Backrooms ».
La légende qui accompagne désormais l’image va servir de coup d’envoi à une seconde, au sens mythologique du terme. Rapidement, les internautes s’enthousiasment pour ce concept d’univers qui se prolongerait à l’infini. L’attrait des Backrooms va diviser la communauté en deux camps, chacun étant motivé par une quête différente. D’un côté se trouvent une poignée de détectives qui espèrent repérer la source de la photo. Aussi séduisante soit-elle, l’hypothèse qu’elle proviendrait réellement des Backrooms ne peut convenir à ces amateur·ice·s de « médias perdus ». Pour l’instant, laissons-les enquêter. Iels reviendront plus loin dans ce récit.
Indépendamment de ces recherches, le deuxième groupe se donne pour mission de configurer les Backrooms. Une vaste fiction se développe au fil d’échanges virtuels. Des règles régissant ce macrocosme sont établies. L’une d’entre elles, par exemple, stipule qu’il est impossible de fuir cette dimension carcérale. En guise de Minotaure, le dédale accueille un bestiaire de créatures insolites. Ces entités sont savamment répertoriées dans les wikis dédiés aux Backrooms. Plus important encore, l’ajout de niveaux supérieurs au désert de murs jaunes. Cet environnement lugubre devient l’inévitable premier arrêt pour tout·e voyageur·se. Son inspection attentive permet ensuite de déboucher ailleurs. Tantôt angoissants, tantôt rigolos, les différents paliers ont généralement l’apparence de lieux familiers aux proportions démesurées. Le 33e étage est un centre d’achat titanesque, le 806e une école avec d’innombrables salles de classe. Empreint de mélancolie, le support visuel de ces entrées wiki popularise l’esthétique bourgeonnante des « espaces liminaux ».


:: Le 33e étage à l'état préliminaire // Le 33e étage en état de corosion
Qu’une simple image puisse inspirer une frénésie créatrice est en soi extraordinaire. Toutefois, le phénomène viral des Backrooms n’a rien d’inédit. Il rappelle le cas du Slender Man, ce croque-mitaine au parcours similaire, même si la comparaison doit être nuancée. D’abord, parce que l’identité du père de « Slendy » n’a jamais été un secret. L’autodénommé Victor Surge n’a aucunement imposé le moindre veto aux itérations subséquentes de son personnage. Cette filiation a pourtant cantonné l’humanoïde à ses premières apparitions en ligne. Les Backrooms, quant à elles, n’ont jamais eu à se plier à une perspective unique. Au contraire, elles ont été dès le départ le fruit d’une collectivité. Dans un ordre d’idées similaire, l’essence du Slender Man implique son lot de contraintes. Même le plus polymorphe des démons ne peut s’adapter à toutes les fantaisies. Autrement, il risque d’être complètement dénaturé. Grâce à leur structure, les Backrooms se veulent beaucoup plus accueillantes. Leur emboîtement infini de niveaux conjure toutes les subjectivités. Chacun·e y trouve l’occasion d’y bâtir un espace à l’image de ses souvenirs et de ses anxiétés. Un espace lié à ceux d’autrui par des voies secrètes, faisant des Backrooms la plus inclusive des creepypastas.Cette connexion entre l’intime et le partagé en vient alors à symboliser les interactions propres aux réseaux sociaux.
L’enracinement des Backrooms dans l’imaginaire contemporain découle également d’un contexte imprévisible, ayant pour effet de les « sur-actualiser ». Un an après leur émergence sur 4chan, la société s’est confinée. La pandémie de la COVID-19 a séparé les lieux publics de notre présence humaine. Inédite, cette expérience du vide a grandement validé l’univers des Backrooms. Difficile de ne pas reconnaître en ces édifices abandonnés l’un des niveaux figurant sur le wiki. Une impression confirmée sur Reddit, où certain·e·s membres suggèrent qu’iels ont chuté dans l’infâme labyrinthe. Des plaisanteries sans conséquence, qui témoignent néanmoins d’un changement majeur dans leur rapport à cette fiction tortueuse.
Suivant l’exemple du Slender Man avant elles, les Backrooms se disséminent à la grandeur du web et font ainsi l’objet de capsules produites par des Youtubeurs··se·s comme l’Américain Nick Crowley. Le site d’hébergement accueille simultanément une première vague de courts métrages s’inspirant directement de la photo originale. Il en va de même pour les adaptations de la creepypasta en jeu vidéo. Parmi les plus populaires, The Complex (2020) et Enter the Backrooms (2021) focalisent d’abord et avant tout sur l’exploration d’un territoire hostile. C’est dans ce tourbillon audiovisuel qu’un nom se démarque. Le 7 janvier 2022, une vidéo artisanale signée Kane Pixels fait son entrée sur YouTube. Un autre court sur les Backrooms ? Oui et non. Tous les éléments clés y figurent. Les murs jaunes, les couloirs qui s’étirent indéfiniment, une créature difforme. Même la prémisse est calquée sur les faux témoignages disponibles en ligne. Lors d’un tournage amateur, un caméraman chute dans l’inconnu. Côté originalité, on trouve déjà mieux. Sur le plan narratif, The Backrooms (Found Footage) (2022) tient de l’hommage consensuel. Le film, par sa mise en scène, laisse la communauté béate. Grâce à des effets visuels conçus avec le logiciel Blender, le travail de Pixels confère aux Backrooms un réalisme déconcertant. Le succès est instantané, encourageant Pixels à transformer son court en premier épisode d’une websérie. Portant sur une corporation qui exploite les Backrooms, il ne retient que l’essentiel de la mythologie participative. Les niveaux supérieurs disparaissent, tout comme la majorité de ses résident·e·s. Un choix qui divise, au point de susciter des inquiétudes bien fondées. Tranquillement, la perspective de Kane Pixels devient une référence hégémonique, commerciale. Elle impacte les créations de ses successeur·e·s, dont la plupart se conforment à un modèle établi. Orphelines, les Backrooms ont désormais un père adoptif, territorial.

:: The Backrooms (Found Footage) (2022) [Kane Pixels]
L’uniformisation de la creepypasta s’accompagne d’une vague d’essoufflement. Si l’œuvre de Pixels continue d’être adulée, sa source perd de son éclat. Ce phénomène s’explique par plusieurs facteurs connexes. La signature reconnaissable de Pixels les rend beaucoup moins malléables ; sa communauté perd de son agentivité. De plus, la surenchère de leur représentation les amène à être ridiculisées par un nombre croissant de parodies. Face à cette surabondance d’objets médiatiques, le vlogueur français Feldup en arrive au constat qu’Internet assiste probablement à la mort des Backrooms. Dans une vidéo somme produite en mars 2025, il prédit que le destin de l’univers fictif risque d’être identique à celui de plusieurs créations horrifiques virales. Son point de comparaison, sans surprise, est le Slender Man.
Dans sa tirade, Feldup ne mentionne pas le triste baptême cinématographique de l’homme sans visage. Navet honteux balancé sur les écrans en 2018, Slender Man de Sylvain White est aujourd’hui associé à un ultime clou dans le cercueil. Le film a ainsi anéanti le peu d’intérêt que la créature suscitait encore sur les forums. Son entrée dans la culture de masse l’a carrément anéanti. De là, une méfiance prévisible a suivi l’annonce de la collaboration entre Kane Pixels et les studios A24. Cette manchette laissait présager le pire des scénarios. Hollywood risquait de tout gâcher en fermant définitivement les portes du labyrinthe.
Un autre événement, complètement inattendu, pourrait causer un tort tout aussi grave. Tandis que l’avenir des Backrooms suscite d’importants débats, les détectives du web ne chôment pas. Leur longue enquête pour déterminer l’origine des Backrooms se conclut au cours du printemps 2024. « It’s over! », proclame Farrell McGuire sur YouTube. Il a raison, la source du cliché a bel et bien été repérée. Elle se trouvait depuis tout ce temps sur le site d’un magasin de loisirs au Wisconsin. Son propriétaire souhaitait recenser l’évolution des travaux en cours. La fameuse image montrait donc le pan d’une véritable arrière-boutique. Affaire classée, non pas sans priver la légende de son mystère fondateur, la confrontant à ses origines ennuyeuses dans un commerce d’Oshkosh. Cette histoire nous laisse à la croisée des chemins. La prochaine direction semble dépendre entièrement d’un long métrage. Backrooms (2026) de Kane Pixels (de son vrai nom Parsons) est un point de rencontre pour un groupe d’individus passionné·e·s. Résurrection ou mise à mort de leur création? Le film lui-même ne saurait apporter de réponse à cette question épineuse.
Il restera cependant toujours le souvenir de cette photographie qui, à l’aube du confinement, a libéré un corridor secret vers leur imaginaire.
[1] « Si tu ne fais pas attention et que tu noclip hors de la réalité au mauvais endroit, tu atterriras dans les Backrooms, où règnent l'odeur nauséabonde d'une vieille moquette humide, la folie d'un jaune monochrome, le bourdonnement incessant des néons à plein régime, et environ 600 millions de kilomètres carrés de pièces vides segmentées aléatoirement pour s'y faire piéger. Que Dieu vous garde si vous entendez quelque chose rôder aux alentours, car il vous a certainement entendu. » Traduction libre, Anonyme, 4chan, le 13 mai 2019.
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