
|
Analyse symbolique Clint Enns |
|
Observations préliminaires Stephen Broomer |
Dans les années 1960, de très nombreux·euses jeunes nord-américain·e·s se sont mis·es à soupçonner qu’ont leur avait donné une éducation qui les préparait à une vie qui ne leur convenait pas. Depuis les campus universitaires jusqu’aux banlieues, la société de consommation moderne a commencé à montrer sa conformité sous un jour bien laid. Alors, les jeunes sont parti·e·s à la quête d’autres formes d’agrément, et les ont trouvées dans les ouvrages didactiques et de développement personnel de l’époque. Paul Goodman a demandé quel genre de société pouvait espérer de voir ses enfants grandir avec intégrité lorsque les possibilités d’emploi, de vie publique et de communauté étaient si étriquées. Norman O. Brown parlait de la civilisation comme d’une longue histoire de répression, d’une guerre menée entre le soi officiel et les énergies refoulées et enfouies. Dans l’œuvre d’Arthur Janov, il reste quelque blessure originelle sous le calme coutumier de la civilisation. Côtoyant ces livres, et souvent dans les mêmes ouvrages, se trouvait la littérature pratique d’une contreculture qui planifiait une sortie : la série de revues The Whole Earth Catalog, des guides d’agriculture biologique, des manuels sur la fabrication d’abris, des instructions à l’intention de coopératives alimentaires, des plans de dômes géodésiques, des pages consacrées au compostage, au pain, à la pratique sage-femme, aux presses à imprimer, aux outils manuels, aux plantes comestibles et au chauffage solaire. Les ouvrages didactiques de ces années-là confirmaient à leurs lecteur·trice·s que leurs vies avaient été instruites de travers dès le départ.
Le mouvement de retour à la terre était un déplacement de la ville à la campagne, de l’appartement à la ferme, mais c’était aussi un mouvement migratoire vers une autre forme de pédagogie. Les manuels et les ouvrages de développement personnel arrivaient dans les mêmes sacs à dos. Growing Up Absurd de Goodman, Love’s Body de Brown, Operating Manual for Spaceship Earth de R. Buckminster Fuller, les recettes ronéotypées de pain à grains entiers, les guides de jardinage biologique, tout cela appartenait à un programme scolaire à moitié terminé. Ses adeptes abordaient la terre par l’entremise de pages imprimées afin d’acquérir des connaissances qui auraient dû leur être transmises en héritage. Des jeunes formé·e·s par des institutions comptaient sur ces livres, ces catalogues, ces diagrammes et ces guides pour réapprivoiser d’anciens savoir-faire et, ainsi, tenter de retrouver le Paradis sur terre. Ces jeunes apprenaient comment manger et comment bâtir et comment ensemencer et, du même coup, comment guérir, et toucher, et aimer, comment élever des enfants à l’extérieur des structures qui les avaient éduqué·e·s.
Le film expérimental Everything Everywhere Again Alive de Keith Lock, sorti en 1975, appartient à cette culture d’autoapprentissage. Ce n’est ni un film éducatif ni un journal intime filmé de la vie communautaire, bien qu’il ait été, trop souvent, décrit comme un journal intime. Il est facile d’arriver à ce raccourci parce que le film raconte le séjour de Lock à la commune de Buck Lake, présenté chronologiquement, et parce qu’il observe la preuve des jours qui passent : l’agriculture, la cuisine, les curieuses cérémonies par lesquelles les résident·e·s de la commune avaient bâti leur colonie. Mais un journal intime retrace le parcours d’un individu à travers le temps, alors que l’œuvre de Lock s’intéresse davantage à la manière dont le temps façonne l’individu. Ses mots dactylographiés, ses cercles perforés, ses points, ses coins de cadre numérotés, ses arrêts sur image, ses couleurs perturbées, ses fragments de parole ne sont pas des gestes modernistes décoratifs déposés sur une vision domestique. Ces éléments font partie intégrante de la constitution didactique du film. Dans Everything…, Buck Lake devient un terrain de perception rééduquée. Le film de Lock nous présente les saisons et les cycles temporels loin de l’heure de pointe ; il nous offre la vie sur ces terres comme une pratique spirituelle. C’est moins un journal intime qu’un carnet de notes qui répond à The Whole Earth Catalog comme un modèle de vie différente : Lock y trace la voie par laquelle vivre autrement pourrait être envisagé de l’intérieur. Le film enseigne l’attention et, en ce sens, il incarne l’espoir qu’une vie peut être remodelée en apprenant à lire le monde de nouveau.
Ce qui suit est une taxinomie et une analyse des symboles tirés du film de Lock. Ces images ont été imprimées dans l’œuvre grâce au procédé de la composition optique et, en tant que telles, ne devraient pas être mal interprétées comme étant des marques égarées ou accidentelles, mais bien comme étant des signes de transgression de la figure du journal intime ou du film de famille, des gestes qui permettent de distinguer le film en tant qu’œuvre de création artistique originale à part entière. Cela signifie également que ces images ont été ajoutées a posteriori, que Lock a réfléchi aux séquences et organisé ces images imposées comme des repères de ce qu’il avait vécu, une œuvre-guide, une force clarificatrice ou un contrepoint à l’action montrée à l’écran. Il est possible qu’elles ressemblent, de temps en temps, à des marques sur une ébauche, comme des traits au crayon gras destinés à être effacés, mais elles sont toujours placées avec précision et vigueur. En ce sens, elles tiennent davantage des griffonnages sur les panneaux des vagabond·e·s, gravés dans un arbre, ou tracés à la craie sur l’acier, pour signaler les possibilités et les dangers aux compagnons et compagnes de route qui les suivraient. Ce que Lock a fait s’apparente davantage à l’esprit des ouvrages didactiques de l’époque, des almanachs, des connaissances pratiques, qu’à ce qu’un journal intime aurait pu permettre, même si ses interférences visuelles décoratives, l’extraordinaire précision de ses prises de vue, et ses méditations lyriques sur les saisons ancrent fermement Everything Everywhere Again Alive dans les fondements de l’art.
*

Une introduction au titre du film grâce à la poésie. À Buck Lake, le printemps est arrivé et tout est vivant de nouveau — tout est en train de renaître, tout est en train de pousser. C’est une œuvre sérieuse qui promet de ne pas se prendre trop au sérieux.

Le cycle lunaire se répète sur le cadre qui marque la noirceur et la lumière. Le lent travail du début du printemps. Verser la sève, porter les seaux, et prendre soin d’un monde revigoré — un labeur qui appartient à un cycle plus vaste.
|
|
|
|
|
|
|
|

Selon Keith Lock :
L’un des symboles que j’ai utilisés dans ce film est un petit cercle, la lettre « o », tapée à la dactylo. Je l’ai choisi parce que, en tant que zéro, il symbolise le rien, le néant. En tant que cercle, il symbolise aussi le cycle des saisons, et l’idée de complétude et de totalité.
Le cercle est présent partout, point récurrent au centre du cadre. Le cercle peut représenter tant le zéro que l’éternité, comme l’Ouroboros, révolution infinie de destruction et de renaissance. C’est une marque modeste, presque négligeable. En tant que cercle, le symbole se replie sur lui-même, suggérant la récurrence : le passage des saisons, l’achèvement des cycles, une forme de plénitude. C’est aussi un point de mire, une ancre méditative. L’œil s’arrête au centre de l’écran. En tant que tel, le « o » fonctionne moins comme un symbole à décoder et davantage comme une forme de médiation, une façon de concentrer notre attention.
Le cercle représente aussi le cinéaste, réduit en un point, l’impression du cinéaste. Plus loin dans le film, nous voyons celui-ci tenir une Bolex qui se reflète dans un petit miroir à main circulaire, au centre du cadre.
Les champs de couleurs viennent interrompre le film avec une même insistance. Comme le film a été tourné sur une Bolex, chaque prise de vue était restreinte à une durée de 30 secondes. Les blocs de couleur pure apparaissent dans les brèches, les intervalles entre les événements filmés. C’est en cela que le film s’inspire du Dào Dé Jīng [Tao Te Ching]. Présence et absence deviennent des conditions mutuellement déterminantes. Si les images documentaires sont des événements, les monochromes sont les respirations entre ceux-ci.

Un key code aléatoire procure une structure. Un fermier local est figé par un arrêt sur image. Le sujet n’est pas seulement capturé par la caméra, mais bien par le bout de pellicule lui-même.

Les lettres, les nombres, et les symboles mathématiques abstraits dans les coins de l’écran ne sont pas simplement des symboles, ils représentent des systèmes complets. Alors que nous assistons à l’installation de la nouvelle fondation d’une maison, nous découvrons ces symboles qui jettent les fondements de nouvelles formes de pensée. Recommencer n’est pas uniquement un acte physique, c’est aussi conceptuel. Un réétalonnage au niveau de la pensée. Si les vieilles structures de pensée ne tiennent plus, alors de nouvelles doivent être assemblées à partir de leurs plus petites unités. Un manuel pour reconstruire le monde à partir de ses codes de base les plus élémentaires, et des instructions étape par étape pour reconstruire sa vie.

La poésie de l’abstraction :
1
Marcher sur du granit rose.
c̄
S’accroupir et déposer des bleuets dans un panier.
ε
Ciel bleu. La chaleur du soleil. Le soleil me chauffe le dos.
+
S’asseoir sur un rocher pour se reposer.
Lorsque chacun de ces symboles pivote autour du centre, une forme plus familière est révélée.

o x o
Vent et Arbres
Des dessins de plantes à la craie sont entrecoupés de scènes de jardinage ; ces images suggèrent que le cinéaste est investi d’une conscience de soi, un contraste entre la vitalité de l’organisme vivant comparativement à son enregistrement filmé ; les illustrations prennent encore leurs distances de l’image par un degré de plus. L’approche de Lock renforce ces distances croissantes, depuis la représentation des plantes sur le tissu jusqu’à l’expérience empirique des soins accordés à ces plantes, jusqu’à l’acte de les enregistrer, et plus loin encore, jusqu’à l’acte de les illustrer.
|
Utilisée dans la médecine traditionnelle et, comme herbe, dans la cuisine, malgré son amertume. Associée historiquement à la protection et à la conjuration des mauvais esprits.
Rhubarbe [Rheum Rhabarbarum] Principalement cultivée pour ses tiges feuillues comestibles et aigres, qu’on utilise dans les tartes, les confitures et les desserts.
Laitue [Lactuca Sativa] Un légume vert feuillu incontournable, apprécié partout dans le monde pour sa saveur discrète.
Betterave [Beta Vulgaris subsp. Vulgaris] Cultivée tant pour sa racine comestible que pour ses feuilles depuis des milliers d’années.
Épinards [Spinacia Oleracea] Un légume vert feuillu nutritif, riche en vitamines et minéraux. |
|
|

Une superposition d’un monde qu’on a fait pivoter autour de son centre, le « o ». L’horizon planté d’arbres de Buck Lake est entièrement pivoté de 90 degrés, puis de 90 degrés à nouveau, tournant l’image complètement sens dessus dessous — ou est-elle plutôt à l’endroit ? Lock s’amuse avec la symétrie de l’image, soulevant l’incertitude quant à la véritable limite des arbres et à sa réflexion. Laquelle est laquelle ? De nouveau, ceci résonne avec le thème privilégié par Lock, celui de la distance entre l’expérience empirique et l’inscription de celle-ci. Cet horizon est une autre ouverture participative, une occasion pour les spectateur·trice·s d’explorer leur propre subjectivité, la limite des arbres prenant des allures de test de Rorschach.
|
|
|
Antenne (dessus) :
Condensateur variable (à droite) :
Bobine d’induction (à gauche) :
Ground (bas) :
|

Comme l’explique Keith Lock :
Le thème du « tout » et du « rien » est au cœur du film. Nous y voyons des porcs s’accoupler, suivis d’un domino vide, suivi d’un domino marqué d’un seul point. Le porc qui lèche le cul de la chèvre ne fait aucune différence entre la merde et la nourriture. Tout est de la nourriture.
Cette citation nous montre que Lock est un optimiste. S’il ne l’était pas, il aurait peut-être plutôt dit que tout est de la merde.

Un morceau du key code. Celui-ci n’était pas isolé dans une impression par étapes, mais apparaît sur une bobine associée au centre-ville.

Keith Lock, à propos de l’amour :
— Je m’étais rendu à Buck Lake avec certaines des personnes qui vivaient dans la maison de la rue Roxborough. J’avais été complètement fasciné par l’endroit lui-même et par la possibilité de créer une nouvelle société fondée sur l’amour, les libertés individuelles, le respect mutuel et la vie à proximité de la nature.
— Il n’y a jamais eu de manifeste et on n’a jamais tenté d’en discuter ou de définir la chose ; on savait simplement qui on était et ce qui nous importait — l’absence de possessions, l’amour, le partage, le travail physique honnête et le désir de rester près de la nature.
— Je ne sais pas trop comment le fait de tomber en amour pourrait avoir influencé les films que j’ai réalisés, ou la révolution à Buck Lake, mais il est possible que cette influence fût profonde.
— « Maman, la question n’est pas de savoir qui tu aimes, mais de savoir que tu aimes. »

Un segment qui entrelace une partie des key codes.
|
|
|
Petite boîte noire. |

Chaque image est une réalité encadrée. Les crochets sont superposés à l’image, attirant l’attention sur les cadrages de Lock, de façon à ressembler aux lignes de cadrage qu’on trouve communément dans l’oculaire de visée d’une caméra. On nous rappelle qu’il n’est pas possible de tout montrer, laissant planer cette question évidente : qu’est-ce qui est à l’intérieur du cadre et qu’est-ce qui demeure à l’extérieur de celui-ci ?
|
|
Alors que le côté documentaire du film pourrait suggérer le cinéma-vérité, le réalisateur et sa caméra restent au cœur du film. Comme le « o » aperçu plus tôt, le cinéaste se tient au centre du film. Sa subjectivité est toujours présente ; qu’elle soit reconnue ou non, il est impossible de l’ignorer. L’idée que la caméra est objective est un mythe.

Une déclaration qui tient potentiellement trois significations dans le contexte. Elle pourrait refléter l’état du réalisateur lui-même, la fin d’une bobine de pellicule, ou une réalité vécue… une maison détruite par un incendie, et remplacée par quelque chose de neuf.

La fin proposée par Lock suggère que tout, partout, est un cycle sans fin. Le film se termine sur une invitation… à rembobiner, à recommencer, à réexaminer nos fondations, à remettre en question nos vieux idéaux à l’aune de la réalité, à mettre à l’épreuve le cycle lui-même, à demander si retourner à la terre nous libère du cercle vicieux, ou en crée de nouveaux.
Traduction : Claire Valade
Images extraites de Everything Everywhere Again Alive © Keith Lock, 1975
*
Stephen Broomer est cinéaste, conservateur et historien du cinéma. Il est le fondateur de Black Zero, un label de distribution dédié au cinéma d'avant-garde canadien et qui compte Everything Everywhere Again Alive parmi ses premières sorties.
Clint Enns est un artiste visuel, écrivain et commissaire vivant à Tiohtià:ke / Montréal.
![]() |
envoyer par courriel |
| imprimer | Tweet |
