
Le premier intertitre l’annonce. « It is spring. » C’est le printemps et la nature s’éveille lentement. Raquettes aux pieds, chaudières en main, un homme marche dans la neige. Il s’apprête à aller récolter la sève circulant dans les arbres qui sentent, eux aussi, que l’hiver est terminé. Tout, partout, est à nouveau vivant. À l’écran, de courtes phrases se succèdent sans se presser. « The winds are warming. The snow is melting. The rivers are warming. The creatures are stirring. » Comme une suite d’images simples, allant à l’essentiel pour décrire l’instant où une saison bascule vers l’autre. Qu’est-ce que cela veut dire, d’être à l’écoute du monde ? Comment s’affine et s’articule ce contact avec le réel ? Comment le cinéma peut-il le restituer et l’amplifier ? Voilà les questions qui bourdonnent et bouillonnent, sous la surface frémissante du superbe Everything Everywhere Again Alive de Keith Lock — dans lequel les expérimentations formelles se font l’expression d’un retour aux sources et à la terre.
Tourné à Buck Lake, dans une petite commune au nord de Toronto, le film de Lock constitue à n’en pas douter un parfait artéfact de la contreculture hippie des années 1970 ; un documentaire sur des jeunes à cheveux longs portant des chemises à carreaux qui élèvent des cochons et construisent des granges au milieu du bois, en marge d’une société à laquelle ils tentent de se soustraire. Il pourrait, fort aisément, ne s’agir que de cela. Everything Everywhere Again Alive serait alors une curiosité intéressante, un instantané à demi effacé d’une époque révolue que l’on regarde avec un mélange de fascination et de nostalgie. Il y a, bien sûr, un peu de cela aussi. On ne peut pas, après tout, séparer totalement l’œuvre de son contexte de création. Mais le résultat final paraît beaucoup trop vibrant, beaucoup trop vivant pour se résumer à cette dimension. Il partage avec son sujet sa nature cyclique, sa perpétuelle capacité de renouvellement. Everything Everywhere Again Alive se déploie à l’écran à la manière d’un écosystème. Sa sincère vitalité cache une foisonnante complexité. Les éléments, à travers les liens les unissant les uns aux autres, forment une toile éternellement changeante.
Peut-être que le cinéma de Lock n’est pas tout à fait de son temps, non plus. Les repères esthétiques les plus évidents renvoient aux productions de l’ONF des décennies précédentes, bien plus qu’aux codes du cinéma expérimental tel que pratiqué par ses contemporains. Lock est un descendant du cinéma direct, mais aussi des techniques d’animation privilégiées par des pionniers comme Norman McLaren. En ce sens, son travail peut déjà paraître « daté » selon les critères de 1975. Voilà qui confère au film une qualité intemporelle, particulièrement pertinente dans la mesure où elle témoigne d’une sensibilité plus artisanale qu’avant-gardiste à proprement parler. La démarche de Lock s’inscrit moins dans une recherche de nouveauté que dans une volonté de manipuler concrètement la matière, de jouer avec le film comme on plonge les mains dans la terre. Il s’agit d’un cinéma en prise directe avec lui-même, mais aussi au diapason du rapport au réel qu’il dépeint. Il construit un présent immuable, ancré dans le passage du temps alors même qu’il semble à l’abri de celui-ci.
Il faut dire que les images possèdent ici une qualité élémentaire, de par leur sobriété rustique. Quelqu’un plonge dans un lac pour s’y baigner, un chien en sort et se secoue. On coupe le bois, on allume un feu. Le vent caresse une fleur. Il sèche les vêtements étendus sur une branche d’arbre. La caméra capte. Elle regarde. On dirait qu’elle cherche à s’en tenir à cela, qu’elle essaie d’oublier le bruit ambiant. Elle fait le point. Elle s’émerveille sans s’exciter, rejetant l’agitation. La narration pose des mots sur les choses qu’elle voit : un avion, un poisson. Elle semble se demander comment on en est venu à les nommer. N’est-il pas étrange, après tout, qu’un son en vienne à désigner une réalité ? Que l’entendement humain possède cette capacité d’abstraction, qui lui permet de transformer la matière en idée avant de ramener l’idée vers la matière ? L’acide, comme dirait l’autre, vient de kicker in. Lock filme l’écorce d’un arbre comme s’il cherchait à percevoir, par-delà cette surface, la palpitation primordiale à l’œuvre. Sa caméra est en harmonie avec la vibration du monde.


[Keith Lock]
Voilà pourquoi la mise en scène de Lock ne s’arrête pas à ces images familières d’une nature transcendante. Parce que le flot de la pensée demeure impossible à contrôler. Des flashs de couleur ponctuent le montage : ruptures et intrusions, ainsi qu’illuminations. Les perforations de la pellicule apparaissent à l’écran, comme autant de rappels que la caméra existe. Un point, au milieu du cadre, devient l’expression d’une volonté de concentrer son attention. Un carré, tracé à même l’image, tente de cerner l’action. Des dessins abstraits, composés d’une multitude de flèches, essaient de reproduire le mouvement de la nature, les cycles et les systèmes ; et donc les idées se bousculent dans notre tête au rythme du film qui est rapide et saccadé mais calme et contemplatif, foncièrement contradictoire et par conséquent cohérent. Le son témoigne de cette agitation, l’articule et l’incarne par son intermittence tranquillement frénétique. Tout le film est construit autour de cette tension, entre l’entendement subjectif de l’objectif et la matérialité du monde. La voix du narrateur est méthodique, presque mécanique. « Suddenly feeling afraid. » Nous ne sommes jamais à l’abri du ressac viscéral de telles émotions, remontant à la surface pour troubler la paix.
Puis, finalement, l’hiver revient. La nature s’endort à nouveau. Une bête est mourante. On devra l’enterrer. « The door can't be shut and everywhere it is cold. » L’effervescence des molécules d’énergie va ralentir, puis s’arrêter complètement. Pas de vie sans mort, pas de mort sans vie. Le film est circulaire, car il ne peut faire autrement. Il recommencera. Everything Everywhere Again Alive. Comme une marée. Avant de se conclure, il est traversé par une ultime réflexion. « Just before burned out, new. » Pas de début sans fin, pas de fin sans début. Mais peut-être que les deux points se touchent, à travers ce repli du temps sur soi. Comme ces paysages sens dessus dessous que Lock filme à l’envers puis à l’endroit comme pour abolir l’idée même d’un axe. Ce n’est pas un retournement, semble-t-il nous dire. C’est une ronde, un ballet. Le film se termine sur une mention : « Rewind film. » On a déjà envie de le revoir, de le revivre. On ne le regarde pas. On l’habite.
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