:: Louise Bourque (photo : ©Joe Gibbons)
Louise Bourque et moi nous donnons rendez-vous à la Cinémathèque québécoise, à quelques mètres à peine d’un écran où l’un de ses films tourne en boucle. Il aura fallu plusieurs jours d’échanges de courriels et de reports pour y arriver : l’artiste est en deuil de sa sœur, mais déterminée à parler de son œuvre. Quand elle arrive, tout de suite, quelque chose se dégage : un regard franc, une attention aiguë à l’autre, une curiosité. Elle écoute autant qu’elle répond. Libre, singulière, elle donne l’impression d’habiter entièrement chaque phrase.
Nous nous rencontrons à l’occasion de la rétrospective que les RIDM consacrent à son travail — sa toute première venue au festival, étonnamment. C’est que le cinéma de Louise Bourque, souvent rangé dans la catégorie « expérimental », ne tombe pas d’emblée sous l’étiquette « documentaire », alors même qu’il est nourri d’archives familiales, de mémoire intime et de réel retravaillé. Ses films fouillent les images comme on fouille un album de famille hanté : on y trouve des visages, des spectres, des gestes, des lieux qui ont existé, mais passés au filtre du montage, de la matière pelliculaire, du temps.
Très vite, la conversation s’inverse : Bourque pose presque autant de questions qu’elle n’en reçoit. On parle de poésie, du public qui découvre ses films, de la manière dont elle conçoit son identité acadienne, de la réception parfois décalée entre les gens d’ici et d’ailleurs. Elle évoque aussi, en riant un peu, toutes ces questions qu’on lui a posées mille fois et qui l’ennuient désormais — les mêmes raccourcis biographiques, les mêmes étiquettes critiques.
*
Sarah-Louise Pelletier-Morin : On parle souvent de « cinéma expérimental » en opposition au cinéma plus narratif ou « traditionnel ». Est-ce que tu opères toi-même cette distinction ?
Louise Bourque : Je ne les oppose pas, mais pour moi, ce sont des formes différentes. En littérature, on a la nouvelle, le roman, la poésie : ce n’est pas parce qu’on distingue ces formes qu’on les butte les unes contre les autres. C’est la même chose pour le cinéma. Ce sont des manières différentes d’approcher le médium. La tradition plus théâtrale, narrative, ne m’a jamais vraiment interpellée. Ce qui m’a attirée dans le cinéma, c’est la possibilité d’utiliser des formes poétiques, dans la manière même dont le film est construit.

:: L'éclat du mal (2005) [Louise Bourque]
SLPM : Tu parles de formes poétiques. Ta première pratique, avant le cinéma, c’était déjà la poésie ?
LB : Oui. Ma première manière d’être créative, ça a été la poésie. Adolescente je m’adonnais à la poésie. J’ai gagné quelques concours littéraires, puis je me suis jointe assez jeune à l’Association des écrivains acadiens : Gérald Leblanc avait aimé un de mes poèmes dans un atelier d’écriture, et m’avait invitée à la rencontre de l’Association. Il m’encourageait à publier, mais moi, ça ne m’intéressait pas vraiment. J’avais l’impression de ne pas être rendue là où je voulais être. Ce n’était pas mauvais, mais je sentais qu’il manquait quelque chose, que ça ne portait pas encore ce que je voulais vraiment exprimer. Cette sensation-là, je l’ai retrouvée plus tard en cinéma, quand j’ai compris qu’il existait une autre sorte de cinéma possible.
SLPM : Justement, comment s’est faite cette rencontre avec le cinéma expérimental ?
LB : Au départ, j’ai fait un baccalauréat en journalisme. J’y suis allée parce que j’avais une plume facile, et qu’on me disait : « Tu devrais aller en journalisme. » Mais je n’étais pas vraiment satisfaite. J’ai travaillé un peu à Radio-Canada, puis je suis venue à Montréal. Je pensais faire une maîtrise en communication, mais il manquait encore quelque chose. Mon copain de l’époque avait commencé un bac en cinéma d’animation à Concordia. Je me suis mise à aller aux projections de films le soir. C’est là que j’ai vu mes premiers films expérimentaux.
Je me souviens très bien du choc : je n’avais aucune idée qu’on pouvait faire quelque chose comme ça avec le cinéma. La couleur, la forme, la façon dont ça fonctionnait complètement autrement, ça m’a immédiatement interpellée.
SLPM : Tes œuvres les plus récentes travaillent beaucoup à partir des films de famille. D’où vient ce geste de fouiller dans les archives intimes ?
LB : Mon père était un poète dans l’âme. C’est lui qui a filmé la plupart des archives familiales que j’utilise. Il avait un très bon œil. C’est un personnage important : il est devenu médecin très jeune, à 22 ans, pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il nous a appris à aimer la littérature, les arts.
Les archives, pour moi, ce n’est pas seulement de la « matière première » visuelle : c’est un lien direct avec cette sensibilité-là, avec une manière de regarder le monde qui m’a été transmise.

:: Bye Bye Now (2022) [Louise Bourque]
SLPM : Ton travail est souvent commenté à partir de ton identité acadienne. Toi, comment tu la formules ?
LB : Je viens d’une petite ville à la frontière du Maine : il suffit de traverser un pont, et on est aux États-Unis. On était très exposés à la culture musicale états-unienne avec la base militaire aérienne toute proche durant la guerre du Vietnam, aux postes de télé en anglais, et en même temps très proches du Québec, de ce qui s’y passait comme revendications culturelles et politiques.
Mon père était très attaché à la cause acadienne. Il a été le premier député à faire ses discours en français à l’Assemblée du Nouveau-Brunswick, qu’il traduisait lui-même, alors que la province n’était pas encore officiellement bilingue. Donc oui, j’ai hérité d’une culture acadienne, même si elle n’est peut-être pas « typique ». Mais je n’ai jamais eu le réflexe de revendiquer frontalement une identité, ni comme Acadienne ni même comme femme. La question identitaire est importante, bien sûr, mais j’avais envie de faire des œuvres qui traversent certaines frontières : de genre, d’identité nationale ou culturelle, de langue.
SLPM : On t’a déjà questionnée sur l’usage de l’anglais dans certains films ?
LB : Questionnée, oui. On m’a demandé : « En tant qu’Acadienne, qu’est-ce que ça veut dire pour vous d’avoir des narrations en anglais ? » Souvent, c’est un concours de circonstances. Pour Jolicoeur Touriste (1989), par exemple, on a trouvé un livre pour enfants en anglais. On se l’est approprié tel quel. On était bilingues, pour nous ce n’était pas nécessaire de traduire. Ça aurait pu être en français, mais cette histoire-là, ce livre-là, était en anglais.
Ça ne veut pas dire que la langue n’est pas importante pour moi. Dans ma famille, on a toujours défendu le français. Mais la culture acadienne, pour moi, ne se limite pas à la langue : elle passe aussi par des façons d’être, des gestes, des histoires, des traumas peut-être, qui se transmettent de génération en génération. C’est la première fois que je le formule comme ça, mais oui, peut-être que ça a façonné mon cinéma.
SLPM : Quand tu commences un film, d’où vient l’impulsion ? D’un sujet, d’une idée, d’une image ?
LB : Souvent de rêves, de souvenirs, de flashs visuels. J’ai toujours été très visuelle, j’ai des rêves d’enfance dont je me rappelle encore. Certaines images restent, insistent. Pour moi, ces images-là sont porteuses de sens. Je pars souvent de là : qu’est-ce qui se cache, ou qu’est-ce qui peut se révéler dans cette image ? Est-ce qu’il y a une présence, quelque chose de merveilleux, d’inquiétant, de triste ?
Je vois ça comme un travail très proche de la poésie. En poésie, c’est la position d’un mot à côté d’un autre qui crée une image nouvelle. La disposition du texte, le son, la répétition, les ruptures… En cinéma, pour moi, c’est la plasticité de l’image, les couleurs, le rythme. Beaucoup de mes « flashs » sont en couleurs très vives.

:: Fissures (1999) [Louise Bourque]
SLPM : Tu as raconté que la palette de certains films venait… des lumières de Noël de ton enfance.
LB : Oui. Je me suis rendue compte à un moment donné que la palette de mes premiers films reprenait celle des vieilles lumières de Noël : un certain bleu, un certain vert, un certain orange, un certain jaune. Les vieilles ampoules en verre, un peu glacées, qui produisent une lumière diffuse.
Enfant, je me souviens avoir « interdit » à tout le monde d’entrer dans le salon : je m’asseyais devant l’arbre de Noël, et je ne voulais pas être dérangée. Je contemplais littéralement ce mur de lumière. J’étais complètement hypnotisée.
Cette nature contemplative, je l’ai reconnue plus tard en lisant La poétique de l’espace de Bachelard. Sa manière de penser la maison, la cave, le grenier, les lieux de rêverie, m’a beaucoup rejointe. Ça a confirmé quelque chose qui était déjà là dans mon rapport aux images.
SLPM : Tu insistes beaucoup sur la liberté de création. Est-ce que tu aurais pu faire un cinéma plus « encadré », par l’industrie, par exemple ?
LB : Honnêtement, je n’aimerais pas que quelqu’un m’explique que « ça ne marche pas » parce que « le cinéma, aujourd’hui, c’est ceci ou cela ». J’ai choisi, très consciemment, de prendre un autre chemin. J’ai décidé que personne ne me dirait quoi faire avec mes films, sinon ça n’aurait pas de sens, ce ne serait pas la nature de mon travail.
Ça ne veut pas dire que je ne demande pas de feedback ou que je refuse le dialogue, mais les décisions finales doivent venir de cet endroit très intime où je sens que le film est « exact ». Michael Sicinski a utilisé le mot « exacting » à propos de mon travail, et ça m’a beaucoup touchée : une grande liberté, mais aussi une grande précision.
SLPM : Ton œuvre est programmée un peu partout. As-tu le sentiment qu’elle est reconnue à sa juste valeur ?
LB : Je dirais que oui… mais peut-être un peu moins ici au début. Quand je vivais aux États-Unis, j’ai souvent eu l’impression que certaines personnes là-bas connaissaient mieux mon œuvre. Au Québec et en Acadie, il y a toute une histoire autour des questions d’identité, de langue, de nation. Beaucoup de choses se sont structurées autour de ça. Moi, comme femme qui faisait du cinéma expérimental, pas directement dans les circuits de la vidéo militante ou de la prise de parole féministe ou nationaliste, je me suis retrouvée un peu à côté de certaines catégories.

:: Auto Portrait / Self Portrait Post Partum (2013) [Louise Bourque]
SLPM : Tu racontes parfois des réactions très fortes du public. Est-ce que la réception de tes films te surprend ?
LB : Il y a sûrement des réactions dont je n’entends jamais parler. Mais ce qui me touche toujours, c’est quand des gens qui ne sont pas « spécialistes » viennent me dire ce qu’ils ont ressenti. Je pense par exemple à une femme, après mon deuxième film, qui pleurait dans la salle de bain. Elle m’a dit : « I feel like this film said everything it needed to say. » C’était une femme tout à fait ordinaire, pas particulièrement versée dans le cinéma expérimental. Ça, pour moi, c’est très précieux. Je crois au battement de cœur des gens. Je trouve mon cinéma très accessible, à condition que le cœur soit ouvert, et qu’on accepte de voir ce que ça fait en nous. Souvent, ça s’imprime comme un rêve : des visions, des flashs, plus que des « informations ».
SLPM : Quel rapport fais-tu, justement, entre tes films et la poésie ? Comment aimerais-tu qu’on les regarde ?
LB : Pour moi, la poésie reste la meilleure analogie. Si quelqu’un aborde un poème avec les mêmes attentes qu’un roman, ça ne fonctionne pas. On attend une histoire, une progression narrative, alors que le poème agit autrement, par images, par rythme, par intensité.
Dans le monde du cinéma, cette attente de narrativité est très forte, plus que dans les arts visuels ou la musique. On a l’impression qu’il faudrait être spécialiste pour regarder un film expérimental. Moi, je suis profondément contre cette idée. On n’a pas besoin d’un baccalauréat en cinéma expérimental. On a besoin de se laisser imprégner, de faire confiance à ce qu’on ressent. Mes films cherchent souvent une forme d’uncanny, de familière étrangeté : quelque chose qu’on reconnaît, mais qui est un peu déplacé, qui déstabilise. Ce n’est pas pour être cruelle, mais pour partager cet inconfort qui nous habite tous, depuis l’enfance, dans les familles, dans les maisons, dans les souvenirs. D’abord et avant tout, je veux que les gens sentent quelque chose. Ensuite, oui, on peut les revoir, élaborer d’autres niveaux de lecture. Mais le point de départ, ce sont les sensations.

PARTIE 1
(Action Item, A Scary Movie
Agatha's Almanac, Evidence
Letters From Wolf Street)
PARTIE 3
(The Westoxicateds,
Wind, Talk to Me,
Landscapes of Longing, Waking Hours,
In the Manner of Smoke, Chronique d'une ville)
Louise Bourque : La condensation des images
PARTIE 5
(Les héritiers, L'Ancre,
The End of the Internet,
Partition, Fur Film Vol.1,
Recomposée)
![]() |
envoyer par courriel |
| imprimer | Tweet |
