CINÉMAS AUTOCHTONES 1 : Entre les esprits et la matière
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Raconter les pensionnats : À propos de Pour toi Flora

Par Marie-Eve Bradette

Le 26 mai 2022 était rendue disponible sur la plateforme Extra de Tou.tv la minisérie de fiction Pour toi Flora de la scénariste et réalisatrice kanien’kehá:ka Sonia Bonspille Boileau (Le Dep [2015], Rustic Oracle [2019]) et télédiffusée par Ici Radio Canada et APTN. La même journée, j’en visionnais chacun des épisodes, incapable d’interrompre le fil de cette histoire, de fermer l’ordinateur et de passer à autre chose. Ces lignes ont été écrites tout de suite, dans une sorte d’urgence, dans une volonté de partager avec d’autres ce récit.

Se déclinant en six parties de 43 minutes, Pour toi Flora raconte, sans fard, l’expérience du pensionnat d’Amos, un établissement destiné aux enfants autochtones, géré par le gouvernement fédéral et administré par les Oblats. Se déplaçant entre Montréal et l’Abitibi, l’on y suit la vie de deux protagonistes, Rémi, campé avec lumière et grande justesse par Marco Colin, et Flora, interprétée par l’exceptionnelle Dominique Pétin, à différents moments de leur vie. Les scènes du passé sont portées à l’écran, façonnant un récit complexe, mais celles-ci débordent l’expérience directe des deux personnages au pensionnat pour donner à voir les conséquences traumatiques que cet établissement a eu sur toute une famille. La juxtaposition des expériences, des subjectivités et des temporalités permet de saisir, avec nuance, l’histoire des pensionnats dans le contexte particulier du Québec — là où celle-ci tarde à s’inscrire dans les mentalités populaires malgré une prolifération de témoignages littéraires, les travaux de la Commission de vérité et de réconciliation, et une couverture médiatique récente à la suite de la re-découverte de tombes anonymes sur les sites d’anciens pensionnats.

À travers sa fiction, Sonia Bonspille Boileau a réussi quelque chose d’extraordinaire : une pluralisation des récits à propos de la douloureuse histoire des écoles résidentielles pour Autochtones au Québec. Par la mise en scène et la sérialité télévisuelle, la construction narrative, l’entrelacement des différents points de vue et des récits intimes, Pour toi Flora montre avec sensibilité et efficacité qu’il n’y a pas une histoire des pensionnats, mais bien des expériences plurielles, souvent modelées par des silences lourds et pérennes, et toutes ancrées dans des subjectivités qui donnent forme à cette histoire (et cette contemporanéité, il faut le souligner) encore trop peu entendue, écoutée. Ce sont tous les récits tantôt individuels et tantôt collectifs des survivant·e·s qui façonnent la mémoire des pensionnats, ce que traduit parfaitement la scénariste-réalisatrice avec Pour toi Flora. Le choix d'intégrer la relation que Rémi entretient avec la littérature à la narration hors-champs — par l’entremise du texte de son autobiographie qui se fait entendre comme en un écho à la place occupée par l'écriture durant son enfance passée au pensionnat — ancre quant à lui la voix des survivant·e·s. Ce choix pointe, d’une part, vers tous ces témoignages littéraires qui existent et, d’autre part, vers cette idée que les récits appartiennent à ceulles qui les ont vécus, et qu’iels en possèdent la souveraineté narrative. Le contraste entre la narration du personnage masculin de Rémi et la diégèse télévisuelle qui renvoie à l’expérience de la jeune sœur, Flora — c’est-à-dire à ce dont ne peut pas témoigner Rémi, aux trous laissés béants par son écriture autobiographique qui sert d’amorce à la narration télévisuelle —, donne à saisir la profondeur du legs des pensionnats et de ses expériences qui ne peuvent être conjuguées au singulier. Sonia Bonspille Boileau met en scène des voix dans toute leur diversité et leur complexité, et à travers elles se matérialisent des expériences transgénérationnelles.



 
Lorsque j’enseigne des textes littéraires à propos des pensionnats dans mes cours à l’université (parce que je suis avant tout professeure de littérature), je souligne toujours aux étudiant·e·s l’importance de la littérature et de l’art dans les processus de guérison — les doubles processus de guérison comme le soulignait la chercheuse métisse Jo-Ann Episkenew [1] lorsqu’elle réfléchissait aux possibilités des littératures autochtones pour guérir des traumatismes historiques, mais aussi pour que les descendant·e·s des premiers colons et colonisateurs puissent guérir des mythes et des biais inconscients à propos des Premiers Peuples. Mais je répète toujours aux étudiant·e·s qu’il ne faut pas oublier nos privilèges dans notre accès aux arts et littératures, et que les livres et les expositions dans des musées d’art, par exemple, ont une certaine limite quant à la portée qu’ils peuvent avoir sur un large public qui ne fréquente ni les librairies ni les musées — et donc que ces histoires doivent aussi être représentées au petit écran pour que toustes puissent les voir, les entendre.

C’est bien ce que peut accomplir cette série télé : rejoindre et toucher les gens directement dans leur salon. Dans une continuité avec sa réalisation percutante du long métrage de fiction Rustic Oracle, Sonia Bonspille Boileau a relevé le défi de porter des enjeux difficiles à l’écran. Elle a ainsi créé, avec Pour toi Flora, une œuvre belle, douce, sensible, éthique, pertinente et, surtout, essentielle. 


[1] Jo-Ann Episkenew, Taking Back Our Spirit (Winnipeg: University of Manitoba Press, 2009).

 

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Marie-Eve Bradette est professeure adjointe au département de littérature, théâtre et cinéma de l’université Laval et titulaire de la Chaire de leadership en enseignement des littératures autochtones au Québec. Ses recherches portent sur les littératures autochtones, en particulier les théories de la résurgence, la représentation des femmes autochtones et l’héritage des pensionnats. Elle est l’autrice de plusieurs articles publiés, entre autres, dans les revues Captures@nalyse et Voix Plurielles.

 

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Article publié le 17 août 2022.
 

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