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:: Le technicien de scène Daniel Walther, véritable mascotte du festival devant son public fidèle et son armée de bénévoles en rouge [Fantasia]
MLG : Et à ce moment-là [en 2003], il n’y a toujours pas de subvention pour t’aider à relancer le festival ?
PC : Non, ça nous a pris dix ans avant d’obtenir nos premières subventions. [Rires].
Pendant ce temps, l’opinion générale était que le Festival des films du monde (FFM) n’allait pas bien, et qu’il fallait remplacer Serge Losique. Tout ça a éventuellement mené au fiasco du Festival produit par Spectra et ce qu’on a fini par appeler la « Saga des festivals ». Dans ces années-là, aucun subventionnaire n’était intéressé par un festival spécialisé. En 2005, quand la SODEC et Téléfilm ont voulu tasser le FFM après des années de mauvaise gestion, on a répondu à leur appel d’offres en partenariat avec Juste pour Rire, mais notre pitch reposait sur le fait que les bases de l’appel n’étaient pas solides en partant. Le grand festival de films au Canada existait déjà ; il était rendu à Toronto et ça faisait longtemps que le FFM et Montréal n’étaient plus réellement dans cette course. Notre approche, c’était de dire aux subventionnaires qu’ils devaient diviser la cagnotte entre plusieurs festivals plus ou moins spécialisés, comme le Festival du nouveau cinéma (FNC), les Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) et nous autres. À Montréal, on avait la chance d’avoir plusieurs festivals solides qui étaient un peu comme des astres qui gravitaient les uns autour des autres, mais la SODEC et Téléfilm ont trop longtemps favorisé le FFM parce que l’industrie préférait avoir un gros party. Oui, c’était l’événement cinématographique majeur en Amérique du Nord durant les années 1980, mais on s’est fait damer le pion par Toronto et ça a pris bien du temps pour qu’on l’admette.
Quand on parle de l’appel de propositions qu’avaient émis la SODEC et Téléfilm, tu avais toute l’industrie derrière ça. Les distributeurs, les producteurs, eux, ils étaient tous derrière le projet de Spectra et croyaient que la compagnie allait assurer le travail, d’autant que l’organisation avait engagé un directeur de festival prestigieux qui avait déjà dirigé ceux de Berlin et de Venise [NDLR: Moritz de Hadeln]. Tout ça faisait du sens pour l’industrie. Le seul problème, c’est que Losique a continué malgré tout ; il ne voulait rien savoir. Le troisième soumissionnaire dans cette histoire, c’était le groupe de Daniel Langlois et le FNC. Finalement, Langlois a changé son fusil d’épaule et s’est allié au plan de Spectra, en disant que ce serait une bonne idée de tout fusionner. L’équipe et Claude Chamberlan [NDLR : Le directeur artistique du FNC] ne voulaient pas, et je les comprends. Nous autres aussi, on s’est fait dire, après l’appel de propositions, qu’on n’allait pas nous donner un sou, mais qu’on allait se faire contacter par le nouveau festival, qui serait intéressé à ce qu’on monte une section autonome. Ça ne nous intéressait pas plus que ça intéressait Chamberlan et ses collègues.

:: Sur le seuil (Éric Tessier, 2003) [Go Films]
MLG : Est-ce que tu as entretenu du ressentiment à cause de ça ? Même après qu’ils ont commencé à vous subventionner ? Regrettais-tu encore qu’ils ne l’aient pas fait plus tôt ?
PC : Je comprenais la dynamique derrière leur décision. Je trouvais dommage de passer à côté d’une opportunité de faire confiance à la plateforme que Fantasia aurait pu devenir si les subventionnaires avaient réparti la cagnotte du FFM entre les festivals, mais on ne représentait pas une plateforme pour leurs films à leurs yeux… J’ai toujours senti qu’il y avait quand même une appréciation, un respect pour ce qu’on faisait, dans notre industrie, mais quelque part, ça revenait toujours à « À quoi ça me sert ? What's in it for me? » C’est normal, ce sont des gens d’affaires. Mais ils ne comprenaient pas qu’en nous donnant des moyens, on aurait pu devenir une plateforme encore plus intéressante, alors qu’on essayait simplement d’exister d’une année à l’autre. C’est dur de se développer quand tu n’as pas de subventions… Donc je ne suis pas amer parce que je comprenais leur point de vue, mais ça m’a toujours déçu. Au final, ce sont eux qui ont été dans l’erreur.
Après, ça fait 20, 21 ans que cette histoire s’est passée, alors c’est sûr qu’on lâche prise. En même temps, ça fait partie de mon parcours, et ça reste un moment important, à la fois pour moi et pour le festival, cette espèce de moment de rejet, où l’on se fait refuser catégoriquement, tout en se faisant promettre d’être éventuellement absorbé. Au mieux, j’allais devenir un employé de Spectra.
MLG : Et au pire, tu étais mis à la porte et tu perdais tout.
PC : Exactement.
MLG : Mais les subventions finissent par arriver. Le festival produit par Spectra ne dure qu’une année, et la donne finit par changer pour Fantasia.
PC : Oui. En 2007, on a pu toucher nos premières subventions. Et, éventuellement, on a démarré Frontières, notre marché du film, en 2012, parce que la SODEC et Téléfilm avaient des portefeuilles spécifiques pour les activités professionnelles, et c’est finalement devenu un succès… Financièrement, ça a toujours été difficile parce qu’on n’a jamais eu exactement les moyens de nos ambitions. On se disait tout le temps qu’on allait faire quelque chose, qu’on allait prouver qu’on était capables de le faire, qu’on allait ensuite être reconnus pour l’avoir fait, et que là, on aurait enfin le financement nécessaire. Ça s’est plus ou moins passé comme ça [rires].
MLG : C’est certainement le bon état d’esprit pour démarrer ce genre de projet.
PC : Oui, c’est sûr. On n’avait pas le choix sans l’appui de l’industrie.
MLG : Avoir un marché comme Frontières implique aussi que ça bouge de plus en plus avec l’industrie locale et c’est là qu’on peut voir que le festival grandit en même temps que grandit le cinéma de genre québécois. Dans les années 1990, un réalisateur comme Robert Morin pouvait bien avoir fait quelques films de genre, de gangsters par exemple, mais ça semblait branché sur une autre fréquence.
PC : On savait que le contenu québécois et canadien était essentiel pour obtenir des subventions, et c’est vrai qu’à l’époque, à peu près la seule manière pour nous d’avoir du contenu québécois, c’était par les courts métrages. Il n’y avait pas assez de longs. En 2006, le festival était ami avec Érik Canuel et il s’en allait sortir Bon Cop, Bad Cop. Il voulait le présenter à Fantasia, mais le distributeur, Alliance, hésitait. Il disait que ce n’était pas un bon fit avec Fantasia, mais finalement Canuel a insisté. Le distributeur avait déjà prévu une première médiatique à la Place des Arts, mais on a finalement fait une projection du film avant celle-ci, et la réaction des gens a été incroyable. C’était une projection folle. À la fin du générique, Patrick Huard s’est pointé, a pris le micro et a dit : « Bah, moi, je pense qu’on n’a pas besoin d’aller à la Place des Arts. ». C’était vraiment un beau compliment. Ça a été un moment vraiment très, très fort dans l’histoire du festival, qui va de pair avec une certaine fierté de voir qu’un film de genre québécois peut connaître autant de succès.
De nos jours, il y a chaque année des longs métrages, qu’on combine avec quelques titres indépendants, puis quelques titres rétro que Marc [Lamothe] réussit toujours à dénicher. On a plus de 200 courts métrages québécois cette année. Chaque programme dure environ deux heures et on en a quinze. Je les programme avec ma fille, puis avec l’aide de Marc. Du côté des longs, c’est Tania [Morissette] qui s’en occupe.

:: Bon cop, bad cop (Érik Canuel, 2006) [Jessie Films]
MLG : On ne pourra pas être exhaustifs, mais parlons un peu de tout ce monde qui fait le festival avec toi depuis trente ans. C’est un festival qui s’est beaucoup construit autour de l’amitié. Penses-tu que ça a parfois compliqué la professionnalisation de l’organisation ou sa gestion ?
PC : Oui, c’est sûr. Dans l’ensemble, par contre, je te dirais que ça s’est vraiment bien passé. La transition des choses, de phase en phase au fil de l’évolution du festival, s’est faite de manière assez naturelle. Tu sais, les premières années, par exemple, on était trois amis, Martin Sauvageau, André Dubois, puis moi. Martin nous avait amenés vers le cinéma de Hong Kong pour la première édition. Il était aussi technicien chez Vision Globale et il a décidé lui-même qu’il ne voulait pas continuer d’être programmateur, qu’il avait contribué comme il le pouvait, même si pour moi, c’était certain qu’il avait toujours une place qui lui était garantie. Ensuite Karim et Mitch ont rejoint l’équipe. Il y avait Julien [Fonfrède] aussi, qui était proche de Karim et qui avait écrit beaucoup de textes du premier programme de Fantasia. Il avait aussi été organisateur d’un festival de films chinois qui avait précédé Fantasia. Eux sont devenus un peu notre trio de programmation. Ils étaient vraiment soudés et je leur laissais beaucoup de latitude. Aujourd’hui, en rétrospective, Mitch est resté un pilier du festival, Karim a évolué dans sa carrière de directeur photo [NDLR : Hobo with a Shotgun (Jason Eisener, 2011), Antiviral, Possessor, Infinity Pool (Brandon Cronenberg, 2012, 2020, 2023)], puis Julien a obtenu cette offre du FNC, où il a créé sa propre section, Temps ∅, sans contrainte.

:: Hobo with a Shotgun (Jason Eisener, 2011) [Rhombus Media / Whizbang Films / Yer Dead Productions]
:: Possessor (Brandon Cronenberg, 2020) [Rhombus Media / Rook Films]
King [-Wei Chu], qui a fini par s’occuper des films de Hong Kong après Martin, puis de ceux de la Chine, est naturellement un grand cinéphile. Son père était gérant d’un cinéma au centre-ville [NDLR : Le cinéma Electra]. En plus d’être programmateur, il a beaucoup aidé avec la logistique, la création des horaires, ainsi qu’avec les photos puisqu’il est photographe. Mi-Jeong Lee aussi a été importante pour nous ouvrir au cinéma coréen, et éventuellement c’est Nicolas [Archambault] qui l’a remplacée quand elle s’est concentrée sur son propre organisme, qui produit aujourd’hui le Montreal Asian International Film Festival (MAIFF). Nicolas et Éric [Boisvert], eux, faisaient un fanzine sur le cinéma de genre quand ils ont commencé à fréquenter le festival. Éventuellement, ils sont devenus des programmateurs associés qui regardaient des films et nous donnaient leur avis. Nicolas est éventuellement devenu responsable de la section asiatique, alors qu’Éric avait sa section dédiée au cinéma d’action, avant de partir s’établir en Californie, où il est encore aujourd’hui.
Simon [Laperrière], qui avait lancé Camera Lucida, est parti poursuivre sa carrière universitaire. C’est Ariel [Esteban Cayer] qui l’a remplacé et a repris la section jusqu’à la fin. Malheureusement, c’est à peu près l’un des seuls départs qui n’était pas volontaire, où j’ai dû prendre une décision pour des raisons purement financières. Ensuite, quelqu’un comme Rupert [Bottenberg] a toujours fait partie de l’entourage du festival, occupant le rôle d’éditeur depuis nos débuts. Il s’intéressait déjà à l’animation et est finalement devenu responsable de cette section. Justine [Smith] s’occupe aussi depuis plusieurs années de la section Underground. Je pourrais continuer longtemps… Ces mouvements se sont faits très naturellement, et malgré tout, je suis fier qu’il y ait une certaine harmonie générale à travers l’histoire du festival. Ce n’est pas facile, tu sais… Il y a beaucoup de passion, beaucoup, beaucoup de subjectivité. J’essaie de ne pas trop m’en mêler. Je pense qu’on se comprend tous dans l’équipe pour se dire qu’on présente des films qu’un public a envie de voir. Faut que ce soient des films avec un public, mais il y a beaucoup de passion qui se dégage autour de ces questions.

:: Ju-On (Takashi Shimizu, 2002), qui sera à l'honneur pour cette 30e édition [Pioneer LDC / Nikkatsu / et al.]
MLG : En gérant un festival, j’imagine que tu remarques plus vite que l’industrie ou que le public en général, quelles sont les nouvelles tendances, les creux du cinéma japonais, les high du cinéma coréen. En même temps, j’ai l’impression que tu peux aussi être plus facilement à la merci de ces nouvelles tendances.
PC : Les fans de films de genre sont assez passionnés. Ils aiment beaucoup et vont quand même voir des films qui s’inscrivent dans les genres qu’ils affectionnent. Ensuite, c’est sûr que l’industrie a changé et si on prend un exemple assez caricatural, comme les films de Yoshihiro Nishimura, ce n’est pas une mode qui pouvait durer très longtemps. C’est la même chose avec quelqu’un comme Hideo Nakata. On essaie de trouver de bons films d’horreur japonais, et ce n’est pas toujours évident. L’industrie japonaise est particulière pour ça. Ils ne savent pas s’arrêter, ils vont creuser un filon jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien, même plus de public. [Rires]. On le voit dans les marchés de films, il y a énormément de mauvais cinéma de genre qui se fait. Ce ne sont pas toutes les comédies qui vont être du Stephen Chow.
MLG : Tu parlais d’Éric Boisvert tout à l’heure. Sa section sur le cinéma d’action, par exemple, n’a pas survécu à son départ.
PC : C’était assez particulier, ce que la section nous permettait de repêcher comme films… Bien sûr que si c’était un film asiatique, ça connectait facilement avec le public de Fantasia, mais quand on entrait davantage dans la zone des productions américaines indépendantes, dans des productions faites pour être de la direct-to-video, on arrivait souvent face à des artistes et des producteurs qui n’étaient pas vraiment intéressés à diffuser leur film dans un festival et avec qui c’était en général plus difficile de collaborer.

:: Shinji Higuchi à la projection de la première nord-américaine de Shin Ultraman à Fantasia (2022) (photo : © Samy Benammar
MLG : Qui est l’invité qui t’a le plus impressionné ?
PC : Guillermo Del Toro, par sa personnalité. C’est quelqu’un de vraiment très chaleureux, de très ouvert. Il est devenu infréquentable depuis, mais Bryan Singer m’avait aussi impressionné quand il était venu donner une classe de maître pendant le tournage de X-Men: Days of Future Past [2014]. C’était un gros cinéaste hollywoodien, mais il était très généreux avec les fans, très respectueux et ne les infantilisait pas. On sentait qu’il voulait se mettre au même niveau que tout le monde. Ça m’impressionne quand ça arrive. Au début du festival, quand on a reçu Ray Harryhausen, ça m’a beaucoup impressionné. John Carpenter aussi, qui était venu présenter Vampires [1998], grâce à Tony Timpone — une autre personne qui a été très importante pour le festival. Satoshi Kon aussi, qui était venu pour Tokyo Godfathers [2003], avait été un invité impressionnant pour moi. Il y en a tellement.
MLG : Et pour finir, de quoi es-tu le plus fier en regardant ces 30 années ?
PC : D’avoir persévéré. Contre vents et marées, dans des moments comme cette saga des festivals. Aussi, d’avoir pu travailler avec des passionnés. Au fil des années, ça a toujours été des équipes de passionnés, que ça soit les programmateurs, les autres personnes de l’équipe, les cinéphiles qui nous entouraient, c’étaient tout le temps des gens qui aimaient vraiment ces films et qui donnaient tellement pour créer cette énergie, cette atmosphère qui se dégage du festival. Tous les cinéastes qu’on accueille le disent, et c’est quelque chose qui se construit autour de leur travail, autour de toute l’admiration que le public a pour les gens qui ont fait ces films. C’est quelque chose qui existe depuis la première projection à Fantasia et qui n’a jamais changé.
Dès notre première année, c’était marquant. C’était une période un peu spéciale, on venait quand même de passer à travers un référendum et on sait comment c’est toujours très névralgique, un référendum. Inévitablement, ça restait dans l’esprit des gens, et puis, à Fantasia, je trouvais qu’on avait déjà quelque chose de tellement rassembleur malgré ce contexte, avec les francophones, les anglophones et les autres communautés ethniques de Montréal. Il y avait un vrai mélange, puis on sentait que les gens étaient vraiment ensemble. Cette année, 30 ans plus tard, pour les Fantastiques week-ends du court métrage, on a quasiment autant de courts anglophones que de courts francophones. En général, avec notre penchant pour l’Asie, ça nous assure au total une très grande diversité culturelle dans le festival, au point qu’elle fait clairement partie du sentiment communautaire qui s’en dégage. Cette ambiance, si spécifique à Fantasia, c’est ce dont je suis le plus fier.

:: De gauche à droite, Isabelle Gauvreau, Pierre Corbeil, Guillermo del Toro et Lorenza Newton (photo : © Fantasia]
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