ANIMATION INDÉPENDANTE AU CANADA : Animation communautaire
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Rencontre avec les programmateurs

Par Keltie Duncan

Un élément clé dans le paysage du cinéma d’animation indépendant au Canada, c’est le réseau de diffusion, alors, dans le cadre du numéro spécial de Panorama-cinéma sur le sujet, nous nous sommes entretenus avec quelques programmateurs de festivals à propos de leurs responsabilités en tant que créateurs de tendances et le rôle que jouent leurs événements dans l’écosystème plus large de la communauté des animateurs canadiens. 

Bien que plusieurs festivals acceptent les films d’animation, ceux-ci risquent d’être mal compris ou sous-évalués étant donné le style d’animation spécialisée dont on parle. Ainsi, les festivals d’animation viennent simultanément refléter et combler les besoins des communautés dont ils tirent les œuvres, croissant et mûrissant via les voix et les goûts de leurs programmateurs individuels.

La communauté des animateurs, en tant qu’entité qui n’est jamais assez concentrée dans un seul lieu pour former une foule, est intrinsèquement globale. Sa taille n’est vraiment perceptible que lorsqu’un événement international attire physiquement des participants de partout dans le monde, ou lorsqu’un événement plus petit présente une sélection de films internationaux à un auditoire local. Comme nous en discuterons plus tard, l’impératif de planifier des événements en ligne a brouillé les cartes, permettant à de potentiels amateurs d’animation de partout dans le monde d’accéder à des festivals locaux. Chaque festival demeure pourtant unique, avec sa propre perspective.  

Même dans le monde de l’animation, il existe de nombreuses communautés, dont les intérêts et les besoins spécifiques dépendent de leur contexte spécifique, alors chaque festival possède un auditoire unique — parfois même plusieurs types d’auditoires — à rejoindre. 

Nous avons discuté avec des programmateurs·trices affilié·es à quatre des plus grands festivals d’animation au Canada à propos de l’état actuel du cinéma d’animation canadien à leurs yeux, puisque ce sont eux qui en consomment le plus.  

  • Marco de Blois, directeur artistique (Sommets du cinéma d’animation [Sommets] — présentés par la Cinémathèque québécoise [CQ], Montréal)

  • Dominique Côté, directrice de festival (Festival Stop Motion Montréal [FSMM])

  • Chris Robinson, directeur artistique (Festival international du film d’animation d’Ottawa [OIAF] — présenté par l’Institut Canadien du Film [CFI], Ottawa)

  • Ryan Von Hagen, co-programmateur en chef (Giant Incandescent Resonating AnimationFestival [GIRAF] — présenté par la Quickdraw Animation Society [QAS], Calgary)

Pour des raisons d’horaires, les entrevues ont été conduites séparément, parfois à l'oral, parfois à l'écrit, et sont présentées ici dans un flot continu visant à faciliter la lecture du texte. Certaines réponses ont été éditées par souci de clarté et de concision.


:: Angakusajaujuq (The Shaman's Apprentice, Zacharias Kunuk, 2021) [Kingulliit] Grand Prix Guy-L.-Coté pour le Meilleur film d'animation, Sommets 2022

 

Keltie Duncan : Comment décririez-vous la « personnalité » de votre festival ? 

Chris Robinson : Je crois qu’il vaudrait mieux poser cette question aux spectateurs, mais je crois que nous avons une personnalité insolite, étrange et sympathique qui résulte en un événement accessible et inclusif. 

Ryan Von Hagen : Je crois que GIRAF est passionné, enthousiaste, amusant, énergique, curieux, mais à plus petite échelle.

Nous bénéficions d’un public dédié, qu’il s’agisse des membres de QAS intéressés à faire de l’animation, des gens qui proviennent d'autres disciplines artistiques au sein de la communauté, ou simplement des curieux en provenance du grand public. Le but du festival selon nous, puisqu’il est organisé par la QAS, c’est d’adopter une vision globale de la communauté et de créer, durant une fin de semaine, un microcosme de toutes les choses que nous faisons en cours d’année. 

Marco de Blois : Je veux que le festival soit ouvert et rempli de surprises. Lorsque nous avons créé ce festival, l’idée était d’avoir un événement pour les animateurs de Montréal, étant donné qu’il y a beaucoup de gens qui travaillent ici comme animateurs mais qu’il n’y avait pas de rassemblement annuel pour eux. Au début, c’était très, très niché, avec un auditoire composé d’auteurs, d’animateurs et de cinéastes, puis nous avons décidé d’inclure d’autres secteurs de l’industrie, et nous avons maintenant décidé de devenir un festival compétitif dans son volet canadien, avec une section internationale hors compétition. 

C’est un petit festival, mais sa petite taille est l’une de ses forces. Il est facile d’avoir accès aux projections, aux événements, aux expos, mais aussi aux invités puisque nous avons l’honneur d’être organisés par la CQ et d’avoir accès à cet espace formidable. Tout se déroule au même endroit. 

Dominique Côté : « Une grande petite famille. » L’animation en volume est une pratique nichée, même dans le domaine de l’animation. Nous avons créé cet événement pour mettre en relation les gens intéressés par la technique, bien sûr, mais aussi parce que, à cette époque, nous considérions que le médium était un peu abandonné par les autres festivals. Nous voulions rencontrer des gens aussi fascinés que nous par le médium et les réunir afin de bâtir une communauté. Nous abordons à la fois l’industrie et le grand public puisqu’ils nourrissent tous deux la passion pour cet art. 

Quiconque est curieux ou déjà conquis par le médium est invité à rejoindre nos réunions annuelles. Compte tenu de sa taille, le FSMM est à la fois un événement intime et inclusif. Il est facile d’aborder les artistes et les cinéastes invités, qu’ils soient locaux ou internationaux, et d’interagir avec des spectateurs qui peuvent, d’une certaine façon, devenir de nouveaux membres de votre « groupe de support artistique » si vous êtes un artiste. Les festivals nichés comme le nôtre sont généralement des lieux sûrs pour s’exprimer, partager et communier avec les autres, tout en faisant partie de quelque chose de plus grand.

KD : De votre point de vue, comment décririez-vous la communauté des animateurs indépendants ici, au Canada ? 

CR : Que veut dire indépendant ? Devons-nous inclure l’Office national du film (ONF) ? Ils produisent des films d’auteur, mais est-ce que cela s’apparente vraiment au travail d’un artiste indépendant qui travaille seul ? Dans l’ensemble, nous possédons une communauté d’animateurs saine et diversifiée. Personnellement, je préférerais voir des films plus audacieux, qui prennent plus de risques, particulièrement en termes de contenu.  

RVH : Ce qu’on a découvert, c’est que c’est très dispersé. C’est très régional ; les gens font leurs affaires autour de différentes institutions, une école qui inspire la communauté ici, ou un centre d’artistes qui inspire une autre communauté là-bas, ou un autre centre d’artistes qui est reconnu pour organiser des choses qui sont liées à ça. C’est tout un combat.

Du point de vue de l’Alberta, ce qui est vraiment intéressant, c’est que nous n’avons pas vraiment d’industrie de l’animation, mais qu’il y a beaucoup de passion et d’intérêt pour l’animation, particulièrement depuis les trois dernières années. J’ai vu beaucoup d’initiatives se développer par contre, mais peiner à maintenir une approche durable basée sur le financement public à cause de la dispersion. Ça a été très dur, et c’est quelque chose auquel la QAS essaie vraiment de remédier ; lorsqu’une initiative se développe, nous nous assurons qu’elle soit la plus durable possible pour les créateurs.  

MdB : Je connais très bien la communauté des animateurs à Montréal — les indépendants, les étudiants, les professionnels — et, à cause de la langue, nous avons toujours été très proches des pays comme la France, la Suisse et la Belgique. Je dirais que la communauté des animateurs ici au Canada est très diversifiée, si on la compare aux autres communautés dans les pays francophones d’Europe ; il est toujours intéressant ici de constater la forte présence du cinéma expérimental. 

Dans les productions animées françaises, par exemple, ce sont deux mondes séparés. Il y a l’animation, la plupart du temps narrative, parfois abstraite, mais pas trop souvent, et puis le cinéma expérimental, c’est un autre domaine, un autre groupe, une autre communauté — plus près des arts visuels et de la vidéo d’art que du cinéma. Je crois que cette diversité constitue une partie importante de l’identité de la communauté des animateurs indépendants ici au Canada.  

Je ne crois pas qu’il n'y ait qu’une seule communauté d’animateurs indépendants étant donné la taille du pays, mais je constate qu’il y a de plus en plus de films indépendants qui sont produits et de studios qui sont créés, à Montréal par exemple, tels qu'Embuscade Films et E.D. Films.  


:: La saison des Hibiscus (Éléonore Goldberg, 2020) [Embuscade Films]


:: Giant Bear (Neil Christopher et Daniel Gies, 2019) [E.D. Films]

DC : La scène est très dynamique, particulièrement dans les grands centres : Vancouver, Toronto et Montréal, bien sûr, mais pas seulement. Le nombre de programmes scolaires, de fonds publics, de centres d’artistes, de distributeurs spécialisés et de festivals (de toutes tailles) qui se déroulent durant l’année aident à former des centaines de cinéastes et d’animateurs chaque année. Avec le « deuxième boom » de l’industrie de l’animation 2D (séries télévisées et longs métrages) qui a débuté il y a moins de 10 ans, plus le secteur très actif de l’animation 3D (pour les jeux vidéo et les effets spéciaux) à Montréal et dans les grandes villes canadiennes, je suis convaincue que ça bénéficie par la bande aux cinéastes d’animation indépendants. Par exemple, les gens ont des revenus plus stables, et peuvent alterner facilement entre les projets commerciaux et les projets personnels. Il y aurait beaucoup d’opportunités qui les attendraient s’ils retournaient vers l’industrie ou s’ils faisaient les deux en même temps. 

Comparé à la plupart des endroits, le Canada est un pays plutôt généreux en termes de subventions et de programmes de soutien. Le pays possède aussi une bonne réputation sur le circuit festivalier international, grâce en partie à l’ONF. L’ONF bénéficie non seulement aux productions animées professionnelles, mais aussi aux cinéastes indépendants. Ils servent souvent de tremplin pour les artistes émergents qui désirent se professionnaliser grâce à des programmes comme Hot House, ses stages et le programme ACIC/FAP pour aider les productions indépendantes avec leurs coûts de finition. Je suis définitivement plus familière avec la scène montréalaise, mais je vois et j’entends parler de ce qui se fait dans les grands centres. Des films sont produits et se font remarquer dans les festivals et sur les plateformes numériques, mais la qualité de la production est telle qu’ils sont souvent nominés pour les Oscars, aux côtés de productions à plus gros budget.


:: Eternal Spring (Jason Loftus, 2022) [Lofty Sky Pictures], représentant du Canada pour l'Oscar du meilleur film international (2022)

KD : Selon vous, quel rôle jouent les festivals dans l’écosystème plus large de l’animation indépendante ? Ceci inclut les écoles, les centres d’artistes, les solitaires indépendants qui font des films dans leur sous-sol, les petits studios, les collectifs d’artistes…

CR : Eh bien, on rassemble toute la communauté pour échanger et partager, et ce qui est unique à propos d’Ottawa, c’est qu’on mélange des gens de tous les niveaux : les producteurs, les studios, les étudiants, les cinéastes de sous-sol, les groupes de cinéastes, les amateurs, le grand public… Je crois qu’il est important de rassembler tous ces gens qui ont des intérêts communs (mais des buts différents). Et nous aidons les gens à obtenir du financement, à gagner de la visibilité… mais pour moi, c’est à propos de la communauté, d’une expérience partagée de toutes les différentes facettes de l’animation. 

RVH : Organiser un festival permet aux gens de participer dans différentes formes, alors c’est une façon de rassembler les gens dans ce sens-là. Je pense que c’est extraordinaire de créer un espace qui n’est pas intimidant, où les étudiants, par exemple, peuvent participer, s’impliquer et dialoguer avec des artistes invités et des animateurs de différents niveaux. 

Il y a aussi les œuvres, et je suis évidemment très passionné à propos de l’animation et du genre d’histoires que le médium permet aux animateurs de raconter. On est toujours ébloui d’avoir la chance de présenter des œuvres d’arts et des histoires aussi sincères et originales en provenance d’une variété de créateurs. À tout le moins, le festival permet aux gens d’avoir accès à du contenu sélectionné avec passion durant une fin de semaine, leur offrant un aperçu du travail incroyable qui se fait.

MdB : Dans les vieilles versions des Sommets, on présentait peut-être dix courts métrages canadiens, et cinq ou six d’entre eux étaient produits par l’ONF. Maintenant, nous avons six programmes d’animation indépendante, alors c’est une toute nouvelle direction pour nous. Selon moi, la CQ est un musée, c’est une archive, mais c’est aussi un centre culturel. J’aimerais vraiment que l’on puisse aussi devenir un centre de formation pour la communauté des animateurs indépendants, mais aussi pour le public. Je dirais que ça fait partie du rôle du festival et j’espère vraiment que nous pourrons réussir. C’est pourquoi nous avons créé un programme de résidence et un concours de pitches — afin de remplir un rôle pratique dans le développement du cinéma d’animation, de l’animation à Montréal, au Québec et dans le reste du Canada. 

DC : Le parcours festivalier est peut-être la meilleure partie de la vie d’un film et du futur de son réalisateur, selon moi, même si la distribution en ligne joue un rôle plus important qu’avant. Les festivals sont l’occasion pour les films d’être vus par « le bon public ». Ils sont l’opportunité pour les réalisateurs d’être reconnus par leurs pairs et de piquer la curiosité du public.

C’est la chance d’attirer l’attention des distributeurs, particulièrement pour les artistes émergents et les productions scolaires, et de rencontrer de nouveaux collaborateurs ou des partenaires industriels. Si ton film est un succès et qu’il gagne des prix, son parcours sera sans doute plus long. Les récompenses en argent et les résidences peuvent tout changer pour un cinéaste indépendant, et ouvrir la chance à de meilleures opportunités. 

Sans les festivals, il y aurait un gros trou dans la chaîne de distribution et les chances pour un film indépendant d’être vu seraient plus basses. Évidemment le succès indépendant en ligne est possible, mais c’est rare. Les distributeurs peuvent amortir les coûts de production élevés et l’investissement de temps pour garantir que le film soit vu.

KD : Quel est pour vous le plus grand défi du cinéma d’animation indépendant au Canada aujourd’hui ? Quel est sa plus grande réussite ?

CR : Personnellement, je trouve que le cinéma d’animation étudiant au Canada aurait besoin d’un peu de stimulation. Comprenez-moi bien, il y a beaucoup de bons films et de bonnes écoles, mais (comme je l’ai mentionné plus tôt), je trouve qu’il manque de complexité, d’urgence et d’audace dans le contenu. Peut-être que cela reflète seulement le confort relatif de la vie au pays.


:: Space (Zhong Xian, Royaume-Uni, 2020) [Royal College of Art], Bento Box Award pour le Meilleur Film d'animation étudiant, OIAF 2021

Cela dit, il est incroyable de voir jusqu’où l’animation indépendante s’est rendue. Il y a un temps où il y avait l’ONF, mais pas grand-chose d’autre… mais ça a beaucoup changé (grâce à l’influence et le succès international de l’ONF). L’animation canadienne s’est développée en bête à têtes multiples. Nous produisons beaucoup d’œuvres pour enfants pour la télévision/vidéo en continu… mais nous avons aussi constaté une augmentation dans la production de films par des artistes indépendants. Une partie de cela est dû à la technologie, qui a rendu l’animation plus accessible et abordable. Une autre partie est due au soutien assez solide en provenance des trois paliers de gouvernement. Il y avait peut-être une époque où c’était l’ONF ou rien, où il fallait choisir entre l’industrie et l’indépendance… mais ce n’est plus comme ça maintenant.  

RVH : Je crois que le plus grand défi pour l’animation provient de sa forte dépendance à la technologie, qui amène avec elle des problèmes d’accessibilité et provoque un manque de diversité parmi les cinéastes. QAS travaille à créer des opportunités d’enseignement et de collaborations, mais les choses prennent du temps à changer. C’est ça le plus gros défi. 

Sa plus grande réussite, je crois, c’est que les centres d’artistes autogérés (ARCs) puissent exister. Offrir plus d’accès à de meilleurs équipements pour la communauté, vouloir collaborer — c’est quelque chose d’important que nous avons à cœur. Tu n’as pas à faire les choses par toi-même si tu sais où trouver un collaborateur et que tu sais quelles sont ses forces puisque vous avez suivi un cours ensemble, par exemple, et que tu sais quels sont ses talents. Tu auras plus envie de collaborer, et c’est ce que nous voulons, en vrai. Les centres d’artistes autogérés rendent les choses plus accessibles, plus diversifiées, ce qui permet aux gens de partager leurs histoires et de développer le goût pour l’animation. Je crois que c’est en collaborant que l’on fait de meilleurs films aussi. 

MdB : Lorsque tu lis l’histoire de l’animation canadienne, on parle de l’animation à l’ONF, mais ce n’est pas toute l’histoire. Il y avait d’autres animateurs qui travaillaient indépendamment, mais ils n’avaient pas les moyens de préserver leurs œuvres et de les faire voir, alors leurs films disparaissaient après un an ou deux. Je crois que le défi, c’est d’exister et de ne pas disparaître après deux ans sur le circuit festivalier. 

L’ONF a le pouvoir de préserver la mémoire d’un cinéaste pour toujours grâce à leurs archives, mais les historiens n’ont pas aussi facilement accès aux films qui ne proviennent pas de l’ONF puisqu’il n’y a pas d’endroit pour les préserver comme à l’Office. Là, je parle au nom de la Cinémathèque, pas du festival, mais ici, nous croyons qu’il est très important de nous concentrer sur les œuvres indépendantes produites dans les années 1940, 1950 et 1960 puisqu’elles font partie de l’histoire, mais elles sont très difficiles à présenter puisqu’elles doivent souvent être restaurées. C’est une tragédie à laquelle nous souhaitons remédier. 


:: Maricoquette qui a ni chaud ni frette (Estelle Lebel, Mitsu Daudelin et Rachel Saint-Pierre, 1976) 
[Coll. de la Cinémathèque québécoise]
Ce film a été numérisé et restauré par l'Office national du film du Canada dans le cadre d'un projet inité par la Cinémathèque québécoise à partir d'éléments conservés dans ses collections. Il s'inscrit dans le cadre de la mise en œuvre du Plan culturel numérique du Québec 

DC : Je regarde surtout de l’animation en volume, évidemment ; je dirais que, parfois, les œuvres sont un peu rugueuses, visuellement. Le grand public est plus enclin à regarder des films commerciaux ou des productions à gros budget puisqu’elles sont cautionnées par des commanditaires, des compagnies connues ou même des réalisateurs de renom. Ces logos et ces noms viennent avec une garantie, une sorte de sceau de qualité, alors que les cinéastes indépendants et les artistes émergents prennent des risques, et donc leurs films ont plus de chances de vous surprendre. 

Je vois beaucoup plus de diversité et de créativité dans les productions indépendantes, et j’inclus ici les artistes émergents (les films étudiants) aussi. Les œuvres plus récentes démontrent une plus grande diversité culturelle chez les cinéastes ; durant les dernières décennies par exemple, on se rapproche des Premières Nations et des communautés autochtones. Les immigrants et les deuxièmes générations partagent aussi la fierté qu’ils ressentent pour leurs racines et leur héritage familial, et il y a plus de nouveaux thèmes, comme la représentation de la sexualité, le portrait de la sexualité à l’écran et de nouvelles perspectives sociales et politiques. Les cinéastes indépendants prennent des risques ; ils font moins de compromis.  

KD : Y a-t-il un préjugé à propos de votre festival ou de l’animation indépendante en général qui vous hante et que vous aimeriez déconstruire une fois pour toutes ? 

CR : Nous combattons toujours ce vieux préjugé selon lequel l’animation est un divertissement pour les enfants et les adolescents qui implique du fantastique, des animaux qui parlent ou des blagues de pets. C’est fou de constater que ce stéréotype persiste. Ce qui est décevant, c’est que ça ne touche pas seulement le grand public. On retrouve aussi cette attitude chez beaucoup de gens de l’industrie. Ils semblent croire que l’animation devrait suivre le parcours narratif linéaire classique et être facile à digérer. Il y a aussi une obsession avec la technique… et cette idée selon laquelle les techniques d’animations devraient être lisses et parfaites. Trop souvent, la technique est plus valorisée que le contenu/concept. Ceci provient d’un manque de diversité dans l’enseignement de l’animation qui est faite dans les écoles. Plusieurs écoles (pas toutes) se concentrent sur l’histoire de l’animation industrielle/mainstream. On devrait enseigner une histoire plus complète de l’animation à l’école pour introduire les étudiants à différentes façons de créer, à différents pays et à différentes voix. Puis laissez l’étudiant décider du chemin qu’il désire emprunter. 

RVH : Je sens qu’on dit toujours ça, mais l’animation n’est pas que pour les enfants. Je trouve toujours ça triste. Mais je suis écœuré de cette réponse. Ma génération sait que ce n’est pas que pour les enfants, alors l’autre façon de répondre, c’est que l’animation, particulièrement l’animation indépendante, n’est pas monolithique. Nous essayons toujours de redéfinir ce qu’est l’animation avec chaque programme, avec chaque film que nous présentons. On va faire un truc très axé sur les personnages, et puis, on va inclure un programme qui s’appelle « Transcendental Animation » [Animation transcendante] sur l’animation plus abstraite, non-linéaire, non-axée sur les personnages, puis encourager le public à simplement en faire l’expérience — les formes se déplacent, tandis que les sons et les couleurs te submergent — et puis tu assistes au programme suivant, et c’est plus caricatural, plus burlesque. Mais c’est tout considéré comme de l’animation indépendante. 

MdB : Eh bien, d’abord, le cliché le plus fréquent, c’est que l’animation, c’est pour les enfants. On doit composer avec ça tout le temps, alors ce n’est rien de nouveau, mais les courts métrages n’ont pas la même carrière que les longs — ils ne sont pas projetés dans les mêmes festivals, ils ont rarement de sortie au cinéma — alors nous essayons de rendre l’animation intéressante, excitante, et de casser le préjugé selon lequel l’animation, c’est pour les enfants. L’animation est très complexe, et l’animation est aussi expérimentale.

Je veux aussi déconstruire le préjugé selon lequel les animateurs sont des gens bizarres. Ils peuvent être nos amis ! Les animateurs peuvent aussi être nos ambassadeurs les plus inspirants et intègres. Pensons à Theodor Ushev — quelle incroyable carrière internationale ! C’est un artiste extraordinaire, mais ce sont des courts métrages, c’est de l’animation, et je ne crois pas qu’il reçoive la même reconnaissance que quelqu’un comme Denys Arcand, par exemple, ou David Cronenberg. 

Je ne veux pas paraître trop ambitieux, mais je veux vraiment que les spectateurs, les médias, et même les agences de financement comprennent que les animateurs et leurs films sont importants, et qu’ils sont nos meilleurs ambassadeurs artistiques. 


:: Vaysha, l'aveugle (
Theodor Ushev, 2016) [ONF]


:: Physique de la tristesse (Theodor Ushev, 2019) [ONF]

DC : Plusieurs personnes croient que l’animation, c’est juste pour les enfants. Les bandes-dessinées ont subi le même stigmate qu’ils ont réussi, je crois, à surmonter. Avec l’émergence d’éditeurs indépendants spécialisés à moindre échelle et du format « roman graphique », l’industrie de la bande-dessinée a pu rejoindre un auditoire plus vaste. Les festivals aident aussi à sensibiliser le public, alors le parcours de la bande-dessinée est un peu semblable à celui de l’animation. 

Aussi, l’animation n’est pas un genre ; c’est une branche technique du cinéma. Tous les genres du cinéma sont présents dans l’animation, donc dans l’animation en volume aussi (comédie, horreur, aventure, expérimental, documentaire, jeunesse, etc.) Il y en a pour tout le monde, quel que soit leur âge. Les gens pourraient être surpris de ce qu’ils découvrent, comme dans les livres. Les festivals spécialisés comme le nôtre aident à ouvrir le public à des techniques d’animation spécifiques et à démystifier le médium dans sa définition large. Et, bien qu’on attire parfois le grand public avec des propositions plus mainstream, ou qu’on utilise des références à des personnages commerciaux pour leur faire passer la porte, une fois qu’ils sont là, une gamme plus vaste d’histoires variées leur est donnée à voir et à apprécier.  

KD : Quel type d’animation vous inspire personnellement ? Quelqu’un en particulier ? 

CR : Des œuvres qui me confondent ou me clouent le bec d’une façon qui me donne envie de les revoir. J’aime les œuvres brouillonnes, pressantes qui te provoquent par leur complaisance. 

RVH : Parmi les films qui m’ont inspiré récemment, il y a Machini (2019), réalisé par Frank Mukunday et Tétshim de la République du Congo. Aussi Amanda Strong, Terril Calder, Genius Loci (2019) de Adrien Merigeau , les films de Malte Stein, Renee Zhan, Anna Firth, Sean Buckelew, Joseph Bennett, Richard Reeves, Arielle McCuaig et Tank Standing Buffalo.


:: Machini (Frank Mukunday et Tétshim, Belgique, 2019) [Picha Asbl]


:: Genius Loci (Adrien Merigeau, France, 2019) [Kazak Productions]

MdB : J’aime beaucoup le théâtre et la danse. L’animation est proche du théâtre, dans un sens, puisque c’est tellement artificiel. Rien n’est vrai dans l’animation et c’est la même chose dans une pièce de théâtre — tout est artificiel. 

Alors, c’est peut-être quelque chose qui m’a attiré vers l’animation et la danse. 

Je pensais récemment à Matthew Rankin et je trouve que The Twentieth Century (2019) est tellement génial, et j’aime beaucoup le travail de Matthew. Je suis très enthousiasmé par la proposition esthétique de ses films, et comment il joue non seulement avec l’animation, mais aussi avec les effets spéciaux. Ça m’inspire. J’aime les films qui ont de la texture ; où tu peux ressentir la texture à l’écran. 


:: Mynarski Death Plummet (Matthew Rankin, 2014) [La Distributrice]

DC : L’animation en volume, bien sûr. Je vis pour ça ! 

Je suis avant tout une faiseuse, alors je suis obsédée par les films qui contiennent des éléments élaborés avec du détail et de la texture, comparés à l’usage de formes plus simples, de surfaces lisses, de matériaux siliconés et des palettes de couleurs brillantes unies. Je préfère l’esthétique d’un film comme Fantastic Mr. Fox (2009) de Wes Anderson ou Anomalisa (2015) de Charlie Kaufman. Je suis plus intéressée par l’animation pour adultes que pour les jeunes. Mais à la fin, je les regarde toutes, bien sûr.

Dans le monde des indépendants, tous types d’animation confondus, je préfère généralement les courts métrages européens. Le graphisme et le look de l’illustration, le ton, l’ironie, les histoires douces-amères m’intriguent et me divertissent. Je vous recommanderais d’aller faire un tour sur le site web de la MIYU (maison de production, de distribution et galerie).  


:: Fille Bleues, Peur Blanche (Marie Jacotey et Lola Halifa-Legrand, France, 2020) [MIYU]


:: Histoire pour 2 trompettes (Amandine Meyer, France, 2022) [MIYU]

KD : Quelle est la chose que vous aimeriez que les spectateurs se disent en sortant de vos projections ? 

CR : « C’était quoi cette affaire-là ? » Mais avec un sourire.

RVH : Chaque programme a un but légèrement différent, mais on aspire à ce qu’ils entretiennent tous un rapport au mot « wow ». C’est pour cela que j’aime tant l’animation ; on utilise tellement de technologies pour raconter des histoires, mais avec l’animation, tu peux regarder une roche, et cette roche est tellement pleine de sens aux yeux du spectateur pour qu’il entre en relation et se dise : « wow ». 

MdB : S’ils se rappellent encore l’un des films deux, trois, quatre semaines, voire six mois après la projection et que quelqu’un se souvient de quelque chose qu’il a vu il y a longtemps, je trouve ça satisfaisant. Si une personne sort de la projection en se disant : « Peut-être que j’y retournerai un jour », pour moi, c’est quelque chose de très, très positif. Si deux spectateurs partagent une bière et discutent de la projection ensemble, je trouve cela très satisfaisant. 

DC : « Je ne m’attendais pas à ça, et je veux en voir plus. »  

KD : Comment comblez-vous constamment les besoins de votre public ? Que pensez-vous qu’il recherche dans votre festival ? 

CR : J’essaie de ne pas trop penser au public. Si tu commences à essayer d’être complaisant, tu crées toujours un programme moins bon. (Ici, je parle de la programmation indépendante du OIAF, pas de la sélection industrielle). Globalement, le mot que j’entends encore et encore, c’est « inspiré ». Les spectateurs, dont plusieurs sont des animateurs, veulent être surpris, choqués et inspirés. Ils veulent qu’on les amène dans de nouveaux endroits pour entendre des voix différentes. 

RVH : Nous somme chanceux puisque nous sommes affiliés à la QAS, alors nous sommes toujours branchés sur nos membres, sur le médium et sur les gens qui travaillent avec. Je crois que nous avons vraiment essayé de rendre notre festival accessible, de s’assurer que l’animation ne soit pas intimidante. Qu’il s’agisse de la regarder, de la créer ou d’apprendre à son sujet. 

MdB : À la Cinémathèque, il n’y a pas qu’un public. Il y a beaucoup de publics et chaque public est très, très spécifique. Au niveau des Sommets, cela signifie du nouveau contenu, une nouvelle formule, de nouveaux programmes — des programmes de soixante minutes contenant les films canadiens en compétition. Attendons de voir l’impact ! Honnêtement, il y a des films faibles, des films plus faibles, pas mauvais. Mais, vous savez, certains des films de la sélection sont plus fragiles. Pas parce qu’ils sont mauvais, mais parce qu’il s’agit parfois de premiers films, ou de films conçus avec très peu ou pas de soutien financier, alors j’essaie de mettre ces films dans le programme pour qu’ils soient à leur meilleur, parce que nous croyons en eux.  

DC : Une partie de notre public désire apprendre la technique, alors nous organisons des conférences et des ateliers pratiques. Beaucoup sont intéressés à faire carrière dans l’industrie de l’animation/animation en volume. 

Qu’ils soient familiers ou pas avec l’animation, les gens sont curieux à propos du travail de cinéaste, alors nous présentons des making-of. Les projections sont au cœur du festival, et notre mandat principal est de montrer le travail d’artistes locaux et internationaux. Nous présentons le meilleur de la production mondiale récente. Nous choisissons environ 60-70 films chaque année à partir de 400+ soumissions. Sinon, les gens veulent avoir la chance de rencontrer des artistes et des professionnels, alors nous invitons le meilleur des artistes locaux et internationaux. Nous espérons aussi que des liens solides se tissent entre les spectateurs. Finalement, il y a tellement de films en production en ce moment… C’est facile de trouver de l’inspiration, mais dur de ne choisir que quelques-unes de nos idées, alors que nous aimerions présenter trois fois plus de contenu que nous le faisons présentement. C’est une excellente période pour l’animation en volume.  

KD : Y a-t-il eu des impacts positifs à devoir changer de support au cours des quelques dernières années ? Quelles mesures envisagez-vous pour l’avenir ? 

RVH : Aller en ligne nous a permis de collaborer avec différentes organisations et de rejoindre un public plus large que la communauté régionale, vers l’arène nationale et internationale. 

CR : C’était amusant à essayer la première fois, juste pour expérimenter avec la présentation et la longueur des programmes. C’était moins amusant lorsque nous avons dû faire un deuxième OIAF en ligne. 

Je déteste les festivals en ligne, et s’il n’en tenait qu’à moi, nous les laisserions tous dans les poubelles de l’histoire. Les gens ont besoin d’autres gens, pas d’expériences virtuelles désengagées et sans médiation.  

MdB : Le festival ne s’est pas retrouvé en ligne durant la pandémie, prenant plutôt un hiatus. 

DC : Proposer des éditions en ligne en 2020-2021 était important parce que nous sommes le premier événement 100% dédié à l’animation en volume. D’autres festivals nous ont emboîté le pas depuis 2009 ; certains d’entre eux ont arrêté leurs activités. Nous ne voulions pas prendre de pause ou disparaître temporairement, alors nous avons fait de notre mieux pour offrir la majeure partie de notre contenu et l’ajuster. Ça nous a permis d’étendre la durée du festival sans frais supplémentaire, économisant ailleurs sur les dépenses que nous effectuions généralement pour les événements en personne. Nous sommes allés à la rencontre de la communauté internationale, en lui offrant la chance de vivre notre festival, sachant que les gens ne feraient pas nécessairement le voyage vers Montréal dans des circonstances normales. Nous laisserons définitivement une partie de notre contenu en ligne à l’avenir, puisque cela nous permet d’exposer plus d’artistes. 

 


D’autres événements canadiens liés à l’animation incluent le Animation Festival of Halifax (AFX), le Toronto Animation Arts Festival International (TAAFI) et Spark Animation (Vancouver), qui sont tous dignes de votre participation si vous habitez dans l’une de ces régions.

 

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Keltie Duncan est une programmatrice de courts métrages pour le Festival international du film d’animation d’Ottawa, une partie importante de sa vie depuis 2011; elle y a aussi occupé le poste de directrice technique jusqu’en 2021. Keltie est détentrice d’un baccalauréat en arts médiatiques et technologies numériques (obtenu avec distinction) au Alberta College of Art and Design (Calgary) et d’une maîtrise d’études cinématographiques de l’université Carleton (Ottawa). En plus de ses rôles administratifs auprès d’autres festivals et organisations à but non lucratif, elle a occupé divers rôles de gouvernance bénévoles durant la dernière décennie, incluant à titre de présidente de la Quickdraw Animation Society à Calgary et de Girls+ Rock Ottawa. Son amour pour l’animation lui permet de tenir le coup et son amour du tambour la garde saine d’esprit.

 

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Article publié le 20 octobre 2022.
 

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