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La concrétisation de Valérian (2)

Par Claire Valade
Partie 1  |  Partie 2



Deuxième preuve de concrétisation absolue mais non nécessaire, Besson transforme aussi la nature même des personnages et, par conséquent, de ce qu’ils représentent et de leur discours propre. Comme on vient de le voir plus haut, c’est le cas des Perles, non seulement nommées, mais également totalement déconnectées de leur essence d’origine. C’est aussi le cas des Suffuss, personnages hôtes du bordel de Point Central dans la BD, qui sont des shapeshifters, des métamorphes. Dans la BD, pour que leurs transformations exercent l’effet voulu sur les usagers de leurs services remarquables, leur forme naturelle doit, forcément, être… informe, justement. Les Suffuss de la BD ressemblent à d’énormes masses de gélatine grise, fort peu ragoutantes. En fait, dans les thématiques abstraites du récit de Christin, les Suffuss ne sont rien de plus que des idées : d’une certaine façon, ils « n’existent » pas réellement, en tout cas, pas tant qu’un client ne leur impose pas de forme particulière, d’où leur aspect indéfinissable. Or, Besson en fait une créature qui, bien que d’aspect vaguement « gélatineux », demeure tout aussi mignonne dans sa forme naturelle que sous les traits hyper sexy de Rihanna — une Rihanna en gélatine bleue, quoi, avec même une bouche en cœur toute rose. Et, bien sûr, contrairement à ses sœurs anonymes de la BD, elle aussi a été affublée d’un nom (possiblement le plus ridicule de toute cette adaptation) : Bubbles. Le fait que, pour les plus vieux d’entre nous, l’évocation du singe de Michael Jackson soit la première chose qui vienne à l’esprit en entendant ce nom n’améliore pas beaucoup les choses non plus… En soi, le personnage du film est assez réussi, amusant et charmant, sa séquence de pole dancing, version métamorphose plutôt qu’effeuillage, est possiblement la scène la plus réussie du film. N’empêche que la fascinante anonymité abstraite des êtres qu’étaient les Suffuss est ici totalement évacuée. Ainsi, il en va de même pour la plupart des personnages secondaires clés : pour tout Shingouz ayant conservé comme par miracle son adorable vénalité, on trouve un Transmuteur qui n’a absolument plus rien de grognon; pour tout marinier du Canal Vert toujours aussi résolument mal famé, on trouve un ambassadeur complètement vidé de tout aspect protocolaire et diplomatique devenu carrément commandant militaire…

Cette dénaturation s’étend aussi, et surtout, à Valérian et Laureline. Bien que Besson maintienne leur statut d’agents spatio-temporels dans son film (sans vraiment faire quoi que ce soit avec le côté « temporel » de leur spécialité, ceci dit), il les imbrique maintenant dans un système militaire, un choix pour le moins curieux sinon qu’on imagine les codes d’un tel système peut-être plus familiers des auditoires habitués aux sagas américaines. Les missions de Valérian et Laureline visent à maintenir l’ordre dans les territoires humains de par l’univers, dixit le synopsis même du film [1]. Or, dans la BD, bien qu’ils aient une certaine autorité discrétionnaire et un sérieux entraînement en matière de sécurité défensive, il reste que Laureline et son compagnon jouent d’abord et avant tout un rôle diplomatique dans le cosmos, dans les territoires colonisés par les Terriens et auprès de leurs alliés. Ceci est d’ailleurs confirmé dans L’ambassadeur des ombres par le brave Colonel Diol, sous-chef du protocole, qui veut appeler la Terre pour faire intervenir l’armée après l’enlèvement de l’ambassadeur et de Valérian [2]… ce qui est donc à dire que, contrairement au film, il n’existe sur Point central aucune présence militaire terrienne déjà prête à être déployée. Voilà toute une différence philosophique d’approche, de ton, de thèmes, de réflexion ! Et voici donc nos héros devenus « Major » Valerian et « Sergeant » Laureline — avec l’accent américain, s’il vous plait ! —, en cavale dans l’espace au service de la Loi et de l’Ordre terriens, à régler les conflits ou à démêler les situations à coups de désintégrateur et de courses poursuites. Entendons-nous : il y a aussi de cela dans les BD, mais ces courses poursuites et ces combats au laser sont ancrés dans l’exploration, la recherche, l’exposition de thèmes autrement plus vastes sur la place de l’être humain dans l’univers, sur sa responsabilité vis à vis des peuples qu’il croise, sur l’apprivoisement plutôt que l’envahissement de la nature, sur la volonté de comprendre et de démystifier tout ça. Gérard Klein parle en ces termes de l’influence que nos héros exercent sur les peuples qu’ils croisent dans l’ensemble de la série, certainement au moins jusqu’à L’ambasseur des ombres : « D’un épisode à l’autre, c’est à la fermeture, aux entraves à la libre circulation des idées, des êtres et des biens que tâchent de s’en prendre Laureline et Valérian. Ils débarquent presque toujours sur un monde clos ou prisonnier. Leur passage — plus que leur action — le rouvre à la diversité cosmique [3]. » Au contraire, le Valérian du film suit les ordres et se posent bien peu de questions sur la pertinence de sa mission. Heureusement que Laureline est là (et la princesse des Perles dont il a hérité de la conscience cosmique…) pour lui secouer les puces du cerveau et le mettre sur le droit chemin. En ça, au moins, Laureline est fidèle à son essence originelle : c’est par elle que le changement survient. Ouf !







En situant son Valerian and the City of a Thousand Planets dans un univers où la Terre est une puissance militaire (plutôt que principalement technocratique), Besson trouve aussi là l’excuse parfaite pour centrer son discours sur des thèmes antimilitaristes primaires qui lui sont chers — une vision certainement fort louable en soi, bien sûr, mais qui s’exprimaient déjà pourtant bien clairement dans le commentaire antibureaucratique et antiprotocolaire de L’ambassadeur des ombres (et de l’ensemble de la série, vouée à une réflexion profondément antitechnocratique, de ses premiers albums à ses derniers). S’il est vrai qu’on découvrait in extremis dans L’ambassadeur des ombres que la Terre avait planifié un coup pour mettre de l’ordre dans le bazar de Point Central, il était clair que c’était surtout, donc, dans un but purement technocrate et bureaucrate, que dans quelque recherche de pouvoir ou de conquête que ce soit. Dans la BD, une fois la cellule terrienne expulsée de Point Central, il n’y a pas de coupables précis dans cette débâcle et ce revirement spectaculairement cuisant pour le gouvernement terrien lorsque Laureline décide d’utiliser l’armada terrienne pour rapatrier tout le monde sur Terre. C’est une débâcle purement bureaucratique. Dans le film, un coupable bien précis est identifié : le commandant de la cellule terrienne d’Alpha, caricature à la puissance mille maniée par un Clive Owen qu’on adore généralement, mais qui ne peut pas faire ici grand-chose de subtil avec son personnage, il faut le reconnaître. De plus, le coupable est bien sûr puni pour un crime innommable, soit la destruction d’une civilisation, pire, d’une planète, entière, Mül, celle des Perles. Le pendant de ce personnage dans la BD, l’ambassadeur du titre, trouve plutôt illumination et sagesse auprès des ombres et se trouve absout de ses basses aspirations qui n’ont certainement rien de génocidaire ! Il va sans dire que ce contexte de domination militaire se prête aussi fort bien au discours social et écologique de Besson — lequel évoque d’ailleurs singulièrement le discours terriblement simpliste du Avatar de James Cameron, dont le Valerian de Besson est finalement un bien proche cousin… L’importance du respect de la nature, les indigènes de l’un et les Perles de l’autre, l’existence paisible des Perles sur Mül avant sa destruction qui fait écho à la simplicité de la vie des Na’vis sur Pandora avant l’arrivée des gros bras terriens pas subtils pour deux sous. Dans un film comme dans l’autre, la sursimplification du message agace et dérange.

Et à ceux décrits dans les derniers paragraphes ci-dessus, s’ajoute le message clé de l’œuvre entière de Besson : l’amour est plus fort que tout. C’était déjà le message de The Fifth Element (on y reviendra), mais la vision de l’amour véhiculée ici touche aussi intimement les personnages principaux. De couple en union libre parfaitement solide, malgré les agacements occasionnels de Laureline face aux écarts de conduite (sexuels et philosophiques) de son homme, nous voilà avec un Valérian coureur de jupons poursuivant de ses avances peu subtiles une Laureline hautaine et quasi-méprisante devant un partenaire qu’elle considère comme un adolescent attardé (ce qu’il est dans le film mais pas vraiment dans la BD, en cela appuyé par le casting maladroit de Dane DeHaan, comédien pouvant être intéressant mais très monocorde et beaucoup trop juvénile dans le cas présent). Le féminisme de Laureline, immense trait de personnalité du personnage dans la BD, trait qui donne toute sa force et son assurance à son personnage ? Enfantin, caricatural et sarcastique entre les mains de Besson et de Cara Delevingne (laquelle, bien qu’étant elle aussi un peu trop juvénile, s’en tire tout de même beaucoup mieux avec sa Laureline que DeHaan avec son Valérian). Dans l’ensemble, bien dommage que tout cela… Sans compter que le Valérian de Besson, lui, s’adonne aux demandes en mariage, sachant que c’est la preuve ultime d’engagement que la Laureline de Besson recherche : que les voilà bien américanisé, notre couple ouvert, mais solide de la BD ! Et nous voici revenus à notre point de départ. Quoi de plus concret, en effet, qu’une promesse de lune de miel à la plage…


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Sans aller aussi loin qu’affirmer que Besson a trahi Mézières et Christin, il reste qu’il propose une refonte totalement superficielle de leur œuvre, resculptant leurs héros à la faveur d’un public profondément américanisé qui carbure aux blockbusters explosifs, à l’action presque sans répit et aux intrigues trop souvent ténues. À ce titre, son propre Fifth Element — avec son inventivité chaotique (limite décousue), son humour absurde, ses personnages délirants et, surtout, sa prémisse d’une délicieuse abstraction (les éléments primordiaux à la rescousse de l’humanité, avec en prime un cinquième élément, l’Être suprême, incarnation absolue de l’Amour absolu) —, bref, The Fifth Element est en quelque sorte beaucoup plus près de l’esprit de ce que les pères de Valérian et Laureline ont créé avec leur BD. La « leçon » de Fifth Element est peut-être tout aussi simpliste (« L’amour est plus fort que tout »), mais elle apparaît aussi beaucoup plus universelle dans le contexte de ce film et, surtout, beaucoup moins alambiquée et moins forcée que dans Valerian and the City of a Thousand Planets, trempée de bons sentiments typiquement américains et toute bien emballée avec son méchant impérialiste et ses bons sauvages — on pourrait même dire son sauvage impérialiste et ses impérieux sauvages… En ce sens, The Fifth Element, malgré sa production à l’américaine et son réalisateur-le-plus-américain-des-réalisateurs-français, a tout de même réussi à conserver quelque chose de profondément européen dans son humour, dans son abstraction, dans son foisonnement créatif d’ailleurs directement inspiré de Mézières (et de Moebius).

En fait, l’approche de Besson — concrète à outrance, générique et américanisée — dans Valerian and the City of a Thousand Planets est plutôt ironique, en ces jours fastes d’univers cinématographique marvellien. Visiblement inspiré par les films de Marvel, ce géant du divertissement américain qui s’est taillé une place de choix sur les écrans du monde entier, répétant avec une intelligence et une efficacité redoutables — et un succès généralement mérité — une recette peaufinée au quart de tour, voilà Besson qui les imite avec son Valerian, alors qu’il a lui-même visiblement été l’une des influences de Marvel dans la construction de son univers cinématographique. En effet, on pourrait dire que Besson arrive un peu tard avec son Valerian puisque, de son côté, en 2014, avec Guardians of the Galaxy, Marvel avait enfin réussi à offrir au public un digne héritier des folles bandes dessinées SF européennes des années 70-80 — et du Fifth Element de Besson ! Évidemment, le film est basé sur une énième série de comics books du catalogue Marvel, mais la parenté avec The Fifth Element est évidente. L’arrivée des gardiens au grand écran pourrait être qualifié de premier blockbuster 100 % américain aussi drôle, échevelé et déjanté que le film-culte de Besson — et dans un ton et un style beaucoup plus proches de l’esprit de la BD de Mézières et Christin que le Valerian and the City of a Thousand Planets de Besson.







Considérons la chose : irrévérencieux et individualistes, les délirants gardiens de la galaxie de Marvel sont des rebelles, des marginaux et des criminels. C’est tout à fait par hasard qu’ils tombent dans la potion, pour ainsi dire, soit la tâche de sauver la galaxie de la ruine — et même, pour certains, c’est avec beaucoup de réticence qu’ils acceptent ladite tâche (pensons particulièrement à Rocket). Ce sont des héros malgré eux, contrairement à la grande majorité des superhéros de l’heure, et c’est avec un mélange de surprenante innocence (Drax), de résilience monosyllabique (Groot), d’invincibilité faussement invulnérable (Gamora) et d’impertinence effrontée (Peter Quill, Rocket) qu’ils abattent le boulot. Il y a dans cet assemblage de héros réticents quelque chose de la bande hétéroclite de sauveurs imaginée par Besson dans Fifth Element : le chauffeur de taxi volant, le prêtre et son acolyte, l’animateur-vedette de radio et même un Être suprême ! Et, comme Bruce et sa bande, les gardiens sont entourés d’une ménagerie follement extravagante de bons et de méchants — colossale diva bleue chez Besson et étrange collectionneur aux cheveux blancs chez Marvel, planète noire mangeuse de planète chez Besson et dictateur xénophobe fou à la solde d’un dieu de la mort chez Marvel, mercenaires mangalores chez Besson et… mercenaires au cœur d’or chez Marvel ! Au cœur de la quête des gardiens, comme de celle du film-culte de Besson, un élément primordial — cinquième élément sous forme de frêle jeune femme aux pouvoirs infinis et aux cheveux rouges chez Besson et infinity stone au pouvoir destructeur chez Marvel —, chacun de ces deux éléments primordiaux un « cadeau » de la nuit des temps créé/offert par une race surpuissante pratiquement disparue.

Reconnue pour l’humour particulier de ses films, solidement planté du côté du sarcasme et de l’ironie entendue et ancré dans ses référents culturels (c’est l’influence Joss Whedon, bien établie depuis les années Buffy et Firefly), Marvel poussait encore plus loin avec Guardians, versant cette fois-ci dans l’humour déjanté et même dans l’absurde. Bien sûr, il est indéniable que le film de James Gunn trouve sa source dans les personnages et les concepts tirés du comic book bien américain des années 60, lui-même reposant sur les codes établis depuis les années 40 par ses vénérables prédécesseurs. Mais il reste qu’on trouve dans Guardians une forme de sophistication de la science-fiction qu’on pourrait qualifier d’à l’européenne, qui rappelle bien plus la teneur des histoires de Mézières et Christin, que le Valerian un peu vide et patenté de Besson. Visuellement foisonnant avec son kaléidoscope de couleurs et de lieux bizarres, Guardians pourrait, sans trop de difficulté, se revendiquer digne héritier du Fifth Element de Besson, mais aussi descendant relativement évident des grands de la BD SF européenne des années 60 à 80 — Mézières et Christin en tête, bien sûr, mais aussi Druillet (Salambô), Gillon (Les naufragés du temps), Moebius (L’incal), sans oublier le pionnier des pionniers, Forest (Barbarella). Clairement, les allers-retours des influences américaines et européennes entre les Kirby et les Mézières de ce monde, mais aussi les Lucas, les Gunn et les Besson, ont produit nombre de créations merveilleuses de chaque côté de l’Atlantique, créations dont nous continuons à être les premiers bénéficiaires ravis. En fin de compte, essayer de déterminer qui aurait influencé qui en premier importe bien peu.

Arrivant la même année que le second « volume » des Guardians of the Galaxy (à quelques mois d’écart à peine, en fait), Valerian and the City of a Thousand Planets avait-il même une chance de se tailler sa place dans un champ déjà saturé ? Oui, sûrement. Si seulement Besson avait tiré les leçons de son propre héritage, suivi le chemin qu’il avait lui-même commencé à tracer avec The Fifth Element et conservé chez son Valerian toute l’originalité de son essence première plutôt que strictement sa mosaïque d’univers aussi hallucinés qu’hallucinants. À la place de se révéler simplement divertissant, son Valerian aurait marqué un nouveau jalon visionnaire dans le déploiement de l’univers SF de Besson — et du cinéma en général.


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Une adaptation a-t-elle le devoir d’être fidèle à l’œuvre dont elle s’inspire ? Non, absolument pas. Par contre, pour toute différente et indépendante puisse-t-elle être, une adaptation a-t-elle le devoir de se montrer au moins à la hauteur de l’œuvre originale ? Oui, absolument oui. Est-ce le cas du Valerian de Besson ? Pas tout à fait. Enfin, somme toute, est-il possible de prendre tout de même plaisir au visionnement de ce Valerian ? Bien sûr ! Pour toutes les raisons énumérées en introduction de cet article. Mais ce n’est pas un plaisir durable comme ç’aurait pu – ç’aurait dû ! — l’être. C’est d’autant plus dommage que Besson nous a déjà offert dans le passé un tel plaisir, celui de Fifth Element — imparfait, peut-être, mais si vivant qu’on le revit toujours aujourd’hui avec le même bonheur à chaque diffusion télé. À ce titre, pour tout rêve qu’il était pour Besson et pour toutes ses qualités aussi pétillantes (mais éphémères) que des bulles de champagne, Valerian and the City of a Thousand Planets laisse à la bouche un goût de rencontre ratée.




 

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[2] Christin, Pierre et Jean-Claude Mézières. 1975. L’ambassadeur des ombres. Paris : Dargaud, p. 17.
[3] Klein, Gérard. 1983. « Une exploration des mondes de Valérian. Des messagers de l’actuel » dans Mézières et Christin avec…. Paris : Dargaud, p. 6.
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Article publié le 5 décembre 2017.
 

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