VOL. 5 NO. 26
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Ève Lamont : Cinéaste de la décence commune (2)

Par Simon Galiero


:: SQUAT ! (Ève Lamont, 2002)
 

Simon Galiero : Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire des films et précisément des documentaires ?

Ève Lamont : Le documentaire d’auteur nous inscrit dans le monde, en tant que miroir social qui nous révèle à nous-mêmes, en offrant une autre manière de voir. Lorsque je suis propulsée dans un nouveau projet documentaire, cela provient d’un coup de cœur pour des personnes et des groupes qui m’allument, parfois aussi d’une profonde révolte contre l’injustice, de l’envie de dévoiler des rapports d’oppression méconnus. J’aime aborder des enjeux de société sous un autre angle et déboulonner certaines idées reçues. Il y a aussi le désir de donner la parole aux gens qu’on n’entend pas, qui résistent contre l’oppression en cherchant des alternatives face à ce qui ne tourne pas rond. Lorsque ces interlocuteurs m’inspirent et me touchent, j’ai envie de mettre en lumière leur histoire, de laisser place à leur vision et leur soif d’autres possibles. Je suis souvent attirée par des situations discriminatoires que j’ai moi-même vécues en tant que femme, en tant que marginale, insoumise et précaire (la précarité c’est heureusement révolu pour moi !).

Je me pose toujours la question avec un nouveau projet de film, « qu’est-ce que j’amène de nouveau et d’importance dans le brouillage et le radotage actuel ? » Faire un film est souvent une saga interminable, alors je dois avoir la conviction que la réalité que j’aimerais dépeindre et la perspective que je veux mettre de l’avant ont vraiment été laissées pour compte. J’espère faire œuvre utile. Mais au final, j’aime aussi raconter des histoires, comme tout bon cinéaste.

SG : Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire toi-même la caméra pour tes films et comment as-tu commencé à apprendre ?

EL : Étant jeune, j’ai jamais pensé réaliser des films ou devenir cinéaste. La plupart de mes actions servaient de défouloir contre l’ordre établi : je participais à des actions de collage et graffitis sur les murs des banques et des églises, je chantais dans un groupe punk (Karotte Kiri), prenais part à des actions féministes et des manifs pour le droit à l’avortement, contre la course aux armements, pour le droit au logement, les droits humains, la justice sociale, etc. J’ai abandonné mes études universitaires en sociologie pour errer dans les villes durant un an. Puis je suis retournée étudier en communication à l’UQÀM, dans le profil radio. Je trouvais le média radiophonique plus noble que la télé et moins rebutant que le cinéma avec toute sa hiérarchie, plus souple et créatif, puisqu’il laisse place à l’imaginaire en laissant l’auditeur construire ses propres images mentales. Je me suis beaucoup amusée avec les créations sonores, la musique, les animations déjantées, et j’ai tendu le micro aux activistes et aux artistes de l’underground. En parallèle, j’ai appris les rudiments de la vidéo, j’ai commencé à filmer les groupes qui défendaient les plus pauvres et les femmes, de même que les jeunes artistes que je fréquentais et qui n’avaient personne pour documenter leurs performances. À la fin de mes études, j’ai fait un plus long documentaire, Des Squatteureuses, qui m’a amené à parcourir l’Europe et filmer des femmes squatteures dans plusieurs villes (Genève, Zurich, Lyon, Toulouse, Bayonne, Saint-Sébastien, Amsterdam). Ce vidéo patenté avec les moyens du bord (une caméra VHS et un micro !) m’a valu en 1989 le prix du public au Festival international de films et vidéos de femmes à Montréal (qui l’eût cru, un tel festival a existé durant quelques années !). Consacrée vidéaste, j’ai pris goût à approfondir mes connaissances techniques en suivant des cours en électrotechnique au cégep du Vieux. J’aimais de plus en plus manipuler la caméra, au point de délaisser la radio, un média que j’avais pourtant investi et que j’ai toujours aimé. J’étais consciente du machisme et des barrières pour pratiquer le métier non traditionnel de camérawoman (il n’y en avait pratiquement pas à l’époque), je voulais être autonome (autofemme !) dans mon désir de présenter le monde autrement et sortir de la pensée unique néolibérale qui était la seule valable dans les grands médias.

De fil en aiguille, j’ai exercé divers métiers techniques et réussi à me tailler une place comme camérawoman et DOP dans le milieu télévisuel. Malgré certaines difficultés vécues en tant que femme dans un environnement plutôt machiste et conventionnel, j’étais heureuse de « faire du kodak » et d’avoir brisé le plafond de verre. Parallèlement j’ai réalisé plusieurs vidéos indépendants, courts ou moyens métrages : La revanche des sorcières (1990), Bataclan (1991), La bombe économique (1993), En dehors du monde (1994) et la fiction Pas dans ‘rue (1992), tous diffusés dans certains festivals, groupes communautaires et institutions scolaires, et qui sont demeurés assez marginaux somme toute. J’ai passé une quinzaine d’années dans le maquis jusqu’au moment où j’ai pu sortir un premier long métrage documentaire (Méchante Job en 2001). Et c’est à partir de là où je me suis mise à œuvrer comme réalisatrice dite « engagée » (bizarre, qui m’a engagé ?). Dès lors, je pouvais filmer mes propres films, et même exercer toutes les fonctions !
 


:: SQUAT ! (Ève Lamont, 2002)


SG :
Toujours sur ton travail à la caméra, comment tu définirais l’essence de ton métier à la caméra avec l’expérience cumulée qui est la tienne aujourd’hui ? C’est quoi ton approche technique et esthétique, quels sont tes choix de prédilection et quels enseignements as-tu tirés au fil du temps concernant le cadrage, la lumière, le positionnement dans l’espace ?

EL : Pour ma part, j’opte pour le cinéma direct, collé sur la réalité des personnages, en partageant leur vie quotidienne et en suivant de près le déroulement de l’action, évitant le plus possible les entrevues. Cette approche favorise la spontanéité et l’authenticité de la part des protagonistes. Dans le style caméra-réalité filmé à l’épaule, il faut trouver le meilleur cadrage dans des conditions pas toujours évidentes et accepter le compromis. J’ai appris à être à l’affût de l’imprévisible et me mettre à l’écoute des personnages qui ne sont pas des acteurs qu’on doit téléguider. Le plus important pour moi c’est d’être connectée et orientée par ce que la personne devant moi a envie de dire et de faire. J’éclaire lorsqu’il le faut et que c’est possible, le plus simplement possible. Chose certaine, la mise en scène ce n’est pas ce que je préfère. Si à cause de ma présence, j’ai un impact sur la « vraie réalité », je ne veux surtout pas la reconstituer ! Certains de mes films ont laissé beaucoup de place au témoignage des personnes qu’on n’entend jamais (comme les femmes qui se sont prostituées), parfois dans l’anonymat (L’Imposture et Le commerce du sexe). Ici la caméra demeurait au service de la parole donnée tout en captant ce que l’environnement et les actions de la personne m’offraient en termes de sens et de ressentis.

SG : J’ai cru remarquer que le son t’est aussi souvent attribué au générique. Est-ce que c’est pour travailler seule et éviter un dispositif de tournage trop intrusif ?

EL : Avec le genre de film que je réalise et les budgets qui fondent comme neige au soleil, je n’ai pas le choix de faire le son moi-même. C’est plus pratique et intimiste lorsque je suis seule avec un personnage, mais évidemment plus compliqué et moins réussi quand les humains s’additionnent. À ce moment-là, je souhaiterais avoir une personne à la prise de son avec moi, mais malheureusement ce n’est pas toujours possible. Je m’en tire tout de même assez bien puisque j’ai appris à faire le son lorsque j’étais technicienne et camérawoman pour différentes télés et maisons de production. Par contre, c’est plus compliqué pour le monteur et mixeur sonore rendu en postproduction. Je m’implique beaucoup dans le montage et le mixage son. D’ailleurs, l’originalité de la composition musicale est d’une extrême importance pour moi. La plupart de mes films ont pu bénéficier du talent et de la performance de compositeurs et musiciens de haut calibre.

SG : Quelle est ta manière d’établir le contact avec les personnes qui témoignent dans tes films ? Qu’est-ce qui t’intéresse d’abord chez eux ?

EL : Ce qui m’intéresse chez les personnes qui témoignent dans mes films c’est d’abord leur vécu et leurs idées. L’intégrité dans ma démarche et le temps que je prends avec elles font en sorte que les liens se tissent et que ces personnes développent leur confiance en moi. Ayant un sens de l’éthique assez aiguisé, les gens que je filme s’en rendent compte assez vite. Jamais par exemple, j’instrumentaliserais une victime ou « revictimiserais » celle-ci comme j’ai constaté dans certains documentaires. Lorsque je choisis une personne qui deviendra un personnage, je considère sa capacité à livrer une perspective digne d’intérêt et sa contribution à une vérité plus grande qu’elle-même. Je considère également la réalité de la personne qui peut s’avérer tout aussi puissante et porteuse de sens. Je suis encore étonnée de constater à quel point les « gens ordinaires » peuvent être époustouflants par la qualité de leur analyse et leur perception des choses. Et ce sont justement ces gens-là qui m’intéressent, les « petits » qui déboulonnent « les gros ».

SG : Comment tu leur présentes les choses ? Comment tu les convaincs de se livrer et de participer au tournage ?

EL : Il n’y a pas de recettes, parfois je frappe un mur. Et c’est normal, car bien des gens sont gênés d’être enregistrés, de se trouver sous les projecteurs et n’aiment pas se voir à l’écran… moi la première ! Mais disons que ce fut plus facile pour moi de gagner la confiance d’une femme qui s’est prostituée que d’une personne en poste de pouvoir. Plus d’une fois, les personnes acceptaient d’être filmées si elles avaient le sentiment que leur participation allait servir à révéler la vérité, faire évoluer les mentalités et changer les choses. Les victimes acceptaient de témoigner afin que leur pénible expérience ne soit pas vaine et puisse éviter la victimisation d’autres personnes (dans la prostitution, l’exploitation sexuelle, l’exploitation au travail, etc.). Ce sont parfois les personnes concernées par la « problématique » qui m’ont demandé expressément de réaliser un film pour faire valoir une autre perspective, celle qui n’était pas considérée par les médias et la société en général.

SG : Il me semble que quelque chose traverse ton œuvre de part en part, qui est la question de la quête d’autonomie dans le réel, c’est-à-dire à travers les structures socio-économiques les plus élémentaires, immédiates, incontournables : le travail (Méchante job), la production (Pas de pays sans paysan), le logement (SQUAT !, Le chantier des possibles). Comment est né ou d’où vient ton intérêt pour ces enjeux ?

EL : Dans plusieurs films, j’ai suivi la quête des gens qui cherchent à reprendre du pouvoir sur leur vie ou redonner du pouvoir à ceux qui n’en ont pas. Ces gens veulent aussi construire autre chose, « d’autres monde possibles », se démènent pour y arriver, réussissent ou frappent un mur, mais ont ceci de merveilleux qu’ils osent s’opposer au statut quo souvent intolérable. On le sait, c’est le voyage qui est riche d’enseignements, même lorsqu’on ne parvient pas à destination.

Dans Méchante job, je mettais en lumière l’exploitation au travail et la discrimination envers les assistée.e.s sociaux à une époque où le marché du travail était en pleine mutation, où le chômage était répandu et les emplois se précarisaient. Dans Méchante Job, j’ai dépeint des personnes et des groupes dans différentes régions du Québec qui développaient d’autres façons de se réaliser et de participer à la société que par l’exercice d’un emploi. Développé au sein de l’ONF, ce projet documentaire n’a pu être produit par cette institution qui ne voulait pas « faire la promotion des gens qui vivent aux crochets de l’État et qui ne veulent pas travailler » (Paroles prononcées en comité de programme).

Dans le film SQUAT !, j’ai fait le récit de l’occupation d’un bâtiment vacant par de jeunes militants, mal-logés et sans-abri qui cherchaient à se loger et à vivre autrement, en dehors des cadres restrictifs. De l’intérieur, on les voit tenter de mettre en place leur projet sous l’œil vorace des médias, constamment harcelés par les autorités publiques qui mettent à mal leurs efforts d’organisation collective non conventionnelle.

Malgré les situations troublantes et bouleversantes dont j’ai été témoin, j’ai toujours voulu éviter le glissement dans le mélodrame et le voyeurisme malsain. Dans le cas où les personnes filmées voulaient assurer leur dignité ou risquaient de subir des conséquences fâcheuses du fait d’être filmées, j’ai fait valider leur participation au sein du film. Pour SQUAT ! il était épique de faire entrer une trentaine de squatteurs dans la salle de montage et d’entendre leur réaction à chaud. La scène qui avait posé problème pour certains lors du tournage (des toxicomanes qui se font expulser du squat) était maintenant perçue positivement. J’ai accepté d’enlever un plan qui déplaisait à une squatteure. Un militant aurait voulu que je retire un personnage qu’il jugeait douteux, demande à laquelle les autres squatteurs n’ont heureusement pas souscrit. Au final, les jeunes squatteurs étaient immensément reconnaissants pour le rétablissement des faits envers leur histoire. De nombreux punks et sans-abri étaient présents lors de l’avant-première en plein air qui a réuni près de 300 personnes sous le viaduc Notre-Dame, et ont assisté fièrement à des projections à l’Ex-Centris et à la Cinémathèque.

Mon travail de recherches et de lectures en amont pour Pas de pays sans paysans, comme plusieurs de mes films, fut colossal. J’ai aussi fait une énorme recherche terrain et suis allée à la rencontre des agriculteurs visionnaires en parcourant le Canada et la France. Grâce à eux, j’ai pu remettre en question l’agro-industrie qui impose son contrôle du champ jusque dans nos assiettes, élimine les paysans, détruit les paysages, pollue les sols, l’eau, l’environnement, et qui empoisonne nos aliments. J’ai fait ce film guidée par le point de vue des citoyens qui se révoltent contre les OGM et des agriculteurs qui ont décidé de cultiver autrement. On pourrait dire que j’ai révélé des luttes de réappropriation et surtout des pratiques porteuses de sens pour des gens qui vivent de la terre et qui la chérissent.
 


:: SQUAT ! (Ève Lamont, 2002)


:: L'imposture (Ève Lamont, 2010)


SG :
Une autre singularité de ton travail est que tu parviens à laisser entrevoir les destins intimes des individus qui sont dans tes films, mais cela s’inscrit toujours dans un ensemble. Qu’est-ce qui te pousse à aimer autant filmer des groupes ?

EL : En général, j’aime passer beaucoup de temps sur le terrain du réel. Je filme souvent, car dans le vif de l’action cela me permet d’être imbibée par le sujet. J’aime rencontrer différentes personnes, de nombreuses personnes, car cela m’aide à mieux comprendre les enjeux, à nuancer ma vision du départ, ou sinon à l’affûter et l’attiser d’autant plus. Puisque la réflexion et le progrès social au bénéfice du plus grand nombre orientent mon regard, cela finit par se retrouver à l’écran. Je porte ce regard grâce à la somme des individus qui sont aussi confrontés à leurs difficultés personnelles et pour lesquels on s’attache peu à peu. On le sait, le changement commence par les pratiques individuelles et par une transformation personnelle.

J’essaie de regarder les choses sous un autre angle que le courant dominant. Chose certaine, je suis orientée dans ma démarche par les personnes qui vivent les situations, qui sont concernées par les enjeux et qui proposent d’autres manières de voir et de faire pour elles et pour la collectivité. Je m’intéresse tout particulièrement aux individus qui s’associent à d’autres, reliés à un groupe et une cause, même une « cause perdue »…. Lorsqu’on est « petit », la force du nombre fait la différence, ensemble on est moins seuls dans nos problèmes, en groupe on réussit à confronter le pouvoir dominant, on ne s’aplatit pas. Il faut dire que j’ai toujours été inspirée, dans ma vie comme dans mes films, par les démarches collectives, qui se présentent à mes yeux comme un antidote à l’individualisme ambiant. Résister ensemble aide à vivre, même lorsqu’on ne gagne pas.

SG : Pourrais-tu résumer un peu la genèse de ton film L’imposture ? Qu’est-ce que qui t’a emmenée à t’intéresser au sort des prostituées en premier lieu ?

EL : Mon travail de recherche pour L’imposture fut colossal. Durant ma recherche terrain et mes tournages, j’ai rencontré au-delà de 75 femmes dans les villes de Québec, Montréal, Ottawa, et en Montérégie, âgées de 16 à 52 ans, qui ont pratiqué différentes formes de prostitution, dans les bars de danseuses, les salons de massage, les agences d’escortes, la prostitution de rue. Elles m’ont instruite et m’ont ouvert les yeux sur ce prétendu « travail du sexe ». Grâce à elles, j’ai compris qu’on ne sort pas indemne de la prostitution et à quel point elles étaient détruites physiquement et psychologiquement. Je me suis rendu compte du fossé entre ce que la plupart des gens pensent à propos de la prostitution et la gravité de la situation, alors je me suis dit, il est impératif de faire un film à ce sujet. Elles ont choisi de révéler l’envers du décor et livrer leur expérience pour éviter que d’autres femmes et filles passent par où elles sont passées.

SG : Comment as-tu vécu le tournage du film, pendant et après ?

EL : Dur, dur. En dehors des tournages, je cherchais à les aider, tellement leurs problèmes étaient immenses et leurs efforts pour s’en sortir admirables. Elles vivaient des situations difficiles et me racontaient les événements tragiques qu’elles avaient vécus. Ce flot des sévices et agressions qu’elles m’ont partagés (qui ne sont pas à l’écran), je les ai si absorbés que j’ai eu une phase où je pleurais sur la route au retour des tournages. J’ai compris que ce sont des parcours dramatiques qui les avaient menés à se prostituer, nombreuses avaient de graves problèmes de santé physiques et mentaux, plusieurs étaient en choc post-traumatique, confrontées à la grande pauvreté, avec une sexualité anéantie. Lorsque le film a été en fin de montage, j’ai fait visionner à ces 12 femmes leur propos, dans la mesure où elles se sont commises parfois même à visage découvert, et je leur ai demandé de valider le film en entier. À leur avis, le film s’avérait fidèle à leur propos et sa vision était totalement dans le mille. Seule critique de leur part : le film ne montrait pas le milieu prostitutionnel et sa cruauté envers les femmes.

SG : Comment a-t-il été reçu globalement ?

EL : L’imposture a eu beaucoup de succès auprès du public, il a été présenté 5 semaines à l’Ex-Centris qui avait affaire à un public « non habituel ». Le film a fait une tournée dans les salles de cinéma au Québec et a été projeté plus de 130 fois en salles. Les femmes que j’avais filmées ont été parfois présentes avec moi dans les entrevues médias et les présentations du film, ravies de son succès. Le film a aussi été diffusé à la SRC dans sa version intégrale. Certains festivals l’ont pris, les critiques ont été positives, mais j’ai bien senti qu’il ne plaisait pas tellement à l’intelligentsia du cinéma qui, partout sur la planète, préfère les films complaisants envers la prostitution, voire même divertissants, et surtout pas critique envers la prostitution même si l’analyse provient des femmes qui l’ont vécu. Comme s’il n’y avait pas de point de vue dans le fait d’accepter l’idée qu’une catégorie de femmes soient des servantes sexuelles, que leurs corps servent de déversoir, que l’argent permette de faire avec elles ce qu’il ne serait pas possible de faire autrement. Or, ce phénomène a été bien documenté en traumatologie : malgré le déni, ces actes sexuels non désirés sont inscrits par le corps comme des viols à répétition et cela finit par avoir de graves impacts sur les femmes qui ont vécu ça.

Heureusement le film, ainsi que mon témoignage et celui des personnages du film ont même servi à orienter l’Avis du Conseil du statut de la femme (CSF) sur la prostitution, sorti en 2012 : « La prostitution il est temps d’agir ». Il y a eu aussi des projections qui ont créé des espaces de discussions thérapeutiques, par exemple lors d’une présentation à la prison des femmes à Tanguay où celles-ci se sont vidées le cœur comme jamais…

SG : Qu’est-ce qui t’a motivée à te replonger dans les enjeux de la prostitution avec Le commerce du sexe ?

EL : Présente à bien des projections, j’ai heureusement entendu la réaction du public qui a plus d’une fois changé sa perception sur la prostitution en se demandant qui profitait du système prostitutionnel. Lorsque des femmes qui s’étaient prostituées m’ont demandé de dénoncer l’industrie du sexe, les clients, les proxénètes et les tenanciers qui les exploitent en disant qu’elles allaient m’aider à trouver des clients ou des propriétaires de bars, cela m’a mise au défi. Il faut mentionner qu’il s’agissait de mon idée de départ, mais qui a bifurqué puisque la parole des femmes s’est révélée si forte et a fini par prendre toute la place. Puis, lorsque j’ai rencontré le lieutenant-détective Monchamp, qui lutte contre le proxénétisme, un homme intelligent qui a un regard profondément humain sur les victimes, il n’en fallait pas plus pour que je craque. Alors que j’ai autrefois été la cible des policiers, je suis devenue admirative de la mission difficile qui motivait l’équipe d’enquêteurs pour stopper les proxénètes. J’ai aussi passé par mal de temps dans les salles de cours et pu constater à quel point les pimps et leurs avocats du crime organisé sont des maîtres dans l’art de les faire passer pour le conjoint d’une jeune femme qui travaille dans l’industrie du sexe de son propre chef…alors que les actes de violence envers celles qui sont à leurs yeux une simple marchandise dépassent l’entendement. Le film a eu autant de succès que L’imposture et a même été présenté dans l’antre de l’Assemblée nationale par le Cercle des femmes parlementaires, orientant par la suite les décisions politiques sur la question de l’exploitation sexuelle. Ça, c’est mon salaire !



:: L'imposture (Ève Lamont, 2010)


:: Ève Lamont sur le tournage de Pas de pays sans paysans (2005)


SG :
À travers tous les enjeux sociologiques, culturels, économiques qui traversent ces deux films, il me semble que tu poses surtout un doute philosophique qui est : « Qu’est-ce qu’un choix ? ». Qu’as-tu appris sur cette question précise du choix ? Est-ce que ton regard a évolué et est-ce qu’il demeure quelque chose d’insoluble à cette question ?

EL : Choisit-on de se retrouver dans l’industrie du sexe à 14, 17, 20 ans ou même 30 ans ? Choisit-on de se faire chanter les louanges de l’argent facile alors qu’on n’a rien, et de se faire envoûter par un faux prince charmant qui deviendra son bourreau ? Choisit-on d’être abusée par des hommes dès l’enfance ou l’adolescence ? Alors qu’on a l’estime de soi à zéro, choisit-on de croire aux compliments des hommes qui nous paient pour accéder à ce corps qu’on ne possède plus ? Et choisit-on de se faire humilier, agresser et violer par les clients prostitueurs ? Choisit-on d’être exploitée, violentée, violée et séquestrée par son proxénète (90 % des femmes ont été sous l’emprise d’une proxénète au cours de leur passage dans la prostitution) ? La plupart des femmes ont cru choisir puisqu’elles défendent leur libre arbitre et portent le poids de ce supposé choix (elles se culpabilisent beaucoup). Au Québec, une infime minorité de femmes qui se prostituent sont indépendantes et ont trouvé une façon de tirer leur épingle du jeu. Par contre, l’immense majorité parmi celles qui ne sont pas forcées de se prostituer finissent par être piégées dans l’industrie du sexe et ne savent plus comment en sortir alors qu’elles en souffrent beaucoup (ce sont les femmes les plus souffrantes que j’ai rencontrées dans ma vie). Elles ont payé jusqu’au prix de leur vie et paieront la facture des séquelles toute leur vie durant alors que les hommes qui les prostituent et qui ont profité d’elles, à commencer par les clients qui sont à la source de ce commerce, continuent leurs ravages sans soucis.

SG : Que ce soit pour ces deux films, mais aussi tous les autres, comment vis-tu le fait d’être souvent étiquetée comme une cinéaste « militante » ?

EL : Puisqu’il est de bon ton de le dire, j’ai repris à mon compte l’étiquette de cinéaste militante, mais en fait cela m’énerve quelque peu. La plupart des créateurs ont leur point de vue et défendent une vision qui leur est propre même si ça ne paraît pas toujours. Nous portons tous une morale, des valeurs. Ne rien dire face à l’inadmissible et tourner la tête est une position morale. Être allumé par l’esthétisme et aimer tout ce qui est apparemment nuancé est une autre façon de voir le monde.

Face aux gens qui se défilent derrière la complexité des choses pour ne pas prendre position et qui préfèrent les zones grises, je peux être perçue, j’imagine, comme une cinéaste trop tendancieuse. Or, je ne prétends pas voir le monde en noir et blanc et j’apprécie aussi les nuances. Mais parfois ce sont les personnes qui vivent des situations oppressantes ou qui cherchent des solutions pour elles et tous les autres qui m’amènent à voir les choses autrement, sous le poids d’une vérité que les défenseurs de la bien-pensance ne peuvent pas comprendre.

SG : Quels sont les gens qui viennent voir tes films et qu’est-ce qui les motive ?

EL : Faudrait leur demander ! Chose certaine, au Québec et ailleurs au Canada, à peu près tous mes films ont reçu un accueil chaleureux du public en attirant pas mal de gens en salle. Ma présence et l’échange avec le public, auquel j’accorde beaucoup d’importance, créent aussi un attrait supplémentaire, je crois. Souvent, mes films attirent non seulement des cinéphiles, mais un public plus large. Je me souviens que pour Le commerce du sexe qui a été présenté trois semaines à l’Ex-Centris, il y avait eu des spectateurs « hors normes ». Les guichetiers avaient remarqué des gens qui ne font pas partie de leur public habituel, du style une femme juchée sur des énormes talons hauts accompagnée d’un homme à l’allure douteuse… (rires)

SG : De façon annexe, est-ce que je me trompe en faisant le constat que les revues de cinéma et certains milieux cinéphiles comme les festivals ont parfois jusqu’ici négligé ton travail ? Et si oui comment l’expliques-tu et le perçois-tu ?

EL : Je pense que les films engagés peuvent agacer profondément, moi aussi d’ailleurs, lorsqu’on a l’impression de se faire marteler un message. Voilà pourquoi un documentaire qui sera considéré comme militant doit travailler plus fort pour devenir une œuvre qui révèle subtilement notre monde et qui nous amène quelque part, là où on ne croyait pas aller. Les documentaires dits engagés s’intéressent souvent aux enjeux cruciaux, ainsi qu’aux avancées sociales. Ils peuvent jouer un rôle important même lorsqu’ils ne sont pas des « réussites ».

Même s’il m’arrive de porter le chapeau de cinéaste pamphlétaire, ma démarche ne vise pas à jouer un tel rôle. J’ai bien sûr des convictions et une façon de voir le monde, mais lorsque je tourne, j’essaie d’être le reflet du sujet qui m’est donné à observer et de ne pas laisser l’idéologie pervertir mon regard. J’ai l’avantage d’avoir un public fidèle ici même si je suis peu connue à l’étranger, probablement dû au fait que mes réalisations ont une saveur trop locale. Les documentaires québécois tournés ici ont plus de mal à se démarquer internationalement, en partie à cause de la langue…. et de bien d’autres facteurs. D’autre part, les documentaires ne sont pas suffisamment couverts par les critiques en cinéma. Bien souvent la couverture provient d’un·e journaliste assigné·e aux affaires sociales ou à la culture en général. Mes films ont tout de même eu une belle couverture médiatique, et plusieurs de mes films ont circulé dans de nombreux festivals. Si les revues de cinéma semblent me négliger faudrait voir avec elles pour quelles raisons…
 


:: La coop de ma mère (Ève Lamont, 2021)


SG :
Ton plus récent film, La coop de ma mère, poursuit très bien le rapport entre logement et communauté amorcé avec SQUAT ! puis Le chantier des possibles. Même si tu nous montres les efforts quotidiens que l’entretien d’une coop exige, et ce sans édulcorer les difficultés individuelles de ses habitants.

EL : Dans La coop de ma mère, j’ai laissé plus de place au portrait des individus plutôt qu’aux dédales de la gestion d’une coopérative d’habitation. D’abord parce que je ne me trouvais pas au cœur d’un affrontement avec les autorités comme dans SQUAT !, ce qui a fini par prendre toute la place. J’avais surtout envie de montrer qu’une coop est la somme de toutes ces personnes qui ont chacune leurs difficultés, leur histoire, leurs raisons et leurs façons de vivre dans un tel endroit.

SG : Dans ce film, tu fais aussi au passage un petit portrait de ta mère, parmi d’autres portraits, avec une belle pudeur. Sans vouloir gâcher cette pudeur, est-ce que le tournage du film t’a permis de découvrir quelque chose sur elle que tu n’avais pas encore vu ou compris ?

EL : Non je n’ai rien appris sur ma mère. C’est une bonne raconteuse malgré sa condition vieillissante. Le fait de m’intéresser à son milieu de vie a été une façon de m’intéresser à elle par la bande et de rendre hommage à sa perpétuelle implication au bénéfice de la collectivité. Comme elle est un peu plus présente que les autres personnages, j’ai des scènes avec elle qui rendent bien compte de ses valeurs, de son parcours et de sa façon de s’inscrire dans le monde. J’ai beaucoup d’admiration pour cette femme qui a lutté pour sa propre émancipation, qui s’est beaucoup investie pour défendre les droits des femmes, qui a sans cesse milité pour le bien commun et qui est toujours restée dans l’ombre. C’est une féministe intellectuelle et une artiste qui m’a beaucoup inspirée. Ma mère a une grande culture, c’est une amoureuse de l’histoire, des livres, et une cinéphile aguerrie. Elle n’a pas aimé les documentaires d’auteur sortis récemment qui tracent le portrait d’un parent vieillissant et en perte d’autonomie. Je n’étais pas pour lui faire ce coup-là !

SG : Avec toute l’expérience que tu as comme femme et réalisatrice, quel constat fais-tu de l’époque actuelle par rapport à tout ce que tu nous as montré dans tes films ? Est-ce que les rapports de force ont évolué ? Est-ce que les possibilités d’autonomie, individuelles et collectives, se sont accrues ou ont dépéri ? Le monde collectif te paraît-il globalement plus ou moins humain ?

EL : Grosse question ! Oui le monde change et on a tous du mal à saisir les incidences réelles dans toutes les sphères de nos vies. Actuellement on assiste à la sectarisation, la polarisation qui étouffe le débat, au repli identitaire et à la censure autoritaire. Il n’y a plus de grand projet collectif et cela m’inquiète aussi. En parallèle, le fossé entre les riches et les pauvres s’accroît gravement et la crise climatique devient de plus en plus alarmante. Mettons que les priorités ne sont pas à la bonne place. Même si je ne suis pas pessimiste de nature et plutôt confiante dans le genre humain, je reste lucide et constate que le temps presse. Je suis déterminée à ne pas laisser le monde s’écrouler et je veux faire partie de la solution. Et j’ai un faible pour les gens qui se mettent en marche afin que les choses changent et qui mordent dans la vie avec allégresse !

 

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Article publié le 16 octobre 2021.
 

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