PANORAMA-CINÉMA : 20 ans de critique
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Trevor Anderson : Grandir dans un monde où « non binaire » est un terme informatique

Par Olivier Thibodeau


(photo : Lyle Bell)

 

Après une inspirante carrière de près de vingt ans dans le court métrage, où il déploie une ingéniosité et une flamboyance délicieuses (qui méritent certainement le coup d’œil de 2 à 25 minutes sur son site web), le réalisateur montréalais d’origine albertaine Trevor Anderson débarque avec son premier long métrage, Before I Change My Mind. Aperçu au Festival du nouveau cinéma de 2022, le film s’amuse ferme avec la notion de genre et de performativité dans le Red Deer de 1987, séquences VHS et keytars incluses. Rencontre avec l’auteur, qui sera présent à la projection du dimanche 16 juin au Cinéma Moderne en compagnie du réalisateur Matthew Rankin, l’un des acteurs du film, qui revient à Montréal après une présence remarquée à Cannes avec son film Une langue universelle (2024).

 

 

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Olivier Thibodeau : Le film s’inscrit dans l’air du temps avec son esthétique et sa musique inspirées des années 1980, mais c’est aussi l’aboutissement de ton travail en tant que réalisateur de courts métrages. Dirais-tu que c’est le film que tu as toujours voulu faire ou as-tu été inspiré par les tendances culturelles actuelles ?

Trevor Anderson : Ce n’est pas le film que j’ai toujours voulu faire parce que je ne savais pas ce que je voulais faire comme premier long métrage ; c’est la raison pour laquelle j’ai fait tant de courts métrages. Dans mes efforts pour trouver une idée pour mon premier long, je crois que j’essayais d’être trop malin, et je m’empêchais moi-même de trouver des idées. Les gens parlaient de mes courts métrages comme des films ingénieux, alors j’essayais de refaire exactement la même chose en 90 minutes, mais c’est très différent. Ce sont deux formes d’art distinctes selon moi. Alors j’ai finalement dû ravaler ma fierté, et je me suis demandé : quel est le premier film le plus cliché qu’on peut faire ? C’est le conte initiatique semi-autobiographique ! Alors, j’ai écrit une ébauche de scénario sans essayer d’être trop malin, tirant des épisodes de ma propre adolescence queer qui marcheraient bien ensemble dans une structure narrative, et je suis parti de là. Puis, quand j’ai commencé à travailler avec mon partenaire d’écriture, Fish Griwkowsky, il a eu cette idée d’un·e protagoniste qui apparaîtrait dans le film sans que personne ne sache si c’était un garçon ou une fille, et ça m’a vraiment excité, puisque ça me rappelait ma propre expérience. On me demandait tout le temps : « Es-tu un garçon ou une fille ? » Et je ne voulais pas répondre, mais c’était les années 1980, alors j’ignorais que je n’avais pas à répondre ou qu’il y avait potentiellement plus de deux réponses. J’étais vraiment insatisfait des deux options qui s’offraient à moi, alors je répondais à contrecœur : « Un garçon. » Mais maintenant, dans la perspective actuelle, c’est là que ça recoupe mes courts métrages parce que c’est une façon de retourner en arrière et de me réapproprier cette expérience émotionnelle à travers ce personnage à qui l’on demande « es-tu un garçon ou une fille ? » et qui ne répond jamais, mais sans utiliser le langage d’aujourd’hui. Par exemple, on ne dit jamais que Robin est non binaire dans le film, parce que dans les années 1980, « non binaire » aurait été un terme informatique.

OT : Tu dis que le film est semi-autobiographique, mais en même temps, il y a un message universel à propos de la marginalité qui pourrait résonner chez plusieurs personnes.

TA : Exactement. La question : « Qu’est-ce que tu es ? » [« What are you? »], dans le sens « es-tu un garçon ou une fille ? » est amenée au début du film, lorsque Carter la pose à Robin, à savoir s’il est un garçon ou une fille. Mais à la fin, Robin demande à Carter « qu’est-ce que tu es ? », mais il s’agit d’une question beaucoup plus vaste : « Quel genre de personne es-tu ? » Et durant les 90 minutes que dure le film, on ne répond jamais à la question : « Robin est-iel un garçon ou une fille ? » On pose plutôt la question « qu’est-ce que tu es ? » dans son sens plus large de « quel genre de personne es-tu ? » à tous les personnages du film. C’est une question que nous pouvons et que nous devrions tous∙tes nous poser régulièrement.
 


::  Vaughan Murrae (Robin) dans Before I Change My Mind


::  Jhztyn Contado (Tony)


OT :
Comme avec Tony, par exemple, le souffre-douleur de l’école.

TA : Oui.

OT : On le voit subir une transformation dans le film, et devenir un dur à cuire. Dirais-tu que ça rejoint l’idée de l’identité comme performance ?

TA : Oh oui, bien sûr, si tu as envie de revenir à Judith Butler et à Trouble dans le genre ! (rires)

OT : Oui, c’est une référence un peu incontournable…

TA : C’est là que ça recoupe, et que c’est une façon si brillante de penser le cinéma et le théâtre, qui sont littéralement des arts de la performance. Tony est intéressant. Selon moi, Tony, c’est le cœur du film. Tout a commencé par moi qui crée Robin à partir de mes propres expériences, mais au final, je ne suis pas Robin et Robin n’est pas moi. Et puis, je joue un personnage de metteur en scène qui s’appelle Trevor Anderson, mais ce n’est pas moi et je ne suis pas lui. La personne qui me ressemble le plus, ultimement, c’est sûrement Tony. J’étais probablement Tony. Tony fonctionne à deux niveaux : à un niveau très simple, où c’est un jeune Asiatique qui travaille dans le restaurant chinois de ses parents, et Robin lui demande : « Si tu es Chinois, pourquoi tu t’appelles Tony ? » Et tout ce que Tony répond, c’est : « Je ne suis pas Chinois. » Il ne dit pas : « Je suis Filipino. » Il dit seulement : « Je ne suis pas Chinois. » Alors, Robin se pose la question, à savoir : « Qu’est-ce que Tony ? » C’est une autre version de ça. Et puis, dans un sens plus large, Tony commence très bas dans la hiérarchie ; il est l’élève le plus ostracisé de l’école ; il est complètement aliéné jusqu’à ce qu’il décide de s’émanciper du besoin d’approbation des autres. On lui lance une cassette de punk par la tête, et il arrive à transformer ça en une façon de se libérer de la hiérarchie pour devenir le personnage le plus cool du film.

OT : Tu as une forte présence dans tes films, mais généralement en voix off. Ici, tu tiens le rôle du metteur en scène de théâtre. Pourrais-tu nous parler du potentiel méta qu’implique le fait de mettre un personnage qui s’appelle Trevor Anderson dans le film ?

TA : Je voulais qu’il y ait un metteur en scène de théâtre communautaire et c’était une belle façon pour moi de compliquer les choses en jouant une parodie ou une version cauchemardesque de moi-même, la personne que j’aurais pu devenir si je n’avais jamais quitté Red Deer. C’est très amusant pour moi et ça marche aussi à un autre niveau. Si quelqu’un voit Robin comme mon alter ego, eh bien, non ! c’est une fausse piste, puisque je suis juste là, à côté ; j’utilise même mon vrai nom. C’est Trevor Anderson. Et puis, il y a ce truc asynchrone où, bien sûr, j’avais l’âge de Robin dans les années 1980, mais je suis aussi là en tant que « moi-même » dans les années 1980, sauf que ce n’est pas moi, c’est une version satirique de moi-même. Le musical que met en scène mon double [Mary Magdalene: Video Star, auquel participent les jeunes personnages du film] est très important pour moi puisque ça ajoute une couche d’ironie aux thèmes du film. Si la question est « qu’est-ce que tu es ? » et que les autres se demandent « que suis-je ? », si cela devient la question centrale du film, alors le fait de montrer Marie Madeleine comme la copine de Jésus, qui se permet de lui demander « que sommes-nous ? sommes-nous un couple ou quoi ? », cela ajoute un niveau de satire aux thèmes du film qui me plaît beaucoup, et qui permet, à mi-chemin, de clarifier d’une façon amusante ce qu’est la question centrale du film. Tu as Robin et Carter qui marchent avec le chœur de centurions saxophonistes et qui se demandent la même chose à leur façon, puis il y a Daniel et Annie qui regardent dans l’auditoire et qui se posent les mêmes questions à leur façon. Pour moi, c’est une façon d’aligner les différentes couches du film à mi-chemin.
 


:: Farren Timoteo (Zak),  Joseph Nelson-Hachey (Craig N.) et Dylan Murphy-Hopp (Craig R.) dans DINX


:: Trevor Anderson (lui-même) dans The Little Deputy


OT :
Il y a un dispositif semblable dans DINX (2008), où le soi présent du personnage cohabite avec son soi passé.

TA : Oui, c’est vrai.

OT : Quel genre de réflexion cela permet-il d’avoir ? Est-ce une façon de revaloriser ton soi passé, comme dans The Little Deputy (2015), ou peut-être de lui enseigner quelque chose ?

TA : Oui, c’est intéressant. Je n’avais pas fait le lien avec DINX, mais tu as tout à fait raison. J’imagine que nous sommes des personnes différentes de lorsque nous étions petits. Nous sommes la même personne, mais nous sommes des personnes différentes, alors le fait d’incarner cela dans une sorte de métaphore concrète où deux acteurs différents se retrouvent au même endroit, au même moment, nous donne de la perspective, et c’est ce qui caractérise intrinsèquement l’art de la narration selon moi. Tout cela s’aligne d’une façon parfaitement satisfaisante à mon sens.

OT : Tu as parlé de l’importance de l’ambiguïté de genre autour du personnage. Il y a cette scène superbe au début, où iel décide de s’asseoir juste au milieu des deux groupes. Comment est-ce que l’ambiguïté de genre affecte les éléments romantiques du film ?

TA : Je crois que ça complète un triangle amoureux. La plupart des triangles amoureux que nous voyons au cinéma sont en fait des « V », où deux personnages se battent pour un autre. Et cela n’est pas un triangle. Un vrai triangle, c’est A est amoureux∙se de B qui est amoureux∙se de C qui est amoureux∙se de A. Et donc, l’ambiguïté de genre ou l’ambiguïté sexuelle, qui sont deux choses différentes, sont des façons pour les scénaristes d’aujourd’hui de créer un triangle qui ne soit pas juste un « V ». Ce que j’aime, c’est que peu importe comment les gens abordent Robin, il y a quelque chose de queer. La relation entre Carter et Robin pourrait être queer si on envisage qu’iels sont de sexes opposés, sinon c’est la relation avez Izzy qui devient queer. Peu importe là où tu vas, il y a quelque chose de queer, et c’est ce qui me plaît.

OT : Pourquoi as-tu choisi de faire de Robin une personne étrangère ? Est-ce pour en faire quelqu’un d’encore plus marginal, puisqu’iel vient des États-Unis ?

TA : Simplement pour que sa différence ne réside pas seulement dans son genre, tu vois. Il n’y a pas beaucoup de distance géographique entre le centre de l’Alberta et Spokane, Washington, et pourtant, ça pourrait sembler comme une autre planète à cet âge. Alors, c’est seulement une autre façon de différencier Robin, en plus de son genre. On voit aussi les jeunes habillés dans ce style de centre d’achats pour enfants des années 1980, puis Robin entre avec cette espèce de baja de poteux du nord de la côte ouest. Et à cet âge, c’est une assez grosse différence. Qu’est-ce que tu portes ? Qu’est-ce que tu es ? Alors, c’était une façon de ne pas exiger du genre de faire le gros du travail.
 


:: Dominic Lippa (Carter) et Vaughan Murrae (Robin) dans Before I Change My Mind


::  Lacey Oake (Izzy)


OT :
Dans le film, tu travailles avec d’excellents jeunes acteur·ice·s. Pourrais-tu nous parler du casting et de comment c’était de travailler avec des adolescent·e·s ?

TA : On avait un excellent directeur de casting, Jesse Griffiths à Toronto, et nous avons fait un casting pancanadien pour trouver Robin, parce que nous savions que le film fonctionnerait ou échouerait sur la base de qui nous trouverions pour jouer Robin. Parce que, sur papier, c’est facile d’avoir un personnage sans genre : tu n’as qu’à ne pas utiliser de pronoms genrés. Mais à l’écran, tu as un être humain en chair et en os avec son propre genre qui interprète le personnage. Alors, nous avons trouvé Vaughan Murrae, qui est une personne non binaire, mais aussi, à cet âge, Vaughan avait un air très androgyne. Un air très cryptique. Iel avait autant de traits masculins que féminins. Alors, je savais que nous aurions cette opacité visuelle au niveau du genre de Robin. Mais ce qui était encore plus important, c’est que Vaughan est un·e interprète au talent naturel qui laisse la caméra capter son processus de pensée, et c’est ce dont j’avais besoin pour atteindre ce niveau d’intériorité et de subjectivité que je souhaitais pour son personnage. J’aurais pu tourner tout le film en gros plan, et le public aurait été obnubilé. Je suis un grand fan de Vaughan, et lorsque nous l’avons trouvé, j’ai poussé un soupir de soulagement, puisque je savais que nous avions trouvé notre Robin. J’aime aussi les autres jeunes qui jouent dans le film. Dominic Lippa, qui joue Carter, venait de Vancouver, Vaughan venait de l’Ontario, et nous avons tourné en Alberta. Tous les autres jeunes devaient venir de l’Alberta à cause du budget. Nous n’aurions pas pu payer pour faire venir d’autres adolescent·e·s et leurs gardien·ne·s. Ensuite, je suis très content du travail de Lacey Oake, qui joue Izzy, et qui vient de ma ville natale de Red Deer où se déroule le film. C’est une actrice incroyable. Elle est géniale !

OT : Tu as aussi travaillé avec Matthew Rankin, bien sûr. Est-ce que vous vous connaissiez déjà ?

TA : Oui ! Moi et Matthew sommes amis depuis 2010. Nous présentions tous les deux des films au TIFF. J’y étais pour The High Level Bridge (2010) ; il était là pour Negativipeg (2010), que j’avai adoré, puis je me suis dit : « Je dois rencontrer la personne qui a fait ça ! » Alors, je l’ai trouvé, je me suis avancé vers lui et j’ai fait : « Salut ! Nous allons être de bons amis, fais de la place pour moi dans ta vie ! »

OT : (rires)

TA : Et il l’a fait, et je suis reconnaissant parce que nous sommes restés de bons amis depuis. C’est quelqu’un de différent. Dans sa biographie pour son premier long métrage, il s’est assuré de dire : « Matthew Rankin est le réalisateur d’environ quarante films », pour ne pas renier les courts métrages qu’il a fait durant tout ce temps. On avait une entente selon laquelle je jouerais dans son premier long métrage et lui jouerait dans le mien. Alors je suis dans The Twentieth Century (2019), je joue un juge fasciste, et lui joue Daniel dans mon film. Il est le premier à dire — pour moi, c’est un très bon acteur — que son but n’est pas d’être acteur, qu’il le fait à contrecœur pour des ami·e·s, mais je suis chanceux qu’il ait accepté de faire partie du projet.
 


::
Trevor Anderson (Mr. Justice Richardson) dans The Twentieth Century et dans Before I Change My Mind (Mr. Anderson)


:: Matthew Rankin (Daniel)

 

Transcription et traduction : Olivier Thibodeau

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Article publié le 14 juin 2024.
 

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