VOL. 5 NO. 23
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« A Pessimist is Never Disappointed » : Images d’une saison confinée

Par Simon Laperrière

1. Sophie

Les images que je retiendrai du confinement de 2020 ne sont pas a priori cinématographiques. Bien que j’aie vu un nombre considérable de films au cours de cette période incertaine, je dois admettre qu’ils provoquaient en moi un certain malaise. Ces longs métrages, dénichés sur Netflix ou commandés en ligne, renvoyaient systématiquement à ce que plusieurs ont appelé « le monde d’avant ». Peu importe leur sujet ou leur année de production, ils nourrissaient mes angoisses en insistant sur la perte récente de certains privilèges. Les nombreuses scènes de taverne dans Contes de la folie ordinaire (1981) me rappelaient que l’accès à ces établissements m’était interdit. J’ai également réagi avec violence à un plan de Devil’s Advocate (1997) montrant Keanu Reeves complètement seul dans les rues de New York. Le parallèle avec ma propre situation me semblait trop évident pour être ignoré. Ne trouvant plus réconfort du côté du cinéma, il a fallu que je pose mon regard ailleurs.

Suivant divers vlogueurs depuis plusieurs années, j’étais rassuré de découvrir que la majorité poursuivait leurs activités malgré la pandémie. Quelle ne fut pas ma joie de retrouver « Todd in the Shadows » fidèle au poste, à maugréer contre la musique populaire. En temps normaux, ces personnalités du Web occupent un rôle mineur dans mes habitudes de visionnement. Elles accompagnent mon repas du midi, mes heures de procrastination et certaines de mes insomnies. En plus de me gaver d’informations triviales, ces capsules me procurent un plaisir éphémère qui s’estompe une fois l’enregistrement terminé. Mon rapport à ces vidéos amateurs a grandement changé lors du confinement. En ces temps difficiles, elles se dotaient d’une portée insoupçonnée m’ayant été d’un grand secours. Alors que le cinéma semblait figé dans une époque révolue, les vlogs représentaient une source inédite d’actualité. À leur manière, ils me confirmaient que le monde continuait de tourner. Ils ont également transformé ma routine en la ponctuant de rendez-vous hebdomadaires. Les journées, enfin, n’étaient plus les mêmes. Chaque vendredi, j’assistait à une session de « Kitchen Disco » animée par la chanteuse britannique Sophie Ellis-Bextor. Vêtue de ses plus belles robes, l’artiste accueillait ses admirateurs dans sa propre salle à manger où, entourée de ses enfants en bas âge, elle interprétait ses plus grands succès. La diva était réjouissante à voir, alternant constamment entre son rôle de pop star et celui de mère. Dans un tout autre registre, la longue enquête menée par la chaîne 4ème Œil Corporation sur l’imposture de l’écrivain Stéphane Bourgoin a réussi à me faire oublier la COVID-19. Il en va de même pour le jeune vlogueur français Feldup, dont les chroniques sur les côtés sombres du Web m’ont réellement captivé.

Le cinéphile puriste en moi aurait pu pleurnicher sur un certain appauvrissement de mon paysage audiovisuel. Un gros plan d’un internaute face à sa webcam n’a certainement pas l’élégance d’un travelling chez Scorsese. Or, cette part d’amateurisme inhérente au contenu de YouTube symbolisait avant tout une part de survivance. Le plus mortel des virus n’allait pas faire obstacle à l’ingéniosité des vidéastes. Même Godard l’a démontré en acceptant de se prêter au jeu de l’entretien sur Instagram. Durant la fermeture des salles, Internet a su proposer une alternative vivante, teintée d’une lueur d’espoir.

 

2. Fay

Parmi les créations découvertes lors des derniers mois, celle m’ayant le plus marqué ne comporte qu’une seule image. Inintéressante parce que convenue, elle montre le couloir d’un appartement typiquement montréalais plongé dans la pénombre. Je n’y ai, pour tout dire, jamais porté la moindre attention. Pourtant, je l’ai côtoyée pendant plusieurs semaines. Elle apparaissait sur l’écran de mon Iphone chaque fois que j’entamais un nouvel épisode du podcast narratif Celle qui me regarde la nuit. Ensuite, je l’oubliais en fermant mes paupières.

Diffusé entre avril et juin, ce triomphe d’artisanat a su capturer les inquiétudes propres à la durée du confinement. Ce journal d’une doctorante a reflété nos tracas domestiques en maintenant une forte impression de synchronicité. Brouillant les frontières entre réel et fiction, sa narratrice commentait en direct l’évolution de la pandémie au Québec. Comme nous, la dénommée Fay en venait alors à suivre les points de presse de François Legault. Telle une compagne de fortune, le poids de son isolement accompagnait le nôtre au gré des jours. Pour quiconque se prêtait au jeu, l’effet d’immersion était remarquable. Au point de nous faire croire aux fantômes.

Celle qui me regarde la nuit doit son indéniable efficacité à une longue tradition du fantastique. Comme le veut la règle, cette série fait basculer un quotidien familier vers l’indicible. La peur ici a peu à voir avec la COVID. Elle est avant tout question de décor, un lieu intime devenant méconnaissable suite à l’apparition d’un spectre. Au moment précis où notre logis devait nous protéger de l’extérieur, l’éventualité de sa hantise suffisait pour semer la panique. Surtout si celle-ci se manifeste par des incidents violents qui surgissent à la faveur de la nuit.

Certes, l’intrigue de cette balado s’embourbe dans quelques clichés et son dénouement, bien que logique, n’est pas entièrement satisfaisant. Ces faiblesses ne nuisent en rien à la réussite de cette initiative née de circonstances fortuites. Armée d’un seul micro, sa conceptrice a saisi le moment pour produire un « conte de confinement » aussi claustrophobique que prenant. Le tout porté par une voix douce qui ose arpenter l’invisible pour sonder ses mystères.

 

3. Ellie

Deux grands récits ont marqué l’année 2020. Le premier porte sur la contagion d’un virus mortel à l’échelle planétaire. Le second aborde sensiblement le même thème, mais diffère en situant son action plusieurs années après l’Apocalypse. Dressant respectivement un portrait sinistre de la nature humaine, ils se complètent en aboutissant au même constat : notre extinction ne sera pas causée par un cataclysme ; il est futile de craindre la maladie ou encore l’invasion de morts-vivants ; malgré l’ampleur des pertes, nous réussissons immanquablement à surmonter les pires catastrophes ; nous produisons des remèdes pour nous soigner et fortifions nos villes pour nous défendre ; aucune tempête de sable n’empêchera Mad Max de sillonner le désert; quand sonnera l’heure de son anéantissement, l’humanité n’aura qu’elle-même à blâmer ; bien que nous possédions les moyens pour garantir notre survie, nous sommes voués à nous autodétruire; ou encore : parce que nous ignorons comment vivre ensemble, nous succomberons fatalement à notre xénophobie, à notre cupidité ainsi qu’à notre égoïsme.

The Last of Us Part II n’est pas à proprement parler un jeu de zombie. La créature n’y occupe qu’un rôle périphérique, en servant de leitmotiv à d’impeccables séquences d’action. Comme dans le premier épisode de la série, elle se fait plus rare lors du dernier acte narratif. Une fois la conclusion entamée, elle a déjà quitté la scène. Son absence se remarque à peine tellement on a l’esprit occupé. Tandis que défile le générique de fin, on dépose la manette les mains sales.

La méga-production des studios Naughty Dog a polarisé ses joueurs pour des raisons tantôt risibles (l’homosexualité de son héroïne), tantôt fondées (une violence souvent complaisante). Son plus grand délit consiste peut-être à subvertir notre rapport au personnage jouable. The Last of Us Part II commet un interdit vidéoludique en nous obligeant à incarner un être méprisable. Pire encore, il s’agit d’une protagoniste pour laquelle nous avons naguère éprouvé de l’empathie. En révélant son vrai visage, Ellie en vient à nous trahir. Nous ne reconnaissons plus en cette femme amorale l’adolescente espiègle et courageuse qu’elle a été.

Dénuée de toute vertu, sa quête de vengeance ne sert qu’à nourrir un orgueil démesuré. Au lieu de mener une vie tranquille auprès de sa compagne, elle s’engouffre dans un cycle infernal de gestes condamnables. Ellie, à la manière d’un yakuza de Takashi Miike, refuse de concevoir que le meurtre ne lui apportera jamais la moindre satisfaction. Elle nous entraine ainsi dans un immense malaise, pour la simple raison qu’il faut la suivre dans son délire pour que le jeu puisse progresser. Et ce dernier, par un détournement que nous garderons secret, nous confronte de plein fouet aux conséquences graves de nos actions. Contrairement à n’importe quelle superproduction à grand déploiement, comme celles d’Ubisoft qui massacrent l’Histoire sans arrière-pensée, on ne tue pas que des pantins anonymes dans Last of Us Part II. On abat plutôt avec froideur des individus qui s’aiment en rêvant d’un monde meilleur. Des femmes et des hommes qu’Ellie, l’immunisée, pourrait sauver. À condition, bien sûr, de pouvoir échapper à elle-même.

Rarement un jeu vidéo, du moins un créé par une major, nous a fait ressentir l’expérience du regret avec autant d’ardeur. D’où cette finale déchirante qui nous abandonne à une triste croisée des chemins. Sans surprise, le jeu laisse présager les différentes voies qu’une inévitable suite pourrait prendre. Il est néanmoins permis de croire qu’Ellie n’y figurera pas. Un choix qui, bien qu’il enflammerait plusieurs fans, n’en demeure pas moins thématiquement cohérent. Ce « last of us » n’est pas forcément elle, mais assurément l’un d’entre nous. En explorant le destin d’un différent groupe de rescapés, un troisième opus ferait encore une fois écho aux incertitudes et aux peurs qui ne cessent de nous accabler.

 

4. Mary Mary

Elle sait très peu de choses, outre qu’elle s’appelle Mary. Comme nous, elle est confinée dans ce qu’elle croit être la maison de ses parents. Contrairement à nous, elle l’est depuis beaucoup plus longtemps. Le 9 juillet 2016, elle met en ligne la première entrée d’un journal de bord, un curieux projet intitulé « HiImMaryMary ». La jeune femme y explique qu’elle s’est réveillée prisonnière de sa résidence familiale depuis maintenant une semaine. Impossible de déverrouiller les portes, ni d’ouvrir les fenêtres. Avec une caméra pour seule compagnie, elle dévoue ses journées à chercher un sens à son triste sort.

Les choses se compliquent la nuit, alors que Mary subit les attaques d’esprits malfaisants. Au fil des années, elle réussit péniblement à prendre contrôle des lieux. Pour ce faire, elle doit analyser son environnement afin de saisir une logique qui la dépasse.

Sa dernière vidéo apparaît sur YouTube le 31 mai 2020. Enfin sereine, elle y remercie celles et ceux qui l’ont soutenue à travers ses multiples épreuves. Ayant résolu l’énigme de sa captivité, Mary est enfin libre de partir à la conquête du monde. Elle rappelle à son auditoire qu’elle ne l’abandonnera pas. Si un individu se retrouve enfermé dans sa maison, il n’a qu’à l’appeler pour qu’elle vienne à son secours. Mary tourne ensuite l’objectif vers elle et prononce ses adieux.

Au revoir, Mary.

Bon courage.

Nous en aurons besoin.

 

 

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Article publié le 27 novembre 2020.
 

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