GOIN' BACK DOWN THE ROAD : Tournée du cinéma de l'Atlantique canadien
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Les coopératives de cinéastes : le cœur du cinéma de l’Atlantique

Par Shelagh Rowan-Legg

Les coopératives de cinéastes ont joué un rôle important pour le cinéma de l’Atlantique durant plusieurs décennies. Qu’il s’agisse de la production de films destinés à des projections locales ou du mentorat de jeunes talents qui ont depuis atteint la gloire nationale ou internationale, l’accès à de l’équipement et à une communauté d’intérêt ont permis à des cinéastes émergents et établis de développer leur art. Panorama-cinéma s’est entretenu avec quelques-unes de ces coopératives pour obtenir leur point de vue sur la signification historique de leurs organisations, et sur comment elles se sont adaptées aux changements de l’industrie à travers les années.


:: Unofficial Selection (Gordon Mihan, 2019) [NB Film Coop]

Shelagh Rowan-Legg : Selon vous, quelle est la place des coopératives de cinéastes dans le paysage cinématographique en termes de perspectives industrielle et culturelle ?

Martha Cooley, directrice générale, Atlantic Filmmakers Cooperative (Halifax) : Je crois que nous prédatons l’industrie de plusieurs façons. L’AFCOOP a été fondée dans les années 1970. Elle était basée sur le modèle des coopératives qui commençaient à émerger aux États-Unis  particulièrement le New York Film Club  qui prédate en quelque sorte la forme actuelle du cinéma industriel ici [à Halifax]. Le format coopératif, c’est la pierre angulaire, c’est une constante, et puisque notre financement est très stable, étant donné qu’il vient du gouvernement, nous étions protégés des fluctuations de l’industrie, qui tend à exploser, puis à se résorber. On s’y attaque constamment ici, dans notre petite région, et c’était très agréable de voir tous ces gens se réengager auprès de la coop, des gens qui ont parfois travaillé pour l’industrie durant des années, mais qui n’y avait rien à faire, puis qui sont revenus après un long moment et se sont sentis réconfortés par sa présence continue pendant tout ce temps.

Le genre de trajectoire que prennent la plupart des cinéastes et des artistes est d’obtenir une formation quelconque, dans une école ou dans le ciné-club lui-même. Mais ensuite, tu as besoin de soutien, pour te lancer, pour trouver des collaborateurs et des connexions, pour faire partie de la communauté et faire avancer ta carrière en tant qu’artiste ou de technicien. Les coops servent aussi à cela, elles sont comme des plateformes pour les cinéastes émergents. Ça sonne très corporatiste dit de cette façon, mais on offre un endroit pour rencontrer d’autres personnes et pour former les liens dont les artistes ont besoin pour travailler, et pour continuer à travailler en tant qu’artiste en étant inspiré par d’autres artistes.

Jennice Ripley, directrice générale, Newfoundland Independent Filmmakers Co-operative (Saint-Jean de Terre-Neuve) : Le mandat de la NIFCO est de soutenir les praticiens des arts médiatiques qui travaillent dans la province. Nous offrons un environnement et des ressources aux aspirants cinéastes, aux cinéastes émergents et établis pour qu’ils puissent réaliser leurs films. La NIFCO existe depuis 46 ans. L’industrie à Terre-Neuve s’est développée à partir de la NIFCO et de son rôle fondateur. Puisque les ressources des grands centres ne sont pas disponibles ici, nous avons construit un centre de post-production de premier plan, hébergé dans un édifice qui appartient et qui est opéré par la coop. La NIFCO est une OBNL gérée par les cinéastes, pour les cinéastes de la province. Les revenus que nous générons sont réinvestis dans les artistes  via le mentorat par les pairs, les programmes de formation et la vente de nos services de pointe à des tarifs spéciaux pour les projets naissants qui ne pourraient pas être produits autrement.

Cat LeBlanc, directrice du service aux membres, et Tony Merzetti, directeur général, New Brunswick Filmmakers’ Co-Operative (Fredericton) : Notre organisation vise à offrir l’accès à des infrastructures et des équipements pour les gens qui sont sérieusement intéressés par le 16mm et la production numérique, à offrir un environnement dans lequel nos membres peuvent apprendre les compétences nécessaires pour faire un film ou une vidéo, à offrir des ateliers de formation professionnelle pour enseigner de nouvelles compétences, et à adopter un rôle actif dans la promotion du cinéma et de la vidéo indépendante au Nouveau-Brunswick. La coop n’a jamais eu à changer son mandat ou ses objectifs principaux. À une certaine époque, on aurait pu croire à un boys’ club, mais depuis 20 ans, notre image a changé grâce à des mesures proactives pour favoriser l’inclusion et devenir plus représentatif de la société. La diversité est devenue sa devise, et, de haut en bas, l’organisation s’est efforcée de devenir un centre accueillant pour tous. Elle forme d’ailleurs des partenariats avec de nombreuses organisations pour atteindre ce but.  

SRL : Quelle est la différence entre un film fait dans l’Atlantique et un film de l’Atlantique?

MC : Je crois qu’il existe une tendance optimiste, dans un sens, où les gens veulent être plus authentiques et veulent que leurs histoires se déroulent ici, qu’elles soient racontées de leur propre point de vue, d’après leurs propres expériences plutôt que d’imiter, ou d’essayer d’imiter Hollywood ou les films à gros budget. Quand on voit des films comme Werewolf (2016) d’Ashley McKenzie, qui a été tourné au Cap-Breton, ça parle vraiment du Cap-Breton, ça parle des problèmes de dépendance et de la réalité qui existe là-bas. Le film a été bien reçu par la critique et a voyagé partout dans le monde. Je pense qu’il y a un peu une tendance dans ce sens.

:: Werewolf (Ashley McKenzie, 2016) [Grassfire]

JR : Les deux jouent un rôle important. Le conseil d’administration de la NIFCO, ses membres, ses usagers et son personnel constituent un échantillon représentatif de la communauté culturelle et de l’industrie du cinéma et de la télévision à Terre-Neuve. Nos membres créent des films et remplissent différents rôles pour aider à produire des films qui proviennent d’ailleurs. Le développement global de l’industrie et des cinéastes locaux est renforcé par l’apport de cinéastes chevronnés qui travaillent sur un éventail de projets à la NIFCO.

CL & TM : Il y a des cinéastes qui viennent d’ailleurs et qui tournent des films dans la province. Bien qu’ils utilisent des décors et des acteurs d’ici, la perspective du récit est celle d’un étranger. Un cinéaste/scénariste qui habite ici créera des histoires qui reflètent ses sentiments à propos de vivre ici, ce qui lui tient à cœur, ses émotions et ses humeurs. Le lieu est un facteur-clé dans la narration. Certains cinéastes d’ici font abstraction de l’influence du lieu et écrivent des histoires qui pourraient se passer n’importe où. De la même façon, les étrangers peuvent écrire des histoires qui résonnent auprès des habitants locaux. Ultimement, c’est la sensibilité de l’auteur qui détermine la façon dont nous connectons avec un lieu.

SRL : Quels genres d’histoires racontent les membres de votre coop? Comment diffèrent-elles des stéréotypes que les autres Canadiens, et les autres pays, entretiennent à propos de l’Atlantique?

JR : À Terre-Neuve et au Labrador, l’isolement géographique et les tourments historiques ont servi à  créer une identité culturelle forte qui se manifeste à travers l’art, traditionnellement l’art de la narration et la musique. Ceci se reflète souvent dans le genre d’histoires que racontent nos membres. Des histoires propres à la culture, mais universelles dans leurs thèmes, et donc capables de toucher les spectateurs de partout.

La présence de la NIFCO dans la province au cours des 46 dernières années a permis de créer une grosse gamme de films et de vidéos indépendants, ainsi que plusieurs œuvres multidisciplinaires. Les membres de la NIFCO ont produit des centaines de films, incluant des courts, des films d’animations, des long métrages dramatiques, des séries et des documentaires.

CL & TM : La plupart de nos membres racontent des histoires très personnelles à propos des problèmes et des défis qu’on retrouve chez eux. Les films de nos membres reflètent la réalité de ceux qui vivent au Nouveau-Brunswick et brillent par leur intelligence et leur diversité. Ils donnent à réfléchir et abordent de nombreux thèmes. Pour certains étrangers, le Nouveau-Brunswick passe pour une province de démunis avec une culture défaitiste que fuient les gens pour trouver un futur ailleurs, généralement dans l’ouest. Le film Goin’ Down the Road (Donald Shebib, 1970) exemplifie ce genre de vision de la région. Il existe aussi l’image d’une province de pêcheurs et de bûcherons sur un territoire coincé dans le passé. Nos cinéastes ne font pas des films qui supportent ce genre de stéréotypes.


:: Goin' Down the Road (Donald Shebib, 1970) [Evdon Films]

SRL : Les coops sont souvent fondées par des gens marginalisés pour leur ethnicité, leur genre, ou leur classe sociale. Ils n’ont pas accès aux mêmes ressources que tout le monde, ou ils ne veulent simplement pas faire de films qu’ils considèrent grand public, ou même de films considérés comme des productions indépendantes standard. Croyez-vous que ce soit de cette façon que les coops de cinéastes s’intègrent à la culture cinématographique ?

MC : Juste par la nature de nos activités, nous offrons des opportunités à des gens qui ne les auraient pas eues autrement : une bonne éducation et du matériel à bas prix. Beaucoup de choses sont gratuites, et vous pouvez participer à la coop à titre de bénévole. Je crois que ça fait partie de notre mode de fonctionnement. Beaucoup de gens viennent ici rien que pour faire un film d’action à la Tarantino, a contrario des artistes expérimentaux ou des gens qui essaient de repousser les limites sociales, ou qui essaient de commenter sur la société ; on a les deux types. Mon but n’est pas de dénigrer quiconque souhaite faire un film juste pour faire un film, parce qu’il n’y a rien de mal là-dedans. Les coops existent pour tout ça. Et je crois que ça fait partie du défi, mais aussi des avantages d’une organisation comme ça. Nous avons des gens qui s’intéressent à toutes sortes de cinémas et qui s’y intéressent pour différentes raisons.

JR : Par le passé, les désavantages liés à notre situation géographique, économique et à notre faible population se sont traduits par un accès limité aux exutoires artistiques que les gens possèdent ailleurs. Ce manque d’opportunités aurait pu être insurmontable pour les praticiens des arts médiatiques. Mais pour la NIFCO, ces désavantages sont devenus des forces. Grâce à une innovation constante, la NIFCO a misé sur ses forces pour transcender les inégalités régionales et bâtir une industrie durable. Le succès de la NIFCO garantit que tous nos cinéastes ont un accès complet aux outils et aux expertises nécessaires pour produire des œuvres médiatiques indépendantes. La NIFCO inclut et soutient toutes les voix en poursuivant son rôle vital d’assurer la croissance et la stabilité de la communauté cinématographique.

CL & TM : Curieusement, ce n’est pas pourquoi notre coop a été fondée. La coop a démarré dans l’appartement de quelqu’un, à l’initiative d’un groupe de gens qui souhaitaient faire des films pour raconter leurs histoires personnelles et des histoires à propos du Nouveau-Brunswick. Ils n’avaient pas de structure officielle. Ils voulaient aussi bâtir quelque chose et partager des ressources. Le but était de construire quelque chose pour les cinéastes indépendants de la province.


:: Letters from the Dead (Arianna Martinez, 2018) [NB Film Coop]

SRL : Que pensez-vous de la réaction du public ici en Nouvelle-Écosse et ailleurs dans les provinces de l’Atlantique, en termes d’appui à leur propre cinéma, qui est si difficile quand il faut combattre la machine de marketing hollywoodienne ?

MC : Je crois que c’est très difficile. Ça a toujours été difficile avec [le Halifax Independent Filmmakers Festival], notre propre festival, qui est plus expérimental en termes de contenu, des films qui ne joueraient pas au FIN Atlantic Film Festival. Généralement des œuvres plus singulières et audacieuses, des premiers films. C’est une grosse ville universitaire, mais les étudiants ne sont pas très assidus. Il y a cette fausse idée selon laquelle ils vont participer, et que, d’une certaine façon, ils vont constituer le public. Des étudiants d’études cinématographiques, on les recrute souvent pour faire de la programmation. Mais ils ne viennent pas nécessairement aux projections. Ça a toujours été un problème pour nous.

SRL : Selon vous, comment les coops ont-elles changé, comment se sont-elles adaptées ? Trouvez-vous que les choses ont changé au rythme de la technologie ? Pas juste l’équipement de tournage ou les logiciels de post-production, mais la façon dont on regarde les films maintenant, alors qu’on continue à s’adapter aux chaînes de streaming, au numérique et à la vidéo sur demande. Comment trouvez-vous que la coop et sa clientèle ont changé, comment se sont-ils adaptés à cela ?

MC : Je crois que d’une certaine façon, nous ne sommes pas bien outillés pour changer comme ça, même acheter du nouvel équipement est dur pour nous. Nous n’avons pas le capital nécessaire pour investir dans de nouvelles technologies. Alors, nous comptons pas mal sur les subventions et autres stimuli financiers qui puissent nous permettre d’acheter de nouvelles caméras et de l’équipement du genre. Mais nous croyons aussi que la façon de faire des films est en train de changer également. Et certainement en termes de post-production. Notre talent, c’est de focaliser sur les éléments de base : la narration, le langage et le style visuels. Et ces éléments de base du cinéma qui, avec de la chance, vont rester constants, peuvent ensuite être appliqués à n’importe quel type de projet, qu’il s’agisse d’un film, d’une série web ou de quelque chose d’interactif. C’est pas mal là que nous sommes rendus, nous avons atterri là, pour les amener où ils veulent aller ensuite. Mais nous focalisons sur les éléments de base et nous développons leur signature en tant qu’artistes, en tant que cinéastes, c’est au cœur de ce que nous faisons, plutôt que de s’intéresser à la technologie comme une fin en soi.


:: We R the World/Mold (Dawn George, 2016) [Dawn George]


:: Ivy (Sylvia Mok, 2020) [AFCOOP]

JR : Pour rester pertinente, la NIFCO a toujours été gérée avec l’idée de « penser globalement, mais d’agir localement ». Les leaders de la NIFCO s’informent des développements qui affectent l’industrie et modifient la perspective de l’organisation pour s’assurer de continuer à bien outiller les cinéastes et les créateurs de contenu locaux. Le monde actuel du streaming exemplifie la demande globale pour une narration authentique et bien construite — peu importe la langue ou l’origine. En fait, le public semble avoir adopté, il semble même activement rechercher la spécificité culturelle. Nous continuons à travailler pour nourrir la créativité et nous assurer que les récits des cinéastes sont modelés pour satisfaire ce nouveau rapport à l’auditoire et pour mettre à jour la technologie afin que les contenus soient accessibles à l’international. La NIFCO est fière de tous ses cinéastes, et de pouvoir réaliser leurs rêves — du processus de mentorat jusqu’à leur premier film à la NIFCO, de nos programmes de formation jusqu’au développement de carrières nationales et internationales.

CL & TM : La coop a changé et s’est adaptée sans problème à mesure que la technologie a évolué. Grâce au soutien du Conseil des arts du Canada et à l’ACOA [Atlantic Canada Opportunities Agency], nous avons pu nous moderniser pour répondre aux besoins de nos membres. La coop est chanceuse d’avoir un faible roulement de personnel, ce qui assure une certaine stabilité. Au départ, la réserve d’équipement constituait le plus important bénéfice aux membres, en plus de la formation, mais dans les dernières années, c’est le sens de la communauté qui a gardé les membres auprès de l’organisation. Les membres ont besoin des autres membres pour faire des films dans le monde du cinéma indépendant à petit budget, et les coops sont idéales pour former ce genre de liens. Les coops offrent toujours de l’équipement et de la formation comme valeur ajoutée, ce qui est encore plus pertinent en ce moment. Plusieurs de nos membres possèdent leur propre équipement, mais cela ne les a pas empêchés de se joindre à nous. Notre équipe travaille surtout à trouver des façons de connecter les gens et de combler les besoins des membres. La coop et ses membres ont assez bien transitionné vers le monde du streaming/visionnage en ligne. Durant la COVID, nous avons organisé notre festival annuel (le Silver Wave Film Festival) comme un événement complètement en ligne, en 2020, puis comme un événement hybride en 2021 (à la fois en personne et en ligne). Les événements en personne sont toujours pertinents, mais les événements en ligne nous ont permis d’atteindre un plus grand auditoire.


:: The Incredible Vanishing Sisters (Kenneth Harvey, 2022) [CBC Docs]

 

Filmographie choisie:

Rhonda's Party d’Ashley McKenzie (2010), produit grâce au programme FILM 5 de l’AFCOOP.

Ivy de Sylvia Mok (2020), produit grâce au programme FILM 1 de l’AFCOOP.

We R the World/Mold de Dawn George (2016), membre de l’AFCOOP.

And Now for Something Completely NIFCO de Fred Hollingshurst (1985), membre de la NIFCO.

The Incredible Vanishing Sisters de Kenneth Harvey (2022), membre de la NIFCO.

Letters from the Dead d’Arianna Martinez (2018), NB Film Coop.

Unofficial Selection de Godon Mihan (2019), NB Film Coop.

Velle to Want de Lance Kenneth Blakney (2019), NB Film Coop.

 

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Shelagh Rowan-Legg est écrivaine et cinéaste. Elle est directrice du Miskatonic Institute of Horror Studies, programmatrice pour le Wench Film Festival et rédactrice en chef pour ScreenAnarchy. Ses courts métrages ont été projetés dans des festivals du monde entier. Elle est titulaire d'un doctorat en cinéma fantastique espagnol du King's College de Londres.

 

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Article publié le 30 novembre 2022.
 

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