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Hommage à Chris Marker (1921-2012)

Par Alexandre Fontaine Rousseau


LA MÉMOIRE DES IMAGES FANTÔMES

Peu de films ont provoqué autant de réflexions et inspiré autant de mots que La jetée et Sans soleil. Y aller à notre tour de nos quelques lignes et ajouter à ce concert d'éloges et d'idées préexistant peut de prime abord paraître superlatif; et pourtant, les circonstances font qu'il nous semble essentiel de revenir une fois de plus sur ces deux oeuvres, de replonger en elles dans l'espoir d'en arracher quelque nouveau secret. Car leur créateur, Chris Marker, s'est éteint, laissant derrière lui en guise de testament l'une des oeuvres les plus riches, à la fois éloquente et énigmatique, de l'histoire du septième art.

Parler de Marker en ces tristes circonstances, c'est à tout le moins honorer sa mémoire. Or, la mémoire étant un peu toujours le théâtre de son oeuvre, un tel exercice commémoratif semble plus encore que d'habitude de circonstance. Écrite au passé, dans le présent, pour l'avenir, atemporelle et pourtant consciente du temps et de son passage inéluctable, cette oeuvre semble en effet prendre tout son sens en devenant seule « mémoire » en notre monde de l'homme l'ayant créée. Comme si se concrétisait par ce trépas son ultime raison d'être, celle de lui survivre et de prouver ainsi ce surnaturel pouvoir de l'image qui, chez Marker plus que quiconque, hante l'écran tel un spectre immanent.

Ces images fantômes, images de ruines et ruines de l'image, sont autant de souvenirs qui survivent au passage du temps, cherchant à abriter ce qui fut, ce qui n'est plus, ce qui devient éternel en devenant image. « Je me souviens de ce mois de janvier à Tokyo. Ou plutôt je me souviens des images que j'ai filmées au mois de janvier à Tokyo. Elles se sont substituées à ma mémoire. Elles sont ma mémoire. Je me demande comment se souviennent les gens qui ne filment pas, qui ne photographient pas, qui ne magnétoscopent pas ». Marker a toujours pensé l'image comme dernier refuge de ce qui a disparu et, en disparaissant à son tour, nous laisse le cinéma en guise de présence face à sa propre absence.

Mais le souvenir, chez Marker, est aussi obsession du passé. Il n'y a qu'à se référer à cette première phrase de La jetée pour résumer cette idée : « Ceci est l'histoire d'un homme marqué par une image d'enfance ». Parce que l'homme, pour lui, est la somme de ses souvenirs, de ces images qui s'accumulent, de cette mémoire qui se construit au fil des films qui sont tournés. Voilà sans doute pourquoi il aimait tant le Vertigo d'Alfred Hitchcock, ultime film sur l'obsession du passé, dans lequel le passé en vient à se superposer au présent jusqu'à ce qu'il prenne le dessus sur celui-ci. Se trouvait dans le plus mélancolique, le plus spectral des suspenses du maître anglais l'origine des essais contemplatifs du cinéaste français, l'architecture de base de ses images.

Le cinéma de Chris Marker met en place un imaginaire de fins des temps, celle de la mort comme celle de l'apocalypse, rappelant constamment qu'il y a dans le personnel de l'un l'universel de l'autre et vice-versa. Persiste pourtant face à ces effacements le salut de la mémoire : fragile espoir qui repose sur les possibilités de cette invention technique toute simple, à la portée philosophique pourtant infinie, qu'est la photographie. En ce sens, Marker est peut-être de tous les penseurs-artisans de l'image celui qui a le plus activement cherché à lui conférer un sens neuf par des moyens novateurs. Le cinéma, entre ses mains, est devenu un moyen de survivre à sa propre mort. Voilà donc qu'avec la sienne, sa prophétie se réalise, tout simplement.

>> La jetée (1962)
>> Sans soleil (1983)
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Article publié le 10 septembre 2012.
 

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