
(© Courtney Montour)
Si le roller derby sert de toile de fond à Rising Through the Fray, le long métrage documentaire de la réalisatrice Courtney Montour traite en fin de compte de femmes autochtones qui s’unissent au-delà des frontières, renouent avec leur identité et se taillent une place dans un monde qui les ignore trop souvent. En suivant Indigenous Rising, la première équipe de roller derby sans frontières, le film explore comment la représentation peut favoriser le sentiment d’appartenance, tant sur la piste que hors de celle-ci. Nous avons discuté avec Montour de ses débuts en tant que réalisatrice de long métrage, de l’importance d’établir une relation de confiance avec ses intervenants dans la réalisation de documentaires et des raisons pour lesquelles l’essence du film va bien au-delà des victoires et des défaites sportives.
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Shantae Gibson : Avez-vous déjà pratiqué le roller derby ?
Courtney Montour : Non, je n’ai jamais pratiqué le roller derby moi-même ! [Rires]. Je suis simplement une grande admiratrice qui vit à Montréal. Et je suis originaire de Kahnawà:ke, qui se trouve juste à côté. Nous avons une communauté de roller derby vraiment incroyable ici même, en ville et je suis ce sport depuis des années ; c’est tout bonnement un sport extraordinaire. Le roller derby oppose deux équipes de cinq joueuses sur une piste plate, en patins à roulettes. Dans chaque équipe, il y a une joueuse, la « jammeuse », qui doit se frayer un chemin à travers les bloqueuses de l’équipe adverse pour marquer des points. C’est un sport très athlétique et extrêmement amusant à regarder. C’est incroyable de voir toute cette autonomisation féminine sur la piste.
SG : À quel moment dans le documentaire vous êtes-vous rendu compte qu’il ne s’agissait pas vraiment d’un documentaire sportif ?
CM : Rising Through the Fray s’inspire d’Indigenous Rising, la première équipe « sans frontières » de ce sport. Cette équipe était constituée de femmes autochtones du monde entier lors de ses débuts à la Coupe du monde de 2018 à Manchester, au Royaume-Uni. Pour moi, c’était incroyable de savoir qu’il existait une équipe entièrement composée de femmes autochtones de différentes nations, réunies pour remettre en question les concepts d’États, de pays et de provinces. J’ai découvert l’existence de cette équipe à Kahnawà:ke, grâce à notre journal local, The Eastern Door, car une joueuse de notre communauté en faisait partie à l’époque. En tant que fervente adepte du roller derby, voir cette équipe se former a été une véritable révolution. Je voulais donc simplement que davantage de gens sachent ce que fait Indigenous Rising. J’avais le sentiment que cela allait bien au-delà du roller derby.
SG : En quoi le fait de passer tout ce temps avec l’équipe a-t-il contribué à redéfinir votre propre compréhension de la notion de nation et de communauté ?
CM : Je pense que le temps passé avec l’équipe m’a vraiment fait prendre conscience de l’importance de la représentation et du rassemblement de la communauté autochtone. Après avoir appris que l’équipe serait inaugurée lors de la Coupe du monde de 2018, je les ai contactées immédiatement pour voir si nous pouvions entamer une conversation, si elles étaient intéressées à participer à un documentaire. Je suis allée les rencontrer au RollerCon à Las Vegas en 2018. Le RollerCon est un rassemblement annuel, probablement le plus grand de la communauté du roller derby. J’y suis allée sans caméra pour faire connaissance, et ça a été une étape vraiment importante du processus. Passer du temps ensemble pour apprendre à se connaître, pour se faire une idée les unes des autres et comprendre quelles pourraient être les possibilités de ce documentaire, c’est vraiment là que l’enthousiasme a véritablement commencé. J’ai pu voir l’équipe mener différentes discussions au RollerCon, participer à des ateliers et à des séances où l’on voyait à peine les prémices de ce que signifie « sans frontières » dans le roller derby. À quoi cette représentation pourrait-elle ressembler lorsqu’on dépasse les frontières des États, des provinces et des pays ?
SG : Avez-vous tout de suite remarqué que la passion des gens s’exprimait d’elle-même ? Comment s’est déroulée la procédure de sélection au sein de l’équipe ?
CM : Trouver ou choisir les protagonistes principales de Rising Through the Fray a vraiment été un processus évolutif. Tout a commencé avec Sour Cherry, une Soto Ojibwée vivant à Edmonton. Sour Cherry fait partie des membres fondatrices de l’équipe qui ont participé à la Coupe du monde de 2018. Je tenais à ce qu’elle fasse partie du documentaire, car elle est là depuis les débuts et qu’elle vit au Canada. C’est une pionnière. J’ai donc trouvé cela extraordinaire et j’ai voulu mettre en lumière cette force et cette expérience qu’elle a apportée à ce sport dans ce pays. Quant aux autres participantes du documentaire, je tiens à souligner l’importance d’Indigenous Rising et le caractère crucial de cette représentation au sein de la culture dominante. Je me suis concentrée sur les récits de joueuses qui se sentaient déconnectées de leurs communautés et de leur identité, sur ce que cela signifiait pour elles de faire partie de cette équipe, et sur la façon dont cela les a aidées à réconcilier ces liens transnationaux. Par ailleurs, le projet a beaucoup évolué au fil du temps, ce qui m’a finalement amenée à rencontrer Crispy et Hawaiian Blaze, les autres protagonistes du film.



:: Cripsy // Hawaiian Blaze // À gauche, Sour Cherry dans Rising Through the Fray (2025)
SG : Lorsque vous dirigez ces entrevues, vous abordez des moments émotionnels très forts et marquants, comme l’adoption, le renouement avec ses racines… Comment avez-vous déterminé où tracer la limite pour éviter d’entrer dans une dynamique trop extractiviste face à votre sujet ?
CM : C’est un aspect extrêmement important à garder à l’esprit quand on filme des documentaires, car cela peut en effet virer à l’exploitation assez rapidement. Ce projet a toujours eu pour objectif de laisser Indigenous Rising et les coéquipières partager leurs histoires comme elles le souhaitaient. Il y a eu de nombreuses discussions avant le tournage. De nombreuses journées, de nombreuses heures passées à discuter de leurs problèmes personnels, de leurs histoires et des expériences qui leur tenaient à cœur, et à comprendre dans quelle mesure elles se sentaient à l’aise de partager cela devant la caméra. Vous savez, aucune d’entre elles n’avait jamais participé à un documentaire auparavant. Il s’agissait donc de ne pas précipiter le processus. Nous avons discuté de tout ce qui apparaît dans le film. Nous avons parlé de tout cela à l’avance. Il n’y a pas eu de questions surprises. Nous avons pris notre temps, même lorsque nous nous asseyions pour les entrevues, afin de bâtir cette relation et cette confiance pour qu’elles se sentent libres de s’exprimer comme elles l’ont fait. Et qu’elles puissent le faire au rythme qu’elles le souhaitaient.
SG : Il y a eu des moments où j’étais émue en les écoutant raconter leurs histoires. Je me suis tellement identifiée à ce récit d’outsider… Pensez-vous que l’intrigue ou l’essence même de l’histoire aurait eu un impact différent si elles n’avaient pas gagné, ou si elles avaient remporté plus de victoires que de défaites lors des championnats ?
CM : Comme je n’ai jamais imaginé que j’allais faire un documentaire sportif, il ne s’agissait pas de porter attention aux victoires et aux défaites, ni de suivre les matchs et les tournois du début à la fin. Il s’agissait plutôt de montrer comment une communauté se fait dans chacun de ces lieux. Ainsi, dans Rising Through the Fray, nous assistons à trois tournois distincts. Et ce qui est également unique, c’est que nous montrons trois tournois inauguraux. On assiste ainsi à cette transformation et à cette évolution au sein du roller derby. On découvre d’abord l’équipe de la Louisiane, au moment où elle se reforme pour la première fois après la pandémie de COVID-19 et une pause d’environ trois ans. Et, vous savez, notre équipe de tournage les a accompagnées dès ce premier moment où elles se retrouvaient pour leur premier entraînement, lorsqu’elles accueillaient de nouvelles coéquipières dans l’équipe. Nous avons pu vivre ce parcours avec elles et arriver au bout du chemin, où nous avons pu constater leur progression en tant qu’équipe et voir à quel point il est important pour elles d’être toutes ensemble et de pouvoir assister au premier tournoi « No Borders Derby » aux côtés des autres équipes de nations sans frontières.
SG : Vous avez mené des entrevues très approfondies, ce qui témoigne de votre capacité à établir une relation authentique avec vos participantes. Il s’agit notamment de votre premier long métrage documentaire : qu’est-ce qui vous a posé le plus de défis et quelles leçons façonneront votre prochain film ?
CM : Lors de la réalisation de ce long métrage documentaire, nous avons dû faire face à des défis qui échappaient à notre contrôle, comme la COVID-19. Cela a considérablement perturbé notre calendrier. En effet, dans le roller derby, tout est autofinancé, tout est fait par nous-mêmes. Le sport a donc dû être complètement interrompu pendant plusieurs années. Et pendant cette période, nous n’avons pas tourné, car nous ne savions pas quand l’équipe et le sport reprendraient. Cela a constitué un défi, d’autant plus que certaines coéquipières d’Indigenous Rising ont pris leur retraite pendant cette période. C’est pourquoi nous avons également dû trouver de nouvelles coéquipières pour participer au documentaire. Je pense que l’un des défis les plus importants a consisté à maintenir ces relations et cette communication au fil des années.


SG : Comment faites-vous pour rester fidèle au récit personnel sans vous laisser distraire par toutes les nouvelles informations que vous recevez ?
CM : Je pense qu’il est indispensable de travailler avec une équipe à l’écoute et de garder la même équipe tout au long du projet. J’ai collaboré avec Kristen Brown, ma directrice de la photographie, et Gaëlle Komar, notre preneuse de son, qui sont toutes deux incroyablement talentueuses. Elles se sont vraiment investies dans le projet. Je pense que c’est également essentiel que chacun ait le sentiment d’avoir son mot à dire dans le processus créatif. J’ai pris le temps d’organiser de nombreuses réunions de planification et de préproduction avec l’équipe afin que tout le monde connaisse l’histoire d’Indigenous Rising et celle de nos protagonistes principaux, pour que nous puissions aborder ces lieux avec amour et bienveillance, et prendre le temps nécessaire avec elles. Je pense qu’un autre élément qui guide mon travail consiste à ralentir le rythme des tournages. Lorsque les participantes ne se sentent pas pressées, elles sont plus à l’aise pour s’exprimer et savent que leur histoire sera respectée. On arrive avec une liste de plans et tous les facteurs clés qu’on souhaite filmer, et ce n’est pas grave. On peut aussi tourner ces séquences un autre jour. Le plus important, c’est de prendre des nouvelles les unes des autres, de l’équipe de tournage, de l’équipe en général — comment ça va pour tout le monde ? Et il en allait de même au quotidien pendant le tournage. Nous sentions qu’il était temps de poser la caméra et de partager un repas ensemble. Tout n’est pas destiné au public, et c’était là aussi un autre principe directeur. Il était vraiment important de montrer le film à l’équipe avant qu’il ne soit terminé, afin qu’elle puisse donner son avis sur les montages préliminaires. Elles savaient ce qui allait être diffusé et à quoi ressemblerait le film achevé. C’est vraiment important. Quand ce dialogue s’étend sur toute la durée du processus, il y a moins de surprises. Elles ont une meilleure idée et une meilleure compréhension de ce qu’elles s’apprêtent à voir à l’écran, parce qu’on en a discuté tout au long du chemin.
Cela dit, je pense que c’est toujours tentant de se laisser distraire. Une fois qu’on se retrouve dans la salle de montage d’un film, il faut faire ces choix : quels moments inclure et lesquels laisser sur la table de montage. C’est un peu difficile pour le moment. Mais j’avais une monteuse extraordinaire, Catherine Legault. Je m’asseyais avec elle dans la salle et, encore une fois, ce qui nous ancrait, ce n’était pas un documentaire sportif sur les histoires personnelles de Sour Cherry, Hawaiian Blaze et Crispy. Je voulais que cela fasse le lien avec la raison pour laquelle Indigenous Rising est si important. J’ai toujours voulu ramener le tout en lien avec l’équipe.
SG : Qu’est-ce que vous espérez que les jeunes Autochtones et les non-Autochtones retiennent après avoir vu ce documentaire ?
CM : Il y a deux versants à cette réponse. Pour les communautés autochtones qui regardent Indigenous Rising dans Rising Through the Fray, je voulais qu’elles se voient représentées à l’écran, afin que les jeunes femmes autochtones puissent se dire : « Ouah, je peux faire partie d’une équipe comme celle-là ! », et qu’elles s’efforcent d’y parvenir. Maintenant qu’Indigenous Rising existe, il y a des jeunes qui font leur entrée dans ce sport, alors qu’il y a 20 ans on n’y retrouvait que des adultes. Ainsi, aujourd’hui, de jeunes Autochtones peuvent grandir en pratiquant ce sport et voir des modèles à suivre au sein de cette équipe, comme Sour Cherry, Hawaiian Blaze et Crispy. C’est incroyable. Quant au public allochtone qui assiste aux projections, il est interpellé par cette histoire, car ces aspirations à être vues, entendues et représentées dans la société dominante sont vraiment universelles et aident les gens à ne pas se sentir isolés. En tant qu’équipe, Indigenous Rising montre des voies pour y parvenir, des voies qui vont bien au-delà du roller derby.

Rising Through the Fray est maintenant disponible en streaming sur CBC Gem. Pour connaître les prochaines projections et consulter le calendrier des festivals, visitez le site Web officiel du film.
Traduit de l'anglais par Mathieu Li-Goyette
Toutes les images, gracieuseté de © Nish Media
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Shantae Gibson est une cinéaste, productrice et professionnelle de la communication basée à Montréal, forte d'une expérience dans le développement, la production, le marketing et l'engagement des publics liés au documentaire. Son travail englobe le développement de projets, la mobilisation communautaire et des initiatives de storytelling dans les domaines du cinéma et des médias. Elle a à cœur de créer des récits porteurs de sens qui trouvent un écho auprès de publics variés.
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