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Hommage à Arthur Lamothe et Michel Brault

Par Mathieu Li-Goyette

Voir partir Arthur Lamothe et Michel Brault en si peu de temps, c'est, pour la culture québécoise et l'histoire mondiale du documentaire, une perte difficile à décrire, un peu comme lorsqu'on assista aux décès d'Ingmar Bergman et de Michelango Antonioni à quelques heures d'intervalle en 2007... Difficile à décrire, parce qu'il y a longtemps que les combats quotidiens du cinéma québécois se sont éloignés des terres du direct; parce qu'il y a de nombreuses générations qui séparent ceux qui enflamment aujourd'hui les passions et ces premiers films fondateurs, tournés il y a maintenant 50 ans. Difficile à décrire, parce que ces films et les hommes qui les ont faits, nous les tenions pour acquis, toujours là, à veiller sur nous, à nous inspirer, à nous faire espérer qu'un jour ou l'autre, un nouvel artiste – un « digne héritier » – pointerait le bout de son nez et que son flair serait aussi aiguisé et juste que ceux de Lamothe et Brault.




:: Les bûcherons de la Manouane
(Arthur Lamothe, 1962)


Faire ses adieux aux réalisateurs des Bûcherons de la Manouane et des Ordres, c'est accepter collectivement que notre cinéma national, qui a largement été défini par cette génération de filmeurs infatigables et courageux, vit encore dans l'ombre de ces hommes... Et qu'il n'en sortira jamais. Comme le cinéma français ne se réfléchit plus sans Renoir, comme l'hollywoodien n'est rien sans Ford, comme l'allemand ne résonne pas sans Murnau, il n'y aurait pas de cinéma québécois sans le direct de Lamothe et Brault, sans ce miroir franc tendu vers la dure réalité amérindienne et québécoise.
 
Dans Mémoire battante, film-fleuve sur la condition montagnaise, Lamothe disait ceci : « N'importe quel cinéaste, moi ou un autre, irait filmer ces camps d'Indiens qu'il en ressortirait avec un discours différent. Il ne ferait pas un film sur son sujet filmé, mais bien sur la relation qu'il a avec lui; c'est son regard qu'on verrait. » Et c'est bien le regard de Lamothe qu'on retrouve dans La conquête de l'Amérique, lorsqu'il parcourt inlassablement la toundra qui enserre Natashquan, comme c'est celui de Brault dans L'Acadie, l'Acadie!?! lorsque, en un tour de main, il se lève, caméra sur l'épaule et descend à reculons les marches du pavillon principal de l'Université de Moncton pour filmer sur le vif le chant des manifestants. Ce sont leurs regards, se substituant passionnément au sujet.




:: Les ordres (Michel Brault, 1974)


Ces regards si portés vers le réel n'avaient pourtant rien de voyeur. Privilégiant les objectifs courts et moyens, refusant de filmer à l'improviste des visages captés au loin, ils optaient plutôt pour une certaine intégrité. Lorsque la caméra est près, l'image l'est aussi. Lorsque la caméra s'éloigne, le cadre embrasse une réalité plus large. Pas de piège ici, pas de déformation dans l'image, pas d'intrusion, mais bien une manière sincère d'apporter la caméra au peuple comme si on lui tendait un micro. Ces cinéastes ont su filmer avec un oeil humain et nous donner à voir une réalité quotidienne fondée sur une démarche où la tricherie du documentaire sensationnaliste ne fait pas bonne figure. Lorsque Lamothe veut montrer le mur de bûches interminable dans Les bûcherons de la Manouane, il n'a pas recours à un plan d'ensemble qui nous impose le tout comme un bloc de bois massif entassé dans la forêt : il accompagne un bûcheron mesurant les cordes au mètre et à la craie, piétinant la neige et parcourant la barrière jusqu'au bout. La « caméra à hauteur d'homme » aura rarement trouvé une aussi belle et simple expression.

Dans Les ordres, lorsque Brault décide de montrer la solidarité d'hommes humiliés, son travelling le long des cellules compacte en un seul plan l'histoire politique et populaire du Québec, et ce, quatre ans à peine après la crise. Aucune théorie n'est à l’oeuvre, aucune rétention dans le style. L'honnêteté s'empare du plan, lui donne une force qui transcende l'interprétation et la mise en scène. On touche au vrai, celui qui dépasse la fiction comme le documentaire et qui est garant du potentiel humaniste du cinéma. De la même manière, cette scène où l'Indien montre qu'il a coupé la barrière routière à coup de hache dans La conquête de l'Amérique – « le Blanc ne m'empêchera pas d'accéder à mon territoire! », dit-il avec rogne – témoigne aussi bien de la condition amérindienne au Québec et des complexités qui l'accompagnent. Ses dizaines d'heures de film tournées dans les années 70 et 80 en témoignent.




:: La conquête de l'Amérique (Arthur Lamothe, 1990)


À eux deux, Arthur Lamothe et Michel Brault ont remis en question les frontières séparant la fiction et le documentaire, mettant leur intelligence au service d'une quête identitaire et nationaliste, tant chez les Québécois que chez les peuples des Premières Nations. Ils nous ont appris l'importance d'arpenter notre territoire les yeux grands ouverts, l'importance de retranscrire notre mémoire collective, celle des bûcherons, des pêcheurs, des étudiants, des Amérindiens, des Acadiens; ils ont enregistré les premiers le chiac, le montagnais, le québécois; ils ont vu et nous ont donné tout ce qui nous constitue et nous constituera, cette mémoire battante, filmée pour la suite du monde.

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Article publié le 23 septembre 2013.
 

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