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Jeux vidéo : The Vanishing of Ethan Carter

Par Louis Filiatrault


D’abord née d’une attitude moqueuse et d’une incompréhension générale, au même titre que ses pairs le jazz et le fauvisme, l’appellation « simulateur de marche » est devenue dans un court laps de temps une marque d’affection et même un outil de classification bien utile. Initialement répandue au sujet de titres marquants tels que Dear Esther et Proteus, globalement consacrée par Gone Home, l’étiquette est désormais alimentée par un flux constant de productions amateures et très personnelles, regroupées notamment sur le portail itch.io. Les meilleurs jeux de ce « genre » improvisé retiennent du fameux Myst l’exploration solitaire et les environnements insolites, mais y incorporent cohérence narrative et fonctionnement intuitif, formant souvent un tout bien plus touffu que ne suggère la mesquine désignation. Un potentiel de complexité particulièrement mis en valeur par The Vanishing of Ethan Carter, première sortie de l’équipe polonaise The Astronauts.
 
D’entrée de jeu, l’aspect d’Ethan Carter frappant l’imaginaire le plus immédiatement est sa facture visuelle proprement estomaquante. Si le jeu impressionne discrètement et rapidement de plusieurs manières – interface non intrusive, narration parcimonieuse – les panoramas de forêts denses et de grands lacs sur lesquels il s’ouvre coupent le souffle et placent la barre haute pour ce qui reste à venir. Qu’une équipe d’une dizaine de personnes puisse aujourd’hui atteindre une telle fidélité de représentation repose forcément sur le talent brut d’exécution et d’optimisation, en partie sur les prouesses du moteur Unreal 4, mais également sur l’échelle de travail parfaitement adaptée au projet en question. En effet, The Vanishing of Ethan Carter prend place sur un trajet bien défini, explore quelques déclinaisons de son décor de village fantôme, se déployant juste assez pour se terminer en moins de cinq heures. L’étendue relativement compacte permet la réalisation d’un aspect visuel uniformément agréable et d’une constance remarquable, d’un détail et d’une densité à peine égalés par les plus luxueuses productions.
 
Notons qu’avant d’initier l’aventure The Astronauts, le réalisateur Adrian Chmielarz tint les rênes de l’excellent Bulletstorm, co-production d’Epic Games et People Can Fly. Retenu par ses obligations commerciales et par un penchant immature quelque peu forcé, l’outrancier shooter de 2011 explosait néanmoins les canons du genre par son univers coloré, son feu roulant de péripéties rocambolesques, son jeu d’acteurs énergique et hilarant. La marque d’un tel vétéran du jeu d’action se retrouve donc dans un design original ménageant plusieurs surprises et passages mémorables. Tout le temps passé à sonder calmement des espaces légèrement trop ouverts sera ponctué d’élégantes reconstitutions de scènes de crime, de quelques poursuites d’apparitions spectrales et même d’un épisode de navigation souterraine revenant aux terrifiantes racines de l’horreur interactive. Incorporés sans heurts à la simple exploration, les segments ludiques sont à la fois divers, peu difficiles et presque entièrement optionnels, présents avant toute chose pour renforcer l’investissement dans le matériel narratif.
 
Intrigant à même son titre, le scénario d’Ethan Carter poursuit une trajectoire semblable à la réalisation ludique, partant d’une fondation familière et y appliquant des torsions tour à tour subtiles et saisissantes. Piochant ses ingrédients dans le répertoire des possessions démoniaques et des innommables horreurs lovecraftiennes, le récit dévoile graduellement une face terre à terre beaucoup plus intéressante, abordant ouvertement l’imaginaire comme échappatoire à un climat de persécution. Somme toute conforme à une certaine tradition de récits d’enfance croisant les niveaux de réalité – on pense à Pan's Labyrinth tout comme à Spirit of the Beehive – cette trame au second degré permet aux scénaristes Tom Bissell et Rob Auten de faire leur marque en employant des méthodes variées et surtout très bien dosées, évitant de jurer par excès de texte ou de voix over comme il est fréquent de voir dans le genre. L’harmonie est telle qu’il devient impossible d’établir si le design dirigea l’écriture ou vice versa, les actes de jeu et de spectature devenant parties d’un tout fluide; qualité qu’il est encore rare de pouvoir attribuer aux productions blockbuster.
 
D’une manière qu’il aurait été difficile d’envisager il y a quatre ou cinq ans, la période en cours s’avère étonnamment favorable aux jeux en caméra subjective priorisant les ambiances plastiques et la narration. Annoncé en grande pompe en tant qu’exclusivité Sony, Everybody’s Gone to the Rapture des auteurs de Dear Esther atterrit ce mois d’août sur console Playstation 4. Firewatch, des principaux instigateurs de la série The Walking Dead de Telltale Games, est attendu de pied ferme d’ici décembre. Plus près de chez nous, Jusqu’ici de Vincent Morisset proposait récemment une mémorable randonnée spirituelle en prises de vue réelles, tandis que l’énigmatique The Witness de Jonathan Blow continue de se profiler à l’horizon. Tous ces titres et bien d’autres (Ether One, The Talos Principle...), nul d’entre eux vendu en magasins, se taillent chacun une place entre les pôles actif et contemplatif, trouvant des moyens d’étoffer un noyau de nature assez tranquille. The Vanishing of Ethan Carter accomplit ce projet de façon louable et singulière, mais participe surtout d’un mouvement laissant croire que tout reste encore à découvrir.

The Vanishing of Ethan est disponible en téléchargement sur consoles Playstation 4 et ordinateurs PC.

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Article publié le 11 août 2015.
 

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