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:: Mitch Davis (à droite) et son ami, le directeur de la photographie Karim Hussain au milieu des années 1990 (coll. Mitch Davis)
Mitch Davis devait quitter à 18h15 pour l’avant-première du nouveau Evil Dead au Cinéma Banque Scotia. On s’était donné rendez-vous à 16h dans un café du coin, alors j’étais convaincu qu’on aurait une bonne marge de manœuvre. Mais c’était sans compter sur la volubilité légendaire de cet ardent bonimenteur et maître de cérémonie de Fantasia, qui ne cesse d’enchaîner les perles de sagesse cinéphilique. Deux heures durant, nous avons discuté de films, de cinéastes, de nos coups de cœur de la programmation ; nous avons effectué une percée éclairante dans l’histoire du Festival, mais aussi dans l’histoire personnelle d’un des membres les plus proéminents, qui se livre avec la même candeur rafraîchissante dont il fait montre quand il discute de sa nouvelle trouvaille. C’est un voyage au cœur des choses qu’il me propose, le récit d’un homme passionné qui raconte un Festival de passionné·e·s qui attire depuis 30 ans un public de fanatiques irréductibles. Au menu, souvenirs colorés de rencontres mémorables, anecdotes inattendues, incluant l’origine des fameux miaulements d’avant projection, mais surtout le plaisir intrinsèque de s’enthousiasmer ensemble pour cet art populaire qui nous anime, qui nous transcende, qui nous investit depuis toujours, malgré les affres de la dépression et de la dépendance : le cinéma de genre.
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Olivier Thibodeau : Comment est-ce que Fantasia a commencé pour toi ? La légende raconte que tu n’étais qu’un simple spectateur au début, avec Karim [Hussain] et Julien [Fonfrède].
Mitch Davis : On vivait au festival en 1996. Et Julien aidait déjà à écrire les notes de programme, je crois, parce que Karim et moi, on l’a rencontré là-bas. On vivait au festival, on discutait tout le temps avec Pierre [Corbeil], Martin [Sauvageau] et André [Dubois]. C’était surréaliste pour nous parce qu’Internet était à ses débuts. Il y avait des endroits du genre Usenet, mais nulle part où regarder des films. Si tu voulais regarder un clip de 32 secondes sur Internet, ça prenait toute la journée à télécharger et l’image sautait tout le temps.
OT : Oui, je me souviens bien de l’époque des forums en ligne.
MD : Ce n’était pas du tout comme aujourd'hui. À l'époque, on était choqués de voir qu'il y avait autant de gens qui connaissaient les films qu'on connaissait. La Nouvelle Vague hongkongaise jouait dans tous les grands festivals du Canada, à Vancouver, à Toronto, mais à Montréal, on ne présentait jamais ces films-là au Festival des films du monde (FFM) ni au Festival du nouveau cinéma (FNC). Pour une raison quelconque, c'était un angle mort collectif. On échangeait des cassettes avec d’autres gens qu’on rencontrait à travers les fanzines pour pouvoir voir ces films. Parfois, on allait au Chinatown louer des LaserDiscs de Hong Kong sans sous-titres, et c’était tout. On les regardait juste pour le langage visuel. Mais aller au cinéma Impérial et voir tous ces gens qui connaissaient Tsui Hark, Ringo Lam et John Woo ? C’était vraiment la chose la plus bizarre, la plus surréaliste et la plus incroyable, parce qu’on n’avait aucune idée qu’il y avait autant de gens qui connaissaient tout ça. On n’arrivait même pas à convaincre la plupart de nos amis de regarder ces films avec nous, alors c’était tout simplement incroyable. Et on a vraiment adoré discuter avec Pierre et Martin.
C’est Martin que je connaissais le plus. Martin était quelqu’un avec qui j’échangeais des cassettes, donc j’étais constamment en contact avec lui. Et à mesure que les choses se mettaient en place, il me tenait au courant de ce qui allait se passer à Fantasia. Je n’en croyais pas mes oreilles. C’était tout un mois à l’Impérial ! Comment ça allait se passer ? C’était un douzième de l’année consacré à des films que même mes amis ne voulaient pas regarder avec moi. Est-ce que les gens allaient venir ? Est-ce qu’on allait être juste une trentaine ? Je n’avais vraiment aucune idée de ce que ça allait donner. Mais j’étais vraiment excité à l’idée.
OT : Est-ce qu’il y avait beaucoup de monde à la première édition ?
MD : La première projection, c’était My Father Is a Hero [1995], le film de Jet Li, et c’était plein. 940 personnes, la file faisait le tour du bloc ! À l’Impérial, le baromètre, c’était toujours de savoir si la file se rendrait jusqu’au Sam the Record Man. Ça voulait dire que c’était plein. Je passais le long de la file en me disant : « Shit! Untold Story [1993] est plein. C’est qui, ces gens-là ? » C’était incroyable. Et ça a duré tout un mois ! À la fin du festival, on avait beaucoup discuté avec Pierre, Martin et André. Ils étaient contents des succès du festival, et ils ont décidé de continuer, pas seulement avec une programmation asiatique, mais comme un événement qui proposerait des films de genre internationaux des 12 à 18 derniers mois.


:: Fantasia au cinéma Impérial (1997) (© Fantasia)
OT : C’est donc d’eux qu’est venue l’idée d’élargir le festival ?
MD : Oh, ça venait à 100 % d’eux. Et puis ils nous ont demandé si on voulait les rejoindre et s’en occuper. Karim et moi, on n’en revenait pas.
OT : Tu peux nous parler des premières années du festival ?
MD : Eh bien, d’abord, le plus incroyable, c’est qu’on nous ait donné ce poste-là, à Karim et moi.
OT : C’étaient quoi vos rôles au début ?
MD : Codirecteurs de la programmation internationale. Et dans notre milieu, « international » voulait dire tout ce qui ne venait pas d’Asie.
OT : C’est quand même un festival axé sur l’Asie, après tout.
MD : C’est vrai. Au début, c’était exclusivement asiatique. Et ce qui est remarquable, c’est que, pendant les deux premières années, tout ce que les médias montréalais n’arrêtaient pas de demander, c’était : « Est-ce que Montréal a besoin d’un autre festival de films ? » C’était le sujet principal des reportages. C’est comme ça que les gens en parlaient, parce qu’on avait déjà plusieurs bons festivals de cinéma, c’est vrai, mais ces films-là n’étaient pas présentés dans ces festivals.
OT : S’il y a du monde à un festival, c’est qu’il a sa raison d’être, non ?
MD : Oui. Et il y avait tellement de cinéastes importants dont les films n’étaient jamais présentés à Montréal. Karim et moi, on s’échangeait des cassettes et on regardait toutes sortes de choses ; les copies pirates semblaient être le seul moyen de voir ces films. À cette époque, la plupart de nos films préférés n’étaient pas distribués ici, ou s’ils l’étaient, c’était un an plus tard, remontés, avec une nouvelle bande sonore, et souvent doublés. Alors, pouvoir les voir sur grand écran avec une foule de fans, c’était juste miraculeux.
OT : Et vous aviez l’air d’avoir l’œil pour le talent. Vous avez présenté les premiers films de Paco Plaza, par exemple, bien avant Rec [2007].
MD : On a projeté Abuelitos [1999], l’un de ses premiers courts métrages, avant même qu’il ait pu réaliser son premier long métrage. Il nous a envoyé un courriel quand il a obtenu le financement pour son premier long métrage ; on a été parmi les premiers à qui il l’a annoncé. Il était tellement excité. Ça s’appelait El Segundo nombre [2002].
Tu sais, Adam Wingard a aussi présenté son premier long métrage chez nous, un film qui s’appelait Home Sick [2007]. C'était son premier film. Il y avait un acteur super intéressant dans la distribution. C'était peut-être Bill Moseley.
OT : Oui, c’était lui ! Avec la mallette pleine de lames de rasoir.
MD : Malheureusement, Adam n’a pas pu venir cette fois-là ; on aurait pu l’avoir alors qu’il était encore super jeune. La première fois qu’il est venu, c’était quand on a présenté Pop Skull [2007], quelques années plus tard. On avait organisé une mini-rétrospective [NDLR : avec A Horrible Way to Die (2010) et What Fun We Were Having (2011)].

:: Abuelitos (Paco Plaza, 1999) [Gonzalo De Castro Fraga]

:: Home Sick (Adam Wingard, 2007) [Katz Brothers / Horizon Productions / Synapse Films]
OT : Et comment tu trouvais ces gars-là ?
MD : Souvent, on recevait des soumissions. Les gens nous envoyaient leurs films. Mais tu dois te rappeler qu’on était en 1997. Il y avait très, très peu de festivals de genre dans le monde. En Europe, Avoriaz venait de mourir, mais il y avait Sitges, il y avait Bruxelles. En Amérique du Nord, par contre, il n’y en avait pratiquement pas. Il y avait la section de minuit [midnight strand] au Festival international de San Francisco ou Midnight Madness à Toronto.
OT : Donc, d’une certaine façon, c’est vous qui avez lancé les choses.
MD : Bien, il y avait eu le Festival international du cinéma fantastique de Montréal pendant deux ans [NDLR : 1992-1993], mais c’était vraiment très centré sur Montréal. Ils ne faisaient venir que quelques personnes. Ils n’avaient aucune couverture médiatique en dehors de la ville. Alors, en 1997, la première année où Karim et moi on s’occupait activement de Fantasia, Pierre nous a donné le budget pour faire venir des journalistes. On a fait venir le rédacteur en chef de Fangoria, on a fait venir Chas Balun. C’était un écrivain qu’on adorait tous. On a aussi fait venir Michael Gingold, Harvey Fenton, Jay Slater, un paquet de critiques qu’on adorait pour être sûrs d’avoir une couverture médiatique. En 1997, tout le monde nous couvrait : le magazine Darkside, Fangoria, Starburst, Diabolik, qui appartenait à Jay Slater à l’époque, Shivers… Beaucoup de ces revues n’existent plus aujourd’hui, mais elles étaient très populaires à l’époque. Tout le monde faisait des entrées de journal, comme des carnets de bord. C’étaient des articles de 12 pages qui paraissaient super bien. Tout le monde en entendait parler et voulait en faire partie, alors les gens commençaient à nous contacter et à nous envoyer des choses. Puis, tous les cinéastes qui venaient en parlaient à leurs amis pour leur dire que c’était une expérience incroyable, en disant : « Les programmateurs sont motivés, ils s’y connaissent, et ils vont rendre justice à ton film. Si tu participes à leur festival, tu peux leur faire confiance. »
OT : Vous vous êtes bâti une bonne réputation.
MD : Oui, mais ça s’est passé tellement vite qu’on a continué à avoir le syndrome de l’imposteur pendant des années. Comment c’était même possible ? La deuxième année, j’ai eu une longue conversation au téléphone avec Christopher Lee. C’était incroyable. Rien que d’entendre sa voix, c’était incroyable. Grâce à William Lustig, on avait pu mettre la main sur une copie d’archives de The Devil Rides Out [1968] tout droit d’Elstree, et je voulais l’inviter. Il aurait été notre premier prix de carrière. Il était très gentil, et il voulait vraiment venir, mais il détestait prendre l’avion. Il était très grand et il avait mal au dos à cette époque-là. Et il m’a dit la chose la plus inattendue du monde : lui et sa femme adoreraient se joindre à nous ; la seule chose qu’il demandait, c’était qu’on l’emmène en Concorde ! La classe affaires, c’était la demande qu’on redoutait le plus parce que ça coûtait une fortune. Mais le Concorde ? On n’aurait jamais imaginé que quelqu’un nous demanderait ça.
Richard Stanley n’exigeait pas la classe affaires ni rien de tout ça. Même Russell Mulcahy n’a pas exigé la classe affaires. Et il avait tourné des films pour des gros studios. Mais la classe économique lui suffisait. Ils savaient qu’on était une bande de jeunes du milieu des fanzines.
OT : C’était juste un petit festival avec une ambiance familiale.
MD : Ça a été comme ça pendant des années ; c’est comme ça que les gens nous voyaient. Alors, personne ne faisait sa diva, personne n’était capricieux. On était connus pour être le festival qui faisait ressortir le meilleur des gens difficiles. C’est comme quand Andrzej Zulawski est venu en 2013. C’était aussi quelqu’un que j’étais nerveux de rencontrer. C’était l’une de ces personnes, comme Ken Russell, qu’on ne voyait jamais normalement à un événement. Il allait même rarement aux festivals majeurs.
Il avait un film intitulé Dark Matter [jamais produit] au Marché Frontières, et il y avait une chance qu’il vienne. À travers son producteur, j’avais proposé de lui remettre un prix de carrière. Et il m’a demandé spécifiquement ce que je voulais projeter le soir de la remise de prix. Et j’ai tout de suite pensé : « Ne dis surtout pas Possession [1981] ! » Même s’il avait l’air d’apprécier la fascination des jeunes pour ce film, j’avais l’impression que je devais lui proposer quelque chose qui lui montrerait qu’on connaissait notre métier. Alors j’ai dit : « J’aimerais projeter Szamanka [1996] », et Marcin était impressionné. Il en a parlé à Zulawski, puis il m’a confié que « Andrzej était très content de ça ». On a aussi joué L’amour braque [1985].
OT : Oui. Je les ai vus tous les deux cette année-là.

:: L'amour braque (Andrzej Zulawski, 1985) [Sara Films]

:: Szamanka (Andrzej Zulawski, 1996) [Alhena Films / Canal +]
MD : Tout avait été organisé par le producteur, mais quelques jours avant le départ d’Andrzej ― et on m’avait prévenu que ça pourrait arriver ―, il m’a contacté pour me dire : « Je suis vraiment désolé, mais Andrzej a des doutes maintenant. » En gros, il savait que c’était un événement pour les jeunes, et il n’arrivait pas à se faire à l’idée qu’il serait la personne la plus vieille sur place. Heureusement, Larry Kent venait présenter She Who Must Burn [2015] à Off-Frontières cette année-là. Alors, je lui ai donc dit qu’Andrzej ne serait pas la plus vieille personne au festival, qu’on avait aussi invité le premier cinéaste underground canadien, qui a près de 90 ans. Avec ça, Andrzej était content de venir. Et quand il est arrivé, c’était la personne la plus gentille avec tout le monde. Il y avait une jeune personne avec des cheveux bleus et des patchs de Possession sur son gilet qui s’est précipitée vers Andrzej pour le serrer dans ses bras et lui demander s’il pouvait lui signer son gilet. Et il l’a fait. Il n’arrêtait pas de dire : « C’est merveilleux, c’est merveilleux. » Il était tellement heureux. C’était vraiment adorable à voir parce qu’on nous avait tous dit qu’il était caractériel et névrosé. Je veux dire : regarde ses films ! Mais il a été génial.
Le plus drôle, c’était Szamanka. Avant la projection, je l’ai présenté et le public l’a adoré, il était tellement content. Mais j’avais oublié de le prévenir pour les miaulements, ce que j’oublie souvent de faire.
OT : À propos de ça ! Tu dois me raconter l’histoire. Quand est-ce que les miaulements ont commencé ?
MD : Je ne peux pas te dire l’année exacte, mais ça a commencé avec les compilations DJ XL5 de Marc Lamothe, où on voyait souvent les courts métrages de Simon’s Cat. Il y en avait un nouveau chaque année et tout le monde les adoraient. C’est ça qui a tout déclenché.
OT : Quelle année à peu près ?
MD : Probablement vers 2003 ou 2004. Au début, on trouvait tous ça cute, mais en même temps, ça nous faisait un peu peur parce qu’on pensait que ça pourrait être le début de la fin, que les gens allaient commencer à faire du bruit pendant les films. On était ravis jusque-là. Personne ne parlait jamais par-dessus les dialogues. Les cellulaires ne sonnaient jamais. Jamais pendant le film. C’était juste au début. Même aujourd’hui encore. Maintenant, c’est à l’apparition de l’amorce. Et ça, ça va. Mais on s’est tous dit que c’était une pente glissante : les jeunes qui viennent et qui ne connaissent pas la tradition vont simplement penser qu’on peut miauler n’importe quand, et les gens vont commencer à miauler. Comme à Bruxelles, où les gens hurlent dès qu’il y a un plan de la lune. Ça me fait capoter parce que j’ai l’impression que le public ne s’implique pas vraiment auprès du film, parce qu’il attend un plan de la lune pour hurler.
En même temps, on ne pouvait pas dire aux gens de ne pas le faire, parce que c’était super que ça vienne naturellement du public. C’était un moment de communion, tu sais ? C’était cool, et c’était quelque chose qui n’arrivait dans aucun autre festival. C’était un autre élément qui rendait l’expérience festivalière unique. Mais après, avec certains cinéastes, surtout ceux qui étaient déjà un peu hésitants, on craignait qu’ils ne prennent pas bien ça. Zulawski était tellement content du public. J’ai fait l’introduction avec lui, et alors qu’on quittait la scène, il me disait à quel point il adorait tout ça ici et à quel point les gens étaient formidables, et il avait un grand sourire. Et puis les lumières se sont éteintes et les miaulements ont commencé, et j’avais oublié de le prévenir ! J’ai regardé son visage. Son expression a complètement changé. J’ai eu l’impression, un instant, qu’il se disait : « Oh mon Dieu ! Mais les spectateurs sont des idiots ! » Puis, je lui ai dit : « Oh Andrzej, j’ai oublié de te le dire. Ça n’arrive qu’à l’apparition de l’amorce. Ça ne se reproduira jamais pendant le film, tu vas voir, tu vas voir. » Et puis, on a regardé, et la projection a été incroyable. On s’est bien amusés, et sa séance de questions-réponses était géniale. Il est venu à un million de films juste pour voir des films. Il parlait à tous les jeunes réalisateurs, et il était disponible tout le temps qu’il était en ville.

:: Mitch Davis et Andrzej Zulawski (2013) (©Fantasia)

:: Marc Lamothe, alias DJ XL5, longtemps codirecteur et responsable du marketing, aujourd'hui en charge des sections Genres du pays et Mon Premier Fantasia (2019) (©Fantasia)
C'était drôle et bizarre en même temps. Je dois dire qu’il y a quelque de magique et de surréaliste dans les réactions du public. Tout a changé depuis, la façon dont la distribution fonctionne, le fonctionnement des festivals, le paysage en général. Mais si je suis dans une salle de cinéma aujourd’hui, qu’il y a une séance à guichets fermés au Hall et que je suis tout au fond, si je ferme les yeux, la façon dont le public réagit aux films, aux ambiances, rien qu’aux sons, tout l’engagement ― pas seulement les acclamations, mais l’amplitude des réactions devant la série de raccords la plus subtile ou devant un reaction shot. C’est quelque chose de subtil, de silencieux ; tu ressens la vague des émotions jusqu’au plafond. J’ai l’impression d’être avec le public de la fin des années 90, et c’est incroyable parce que c’est tellement naturel. C’est quelque chose de typiquement montréalais. Ce n’est même pas juste propre à Fantasia.
OT : Tu vois ça dans d’autres festivals ?
MD : Je vois souvent des réactions bruyantes dans d’autres festivals, mais pas avec ce genre de sensibilité aux nuances, surtout chez le public très jeune. Je ne vois pas exactement ça. Il y a quelque chose de différent que j’ai du mal à cerner. Il y a quelque chose de différent dans l’énergie et le niveau d’engagement envers les films, du moins quand la salle est pleine et que les gens sont super enthousiastes. Mais encore là, personne ne va transformer un film en party quand c’est une dérive onirique, ultra silencieuse et hypnotique. Il y a un vrai respect pour la narration.
OT : Un vrai respect pour le travail.
MD : À 100 %. Et une vraie reconnaissance pour les accomplissements les plus subtils. C’est ça aussi. J’ai l’impression que le public reconnaît sa propre importance dans le parcours du cinéaste, surtout quand c’est un jeune réalisateur et que c’est la première mondiale de son premier film. Tu les vois monter sur scène au début et ils sont terrifiés ; leur langage corporel montre clairement à quel point ils sont paniqués. Puis ils s’assoient au fond de la salle et leur vie change en temps réel, à mesure qu’ils voient comment le public se positionne, comment il réagit, ce qui marche bien. Et ensuite, quand ils reviennent pour la séance de questions-réponses, leur langage corporel a changé, leur voix aussi. C’est vraiment incroyable. Je ne me tannerai jamais de voir ça. C’est la chose la plus excitante qui soit. Avant, je souffrais d’une grave dépression, et Fantasia est l’une des choses principales qui m’ont permis de m’en sortir pour de bon.
OT : À quel moment as-tu commencé à te sentir suffisamment à l’aise pour laisser ta personnalité s’exprimer pleinement et devenir le Mitch qu’on connaît aujourd’hui ?
MD : Je faisais déjà tout ça en 1997. Mais d’une autre façon, parce que c’était nouveau pour moi. J’avais présenté quelques projections que j’avais organisées avec des amis. Il y avait la Montreal Film Society avec Philippe Spurrell, par exemple. De temps en temps, je présentais un film là-bas avec Karim. On adorait faire des trucs théâtraux. Ma toute première présentation à Fantasia, c’était pour A Gun for Jennifer [Todd Morris, 1997]. J’avais planifié le faire en sous-vêtements, avec du sirop Karo partout sur l’entrejambe. La seule raison pour laquelle je ne l’ai pas fait, c’est que je me suis rendu compte que, comme il n’y avait pas de douches à l’Impérial, j’aurais eu du sirop de maïs sur mon entrejambe pendant toute la projection, la séance de questions-réponses et au bar après. Ça aurait été l’enfer. Même si l’idée était géniale, ça aurait été l’enfer. Alors, je ne l’ai pas fait, mais j’étais prêt à le faire.

:: (De gauche à droite) Mitch Davis, James Gunn, Lloyd Kaufman, Karim Hussain et le Toxic Avenger (1997) (© Fantasia)
OT : Tu as toujours été un showman, en fait.
MD : À divers degrés, oui. Avant de vraiment me lancer dans le monde du cinéma, j’étais le seul de ma bande d’amis à lire les magazines ou les fanzines que je lisais et à me procurer des cassettes piratées. La plupart de mes amis ne voulaient pas regarder ce genre de choses-là avec moi. J’ai toujours eu l’impression qu’ils s’intéressaient à ce que je disais quand j’essayais de les convaincre de regarder les films que j’aimais, mais pas quand j’en parlais d’une façon académique. J’ai décroché de l’école au secondaire, mais j’ai toujours lu des livres académiques sur le cinéma, et j’ai toujours adoré la critique cinématographique. Mais quand j’utilisais un langage plus académique, je les perdais tout de suite, et je m’en rendais compte. Mais dès que je parlais comme un bonimenteur, mais tout en restant pédagogique et instructif, les gens me prêtaient attention.
OT : Alors, Fantasia, c’est l’endroit parfait pour toi, non ?
MD : Tout à fait. Et je n’aurais jamais cru que c’était ce que j’aurais voulu faire de ma vie. Je veux dire, j’aimais bien faire découvrir des trucs cool aux gens, mais à une certaine période, je voulais vraiment devenir cinéaste. J’ai réalisé plusieurs courts métrages, et ils ont été présentés dans plein de bons festivals. Mais je me suis rendu compte qu’à chaque fois que je faisais ce genre de travail, c’était de l’anxiété pure. C’était tellement de stress, tellement de tension parce qu’il n’y avait jamais d’argent, jamais de temps. Et à mesure que Fantasia prenait de l’ampleur, c’est devenu clair que je devais choisir l’un ou l’autre. Et j’ai réalisé que l’un des deux était un pur plaisir, tandis que l’autre était comme une autre forme d’autodestruction. Ça ne faisait qu’un an que j’étais sobre quand Fantasia a commencé. Alors, quand Pierre m’a rencontré pour la première fois, il ne savait pas que j’avais récemment traversé une grave dépression et que j’avais eu des habitudes malsaines pendant des années. J’ai vraiment été chanceux à ce moment-là.
OT : Ça coïncide donc parfaitement avec le moment où tu as commencé à travailler à Fantasia.
MD : Oh, le timing était parfait ! Oui. Quand j’ai rencontré Pierre en 1996, j’étais complètement fou. Pendant le Festival international de cinéma fantastique, j’étais à une étape très différente de ma vie. Le cinéma occupait toujours une place énorme, mais je menais une vie vraiment extrême à cette époque.
OT : Donc, le festival t’a sauvé à certains égards.
MD : À bien des égards. Je pense sincèrement que Fantasia a été un antidépresseur pour moi, et je pense sincèrement que ça m’a sauvé la vie, parce que si j’avais rechuté, je ne sais pas si j’aurais pu m’en sortir. Plus on vieillit, plus c’est difficile. Je n’avais consommé que pendant environ deux ans et demi, mais c’était pendant une période très difficile de ma vie où j’avais du mal à imaginer ne pas consommer. Et quand je ne consommais pas, je souffrais d’une dépression qui semblait impossible à surmonter. Ça, c’est une autre histoire. Mais oui, je pense que Fantasia est arrivé exactement au moment où j’avais besoin d’un endroit où je me sentais valorisé, où j’avais l’impression d’avoir un impact et de faire des choses positives pour les gens. C’est un miracle que ça se soit passé comme ça.
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