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Backrooms (2026)
Kane Parsons

Kane Parsons : Les clés du labyrinthe

Par Simon Laperrière

Dans The Oldest View (2023-2024), une minisérie web de Kane Parsons, un explorateur urbain est obsédé par un immense escalier dissimulé sous un chêne. Son goût pour l’aventure le pousse bien évidemment à sillonner cette vertigineuse construction humaine. Téléphone en main, il narre en direct ses descentes vers les profondeurs. Son troisième périple le mène bizarrement à un centre d’achat abandonné, dont la structure lui rappelle « […] The Backrooms, from TikTok. » Ce renvoi appuyé peut tout aussi bien faire sourire que grincer des dents, Parsons citant explicitement l’univers auquel il doit sa renommée.

Triomphe inespéré au box-office, le premier long métrage de Parsons est voué à interpeller plusieurs niveaux de lecture contradictoires. Si les Backrooms sont suffisamment grandes pour accueillir la perspective de tout·te·s et chacun·e, cette cohabitation ne saurait générer la moindre harmonie. Pareille discorde s’explique par les différents enjeux culturels que Backrooms, qu’il le veuille ou non, soulève.

Aux yeux de l’initié·e, ceux du Youtubeur dans The Oldest View, l’œuvre pourrait relever de la victoire. D’abord pour Parsons lui-même, prodige repêché à l’âge de 17 ans par A24. En ce début d’été 2026, l’affiche de son film côtoie celle de Disclosure Day de Spielberg dans les multiplexes nord-américains. Son parcours tient désormais du rêve typiquement hollywoodien, un « successstory » qu’internet fait miroiter depuis toujours. Malgré l’indéniable talent du jeune cinéaste, certain·e·s critiques n’ont pas hésité à qualifier son exploit de symptôme d’une industrie machiste qui continue d’exclure les créatrices [1].

Il ne s’agit pas du seul point à nuancer autour de Backrooms, loin de là. Pour celleux ayant suivi l’évolution de la creepypasta depuis ses balbutiements en 2019, ce film représente une consécration majeure. Les studios A24 confirment que les récits chuchotés sur les forums ont le même potentiel que les scénarios d’une élite blasée. D’où cette fierté qui habite certain·e·s spectateur·ice·s découvrant enfin leur labyrinthe sur grand écran. Leur apport respectif à ce projet interactif est implicitement salué par Backrooms.

Cette célébration du folklore numérique n’est pas aussi festive qu’espérée. Comme mentionné dans notre prélude, la websérie de Parsons s’appuie sur la réappropriation empirique d’un univers participatif. Malgré quelques références aux idées d’autrui, le film prolonge essentiellement le règne despotique de l’artiste sur un territoire conquis. La longévité de son empire est d’ailleurs garantie par une suite en préparation. Kane Parsons risque de longtemps conserver son titre de maître des lieux.

Il n’en demeure pas moins que le réalisateur doit beaucoup trop à son héritage pour qu’il ne soit complètement ignoré, les qualités de son film étant inhérentes au matériau d’origine. Ses moments les plus forts reposent effectivement sur une compréhension remarquable de l’essence des Backrooms. La creepypasta inquiète en dépeignant un oppressant cauchemar du même, qui étouffe toute subjectivité. Cet enchaînement de pièces nues génère l’angoisse en confrontant l’esprit à des espaces à remplir. Lorsque Clark (Chiwetel Ejiofor) explore une première fois le labyrinthe aux murs jaunes, Parsons intensifie avec brio ce troublant sentiment d’impuissance. Son personnage est cadré au centre d’un environnement hostile, sa solitude provoquant le malaise. Les longs mouvements de caméra scrutent une architecture dont l’irrationalité se révèle peu à peu. Tout aussi remarquable est l’emploi du hors-champ, qui crée un suspense en pointant vers l’inconnu. Évoquant le roman culte House of Leaves de Mark Z. Danielewski, cette scène d’une fulgurante efficacité constitue un impressionnant retour aux sources. Son atmosphère claustrophobe rappelle pourquoi la première image des Backrooms a autant subjugué les internautes. Elle fait même regretter que l’entièreté du long métrage ne se résume pas à une longue errance, une expérimentation que Parsons lui-même a proposée en 2024 avec l’épisode « Backrooms ― Found Footage # 3 ».

L’esthétique liminale de sa web-série est somptueusement transposée au grand écran. Un coup de génie est qu’elle ne se limite pas qu’aux Backrooms, Parsons l’appliquant à l’ensemble de ses décors. La boutique de meubles de Clark, par exemple, s’avère si anodine qu’elle en paraît artificielle. Grâce à cette direction artistique soignée, une crainte diffuse plane constamment sur le récit. La mise en scène implore le labyrinthe. Peut-être même que Clark y est déjà.

Visuellement parlant, le baptême cinématographique de la creepypasta s’avère digne de ce nom. Figer cet univers dans une trame narrative appauvrit toutefois le long métrage. Au lieu d’exploiter le potentiel fantasmagorique des Backrooms, Kanes Parsons et son scénariste Will Soodik ont procédé à un aplanissement de leur mythologie. Leur prudence les a conduits à reléguer le dédale à une simple métaphore psychanalytique. Les Backrooms, dans cette version, incarnent littéralement les traumas de leurs prisonnier·ière·s. Scolaire, cette interprétation s’avère si banale qu’elle en devient lassante. La frustration est alors maintenue par des dialogues qui insistent lourdement sur ce sens précis, la majorité étant prononcée par une thérapeute (Renate Reinsve) au rôle strictement utilitaire. Non seulement Backrooms opte pour une voie facile, il atténue le mystère en dirigeant sa propre compréhension.

En 2018, Slender Man de Sylvain White a abattu le Slender Man. Les Backrooms courent le risque de connaître un destin similaire en ligne. Sa communauté pourrait laisser les clés du labyrinthe entre les mains de Parsons et, éventuellement, passer à une nouvelle obsession. Ce monde parallèle serait alors condamné à rétrécir drastiquement, sa superficie se conformant à une franchise supervisée par un auteur unique. Annoncer leur mort est néanmoins prématuré. Le film de Parsons a également la possibilité d’être une porte vers un macrocosme que chacun·e est libre de façonner à sa guise. Jamais les Backrooms ne cesseront d’être un monde ouvert.

 


[1] L’éditorial de BJ Colangelo sur cette question s’avère incontournable :
https://www.slashfilm.com/2181604/backrooms-obsession-future-horror-filmmaking-youtube-dudes/

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Critique publiée le 21 juin 2026.