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Cinémas nationaux #3 : Lee Chang-dong

Par Mathieu Li-Goyette
POÉTIQUE DE LA POLITIQUE

1979. Le président et général de l'armée sud-coréenne, Park Chung-hee, est assassiné par les services secrets. Amputé depuis son arrivée au pouvoir par un coup d'état en 1961, le cinéma coréen n'a que peu de sujets dont il peut traiter. C'est au fil des années suivantes, particulièrement après la révolte estudiantine de 1987 qui verra le second régime militaire tomber, que des cinéastes apparaissent sur la scène internationale pour renforcer la présence de quelques maîtres isolés (Im Kwon-taek). C'est à ce mouvement qu'il faut associer essentiellement le cinéma de Lee Chang-dong, romancier célèbre en son pays depuis 1983 (malheureusement, un seul de ses livres a été édité en français aux Éditions Seuil en 2005 : Nokcheon) et réalisateur engagé. Ministre de la Culture de 2002 à 2003, il travaille pour la solidification des taux fixes de la diffusion en salles du cinéma coréen sur son propre territoire - avec la France, la Corée du Sud peut en effet se vanter d'une politique de distribution qui favorise énormément son cinéma national - avant de démissionner face à la lourde tâche de servir le peuple comme il le voudrait. Arrivé au cinéma en 1993 par l'écriture de scénarios, disons que le parcours de Chang-dong est des plus atypiques de par sa diversité, son talent dans tout ce qu'il a entrepris et cette volonté constante de disséquer les sources du malaise coréen.

OASIS et SECRET SUNSHINE : mise en lumière politique par une lumière poétique

Ceci étant dit, il ne présente pas l'aridité chronique d'un cinéaste complètement politisé. Son cinéma, parce qu'il est extrêmement subjectivé derrière des personnages en particulier, se crée une poésie qui lui est interne, un langage métaphorique prenant sa source dans son écriture lumineuse et dans la fluidité d'une mise en scène sans accroc. Écriture de la lumière avec la lumière, comme nous le disons en parlant de Secret Sunshine, son film fait aussi référence au plan de redressement économique du « Sunshine Policy » (qui a valu au président Kim Dae-jun un Prix Nobel de la Paix). Mise en place au tournant du millénaire par le gouvernement sous lequel à servi Chang-dong, l'initiative redressera miraculeusement la Corée du Sud de sa pire crise financière des dernières années. Voilà pourquoi à Secret Sunshine nous combinons Peppermint Candy, film imparfait dans son rythme, mais qui représente pour nous l'apothéose de l'idéal des cinémas nationaux de notre temps; sans compromis, Chang-dong y trace le portrait des vingt dernières années de son pays dans une chronique comptée à rebours et qui révèle les couches historiques, les étapes successives ayant mené un Coréen semblable à des millions d'autres d'une dictature militaire à une société capitaliste aliénée.

La politique, pour notre cinéaste, passe toujours avant la poésie et c'est pourquoi il faut tant le célébrer à l'occasion de la sortie de Poetry ici au Québec, puis pour l'occasion de la distribution en Amérique du Nord en DVD et Blu-ray de Secret Sunshine par la maison new-yorkaise Criterion - une sage décision qui lui donnera peut-être enfin la reconnaissance occidentale qu'il aurait dû mériter depuis ses débuts. En effet, Chang-dong, snobé de bout en bout par les Cahiers du cinéma, adoré minutieusement par Positif, aperçu en coup de vent par la critique au Québec, n'a pas la notoriété qu'il a dans son pays et c'est dans l'espoir de faire connaître son oeuvre, la plus essentielle qu'il nous ait été donné de voir depuis quelque temps, que nous avons voulu revenir sur l'ensemble de sa carrière en analysant, du fond politique jusqu'à sa surface poétique, la puissance d'un maître sous-estimé du cinéma mondial. Et si nous le comparons à Bruno Dumont ou à Kieslowski, ce n'est en fait que pour montrer à quel point il est différent, à quel point l'homme est pour lui le prisme centralisateur de mille images engagées. Même Poetry, son film le plus calme à ce jour, se veut plus une oeuvre sur la rééducation d'une vision, sur la recherche de nouvelles manières de concevoir la vie à partir de faux-semblants qui sommeillent sous nos yeux depuis trop longtemps. Son cousin vicieux, Mother, explorait des idées semblables, mais par le biais du cinéma de genre. Une mère a été trahie. Mais par qui? Par son fils, par une génération qui ne regarde plus en arrière, qui oublie la mort de sa propre mère et qui ne sait voir dans les plus âgés un savoir, une sagesse. Chang-dong filme les effets d'un hiatus, de toute cette période (1961-1987) qui a englouti avec elle ceux qui y ont vécu et qui les atteint encore aujourd'hui.

PEPPERMINT CANDY : fin et début d'une chronique étalée à rebours sur deux décennies

Si, pendant un temps, la critique a trouvé une certaine complaisance à traiter du cinéma politique comme d'un cinéma brut qui ne pouvait distraire l'intelligence du spectateur par la beauté d'une esthétique trop fleurie, Lee Chang-dong prouve qu'il y a une poésie du temps et de la lumière à tirer d'événements historiques. Jamais dans la nostalgie d'une tragédie sirupeuse (d'où la structure à l'envers de Peppermint Candy qui permet au sentimentalisme de céder le pas à la dialectique), ses personnages pénètrent constamment de nouveaux milieux, évoluent à l'intérieur d'univers dans lesquels ils sont inconfortables et qui les immobilisent dans un quotidien sans ambition. Nous apprendrons à le comprendre, à saisir en quoi il est paralysant et en quoi il prend sa source dans un problème global d'évolution sociale. Il faut voir les films de Lee Chang-dong, à tout prix; rarissime dans sa démarche, d'une intelligence renversante d’oeuvre en œuvre, il est le grand réalisateur coréen dont personne n'avait assez discuté. Il est de ces auteurs, avec Hong Sang-soo, qui font de son cinéma national le plus constant et important des dernières années.
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Article publié le 23 août 2011.
 

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