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Disclosure Day (2026)
Steven Spielberg

Un vendredi soir au cinéma

Par Mathieu Li-Goyette

Il est presque 19 h un vendredi, soir de sortie en 70 mm de Disclosure Day, la salle est à moitié pleine. Le film marque pourtant le retour du maître vers la science-fiction, visiblement pour régler ses comptes 49 ans plus tard avec Close Encounters of the Third Kind (1977). Avant la silhouette de E.T. (1982) qui sert de logo à Amblin, les bandes-annonces du troisième Dune de Villeneuve et de l’Odyssey de Nolan défilent sur pellicule. C’est éloquent, car les deux font aujourd’hui partie de ses héritiers affirmés, des exemples d’auteurs démontrant leur sensibilité personnelle au cœur de la machine, mais dont le style brutal, calculateur, ne pourrait être plus éloigné de la naïveté curieuse de Spielberg. Comme de fait, aussitôt le film entamé, on retrouve cette curiosité dans les mouvements de caméra, les plans longs, étapistes, qui cadrent une situation avant de foncer droit vers le point où l’image est la plus expressive. L’aisance et la rapidité avec lesquelles cette mise en scène se déploie rappellent que cette curiosité n’est pas celle d’un voyeur, d’un sadique ou d’un technicien. Elle est celle d’un rêveur, un idéaliste souvent accusé de candeur, qui pense qu’il n’y a rien de plus beau que de filmer l’émotion d’une personne qui regarde et qui se laisse marquer par ce qu’elle voit. D’ailleurs, quand Spielberg confie le rôle de Lacombe à François Truffaut dans Close Encounters, il crée un personnage qui n’a pas besoin de justifier la fascination éprouvée par le personnage de Richard Dreyfuss, qui pourchasse les mêmes secrets, lesquels nous apparaissent tout à coup moins ridicules. L’un civil, l’autre scientifique, ils se comprennent sans parler la même langue aussi parce que Spielberg a fait le choix d’un cinéaste français qui, détestant son enfance dans l’après-guerre, avait décidé de dire haut et fort que le cinéma serait la chose à ses yeux la plus importante. La même pulsion pousse le personnage de Dreyfuss à laisser derrière lui sa famille à la fin de Close Encounters, une conclusion écrite par un auteur qui n’était pas encore papa et qu’il a lui-même fréquemment critiquée par la suite. Disclosure Day, enfin, est une réponse à cette passion qui fait tout abandonner, qui rend maniaque, obsédé, des extraterrestres comme du cinéma.

Daniel (Josh O’Connor) assiste à un match de lutte, habillé d’un accoutrement ordinaire qui ressemble à celui de Tom Cruise dans War of the Worlds (2005). Il empoigne fermement un sac à dos contenant des preuves de l’existence de créatures venues d’ailleurs pour nous visiter. Des agents l’entourent discrètement, cherchant à récupérer ses disques durs en échange de la vie de sa petite amie Jane (Eve Hewson), dans une scène clandestine qui rappelle l’introduction de Bridge of Spies (2015). Structurellement, c’est aussi The Post (2017), qui s’ouvre avec un journaliste bien au fait des secrets américains sur la guerre du Vietnam et qui prend la décision de faire fuiter l’information, car les gens ont le droit de savoir. Cette injonction a toujours été le versant institutionnel de cette fascination du regard chez Spielberg, droits de voir et de savoir se confondant dans des quêtes héroïques axées sur la déhiérarchisation de la vision ou, plutôt, sur l’élargissement du privilège et des responsabilités découlant d’avoir pu voir des artéfacts archéologiques, des dinosaures, des extraterrestres…

Dans Disclosure Day, cette passion pour le partage de la vision prend des proportions planétaires. Alors que le film nous plonge dans une actualité contemporaine où plane la menace d’une troisième guerre mondiale, le pari du « jour de la révélation » est qu’il permettra de réaliser collectivement que nous ne sommes pas seul·e·s. Le contexte dans lequel ces images ont été acquises par Daniel, ainsi que ce qu’elles montrent en matière de cruauté, s’avère cependant progressivement écarté d’un récit dont les engrenages s’émoussent en cours de route, assez consciemment, en privilégiant sa propre morale pacifiante et en utilisant finalement ces preuves comme un parfait McGuffin imaginé pour nous faire croire qu’il s’agit réellement d’un film sur les extraterrestres. Car si le récit de la traque entreprise par les hommes en noir du diabolique Noah (Colin Firth) donne au départ une structure de thriller fort agréable, rythmée par des courses-poursuites magnifiquement filmées et un jeu de chat et de souris qui rappelle les scènes de reconnaissance visuelle dans Minority Report (2002), le basculement du film dans une quête empathique menée par Margaret (Emily Blunt, dans son rôle le plus impressionnant) surprend certainement et floue la partie du public qui s’attendait à visiter l’intérieur de la soucoupe.

Il faut plutôt revenir au titre de Disclosure Day pour s’apercevoir qu’effectivement, c’est moins ce qui est révélé que l’acte même de la révélation et son acceptation qui sont au cœur du récit. Les personnages de Margaret, de Daniel, non moins que ceux qui les entourent et les traquent, sont habités par des souvenirs traumatiques, comme tout le monde, et c’est dans la porosité de ces souvenirs, dans la remémoration des parents disparus, que le film acquiert une spectralité qui le rapproche du conte bien davantage que de la science-fiction pure et dure. La révélation planétaire prescrite par le film se joue ainsi dans de multiples révélations intimes qui rendent les gens tendus, irascibles, intolérants, violents, suggérant qu’il suffirait peut-être seulement de s’avouer les choses, à soi et entre nous, pour commencer à aller mieux. Convaincu du pouvoir libérateur des récits, Spielberg est toutefois de plus en plus intimiste dans sa manière de le démontrer. Le moteur affectif de sa fascination s’est étendu au-delà du mythe (biblique, politique, conspirationniste) pour se distribuer chez tout un chacun, dans l’enfance et la vie privée, grâce à de petits obélisques de la taille d’un téléphone que les personnages s’échangent et qui leurs permettent de se projeter en autrui, répondre à leurs besoins enfouis et, ce faisant, mieux les comprendre.




:: Tyler Maxwell Renaud (jeune Daniel) // Delaney Anne Cuthbert (jeune Margaret) [Universal Pictures / Amblin Entertainment]


Lorsque Margaret arrive enfin à sa maison d’enfance reconstruite, fort semblable à celle de l’enfant curieux de Close Encounters, on se rappelle que le dernier film de Spielberg, The Fabelmans (2022), avait justement permis au cinéaste de reconstruire sa propre maison d’enfance afin d’y rejouer le drame familial de la séparation de ses parents. La démarche, thérapeutique comme l’était l’enfant d’A.I.(2001), devient ici un dispositif orchestré par Hugo (Colman Domingo), qui cherche à faire émerger chez Margaret un nouveau rôle extraordinaire, celui de prodiguer l’empathie universelle et de porter cette parole extraterrestre qui nous veut du bien. Elle et Daniel, Ève et Adam à leur manière de refonder le monde, sont là pour nous dire de faire attention aux autres, d’être attentifs à leurs émotions, de se méfier des vilains de WardeX/SpaceX ― Musk ne disait-il pas récemment que l’empathie était la plus grande faiblesse de l’Occident ? Comme c’est déjà tout ce que la mise en scène spielbergienne nous a enseigné au cours des cinquante dernières années, on comprend qu’ici toutes ces surfaces réfléchissantes, ces surcadres, ces vitres, ces visages qui se reflètent sur la lame d’un couteau, contre une publicité d’autobus, à travers nos téléphones, forment une myriade d’images qui nous communiquent comment leur surface ne pourrait faire deviner toute la mémoire souffrante qui les habite.

La solution que propose finalement Disclosure Day se trouve dans le partage de cette mémoire à travers les images, dans la synchronicité des êtres et des émotions, une simultanéité qui renvoie très explicitement à l’expérience d’être ensemble au cinéma, entouré∙e∙s d’inconnu∙e∙s qui partagent des images émotives. La semaine dernière, le nouveau rapport de fréquentation des salles au Québec a montré que le public est allé 39 % moins au cinéma l’année dernière qu’en 2019, donc avant la pandémie. Au printemps dernier, aux États-Unis, on rapportait que seulement 53 % des Américains étaient allés au cinéma au moins une fois dans la dernière année, et que les ventes de billets avaient chuté de 20 % par rapport à 2019. Or qui de mieux placé que le cinéaste le plus populaire de l’histoire pour constater cette désertion graduelle ? Pour s’apercevoir que l’attention astronomique qu’on lui accordait autrefois s’est (légèrement) dissipée et que, systémiquement, quelque chose du médium s’est effectivement dispersé dans l’omniprésence d’écrans qui n’ont pratiquement plus aucune dette à son égard ? La comparaison qui s’impose avec le succès parallèle de Backrooms (Kane Parsons, 2026), issu de l’écosystème viral de YouTube, tombe à point nommé.

Dans cette salle à moitié pleine un vendredi soir, face au nouveau film fringant mais crépusculaire d’un cinéaste maintenant âgé de 79 ans, c’était Opening Day, le moment de convergence dont Disclosure Day nous parle à mots couverts, venus d’un autre monde où les salles combles seraient à nouveau fréquentes et joyeuses. Spielberg a bien compris, depuis Close Encounters, les limites émotionnelles que représentait cette volonté de fuir par la force de l’imagination. Il semble avoir aussi confirmé depuis Fabelmans que son désir de raconter des histoires, depuis tout ce temps, cherchait moins à s’épargner la vie à tout prix qu’à espérer secrètement des réconciliations autour d’un écran illuminé. En cela, Spielberg n’a jamais arrêté de penser que le cinéma pouvait sauver le monde, à condition de s’y rendre, de s’y asseoir, de regarder, d’écouter.

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Critique publiée le 15 juin 2026.