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Après Milius : À propos de Conquest de Lucio Fulci et Red Sonja de Richard Fleischer

Par Olivier Godin

«Un grand poète est plus grand que n’importe quel roi !» Cette phrase, écrite par Robert Howard, prononcée par un barbare nommé Conan, héros complexe, sensible et humain, élève au-dessus du pouvoir et de l’argent la puissance de l’imaginaire. C’est en principe avec Conan, en Barbarie, que vous devriez être à cette enseigne fantastique, c’est-à-dire, là où la légende humaine est mise à l’épreuve par l’imagination. Mais y étiez-vous véritablement, certain et confiant, sur le chemin de Barbarie ? C’était il y a longtemps. Souvenez-vous. Vous n’étiez pas trop soupçonneux et étiez surtout réticents à en consulter les Cartes, souvent vieilles et décrépites. Le vent chatouillait et vous n’aviez pas votre lampe de poche. Comme c’est au hasard des tempêtes que vous êtes sûrement tombé sur ce chemin sombre, ce chemin long et débroussaillé par la Littérature, vous pensiez, mais pourquoi pas et surtout, pourquoi penser ? Grâce au Cinéma, qui n’y entrevoyait surtout qu’un territoire de promesses lucratives, vous avanciez dans les ombres magiciennes, vers les quelques nouveaux trésors du Spectacle et vous pensiez, hélas, enfin y être, avec Conan, là, en Barbarie.

Mais où étiez-vous ? Loin de moi l’idée de m’imposer en guide. Car il faut admettre que devant les œuvres de Barbarie, nous sentons que nous possédons déjà l’intime connaissance des Cartes et des Images. À qui la faute ? Des acquis narratifs pèsent sur chacun de nous comme d’antiques coffres. Ils sont lourds d’une soif rouillée et impure. Je veux surement dire que par ces territoires, l’Imaginaire doit souvent travailler contre l’Industrie de la Création utile, et ultimement, pour le Cinéma d’où il peut parfois en émerger comme une victoire arrachée à notre réel et à la marche du capital. Barbarie est un monde qui est codé. Il a ingéré le poids du nôtre et n’existe qu’à travers lui, pour lui, dans un réel qui l’enracine à nos origines primitives. Dans une lettre à Lovecraft, Howard écrit « La vie barbare est infernale ; la vie moderne n’est pas mieux. » Sur le règne de la certitude et du progrès, du tumulte de nos vies, je crois qu’il est même possible d’affirmer que les barbares et les civilisés vont toujours se confondre. Pour citer un ami, René pour ne pas le nommer, l’ennemi est partout, même en nous.

Pour toute œuvre cinématographique qui se réclame du fictif continent de Barbarie, dont la souveraineté réside en Littérature, malgré sa soumission nécessaire aux lois du marché et à une architecture manichéenne qui méprise l’ambigüité, nous ne pouvons que souhaiter à son créateur le don de la poésie qui, dans les contrées arides de l’Industrie de la Création utile, est forcément rare. En dépit de la féroce sagesse de Conan, au Cinéma, là où la consécration dépend aussi du pouvoir et de l’argent, il va sans dire qu’il est plus utile de former des rois que des poètes. « La civilisation n’est pas naturelle, dira l’homme des frontières, elle résulte simplement d’un concours de circonstances.» Soyez à l’écoute. La barbarie, qui en vient toujours par triompher, se cacherait dans les enseignements pour vous destiner à une éclatante carrière.

Et il faudrait un barbare ou un poète pour vaincre la barbarie ?

La recherche d’un sens, possiblement le sens, à travers ces contradictions, peut alors très bien se déployer dans l’abjecte violence et se draper du prétexte de la quête pour raconter le sort de peuples opprimés par les Forces du Mal, motivées par le pouvoir et l’argent. Pour les combattre, vous parierez aussi sur les objets malins dont la possession est un gage de puissance illimitée. La magie d’un côté et le secret de l’acier de l’autre. Voilà un programme qui réduit la complexité du monde à ces engrenages narratifs. Rien de plus simple et de plus banal ? Hélas. Par delà cette croute rigide qui pèse sur ce Cinéma, dans ce que je perçois de Beau, il existe à mon avis quelques œuvres d’exceptions, des films moins formatés et plus libres. De curieuses choses, des œuvres brouillonnes qui ne carburent pas à l’imitation et qui ravivent la promesse d’un émerveillement. Conquest de Fulci est pour moi un rescapé du calcul, un genre de poème gluant qui, par l’imaginaire, le style et l’étrangeté, s’affranchit de la Littérature et surtout, de tous les avatars du Conan de Milius.

 

:: Conquest (Lucio Fulci, 1983)

 

Que raconte ce film ? L’histoire d’un arc à flèche et d’une étonnante amitié. L’invention de l’arc magique et de la flèche coruscante est un avènement qui épingle le savoir des Hommes au-dessus de la ligne des possibles. Certains se rallieront à celui qui possède la Nouveauté, d’autres tenteront de lui ravir son arme précieuse. Le barbare le plus intéressant, l’ami des dauphins, se nomme Mace. «Tout homme est mon ennemi» raconte le tatouage que Mace porte sur son front. Fasciné par l’arc magique que transporte le jeune Ilias, c’est malgré ses convictions misanthropes que Mace décidera de s’unir à lui afin d’affronter Ocron, une sorcière démoniaque, suceuse de cervelles, qui porte un masque en or et qui utilise des serpents pour se masturber. Sa puissance s’étend sur un monde qu’elle gouverne par le carnage. Une fois, elle commande au peuple des hommes-loups de démembrer les habitants d’une pauvre tribu qui refuse de se plier à sa volonté. Pour sauver le monde libre, Mace et Ilias, passant par la forêt ensorcelée et meurtrière, devront tuer la sorcière démoniaque.

Dans ce film, ce sont les moyens limités de Fulci qui sollicitent la trouvaille. Les maladresses se concilient avec la surprise. Elles forment un tout qui s’accorde parfaitement avec l’étrange cohérence du filmage. Si l’histoire repose sur des lieux communs, elle est néanmoins ponctuée de moments d’invention. Des dauphins bavards qui sauvent de la noyade le barbare. Un bain de cendres qui scelle une amitié improbable. Une romance inattendue.Et visuellement ? Une direction photographique qui privilégie des tons pastel et des couleurs qui bavent jusqu’à l’abstraction. Un rythme éthéré permettant à tous ces éléments disparates de cohabiter. N’oublions pas la musique électronique de Claudio Somonetti qui, dans les paysages sonores de Barbarie, où tout se mesure à Basil Poledouris, me semble franchement la bienvenue. Bref, ce film ne ressemble à rien, sinon, à ce qui lui vaut peut-être le statut d’indésirable et de mal aimé, un objet d’art inusité et fantastique, surprenant et inspirant.

En Barbarie, dans ce qui m’apparait comme une réussite, Conquest n’est évidemment pas seul. De l’autre côté du spectre, c’est-à-dire, dans le domaine de l’imitation et de l’exploitation sans scrupule, partant du modèle qu’offrait le succès du Conan de Milius, il y a Red Sonja de Richard Fleischer, un bolide mal assemblé après un accident heureux, vulgaire et incomplet, imprécis et décevant, mais duquel, contre toute attente, par les brèches de la faillite du pari commercial, une beauté émane.

 

:: Red Sonja (Richard Fleischer, 1985)

 

Dans l’admirable Guide Howard de Patrice Louinet, l’auteur précise d’emblée le fait suivant : «Il n’existe à ce jour [2015] aucune adaptation d’un texte de Howard au cinéma.» Même si j’en ai un peu envie, je ne vous parlerai pas du Conan de Milius qui est certainement une des plus importantes trahisons de l’histoire des adaptations cinématographiques – notamment pour ce qui relève de la philosophie et de la politique.Bien que moins grave et plus léger, en ce sens, le cas Red Sonja est également tout à fait particulier. Contrairement à ce qu’affirme le générique d’ouverture, le personnage de Red Sonja n’est pas une création de Howard. En 1934, ce dernier publie dans le magazine Magic Carpet une nouvelle historique intitulée The Shadow of the Vulture qui raconte le siège de Vienne par Soliman le Magnifique. Howard invente alors une sœur à l’épouse de Soliman. Cette sœur est une guerrière qu’il nomme Sonya de Rogatino.

40 ans après le suicide de Howard, en plein dans la folie ConanMarvel Comics récupère cette histoire et la transpose en Barbarie. Sonya de Rogatino se retrouve alors affublée d’un bikini en acier et devient la guerrière d’Hyrkania, diablesse à l’épée. Red Sonja, réalisé par Richard Flesicher, qui devait d’abord être une aventure de Conan, s’inspire donc surtout de la Sonya de Marvel. Hélas ou heureusement, pour une question de droits, Conan devient alors Kalidor. Cela dit, Arnold Schwarzenegger, comme s’il n’en avait pas été avisé, se charge d’interpréter Kalidor avec le même aplomb qu’il réservait à Conan quelques années plus tôt. De son côté, parce qu’il est généreux et qu’il a le dernier mot, le cinéphile peut très bien s’imaginer que Kalidor est véritablement Conan, lui, qui voyagerait incognito sous un nom emprunté. Comme sa redoutable réputation le précède souvent, Conan, voleur, espion et mercenaire, n’hésiterait pas à employer une telle ruse. Donnons raison au cinéphile. Le bolide dans lequel Fleischer nous propose de monter est suffisamment fragile pour nous permettre cette autre entorse à la diégèse.

Mais si je m’obstine, comme le soupçonne René, à percevoir de la beauté dans ce film, c’est bien parce que j’y sens exister, d’une manière puissante, mais discrète et souterraine, plusieurs sensibilités qui ne visent rien d’autre que leur propre épanouissement. Avec Richard Fleischer aux commandes, un réalisateur capable, surtout une fois bien entouré, vous pouviez déjà, en joignant votre curiosité à votre bonne foi, deviner que ce film portait un soupçon d’intérêt. Que fait Fleischer ? Vous direz qu’il se contente de capter, de tout mettre en ordre. Comme un peigne.

Richard Fleischer est un peigne.

Le peigne profite du talent de ses collaborateurs en se mettant à leur service, très sobrement. Il passe en dernier, silencieusement, apporte sa petite touche, souvent magique, et dit : Voilà ! Qui est donc l’auteur de ce film ? me demanderez-vous. Est-ce qu’il vous en faut absolument un ? Le scénario ? Sa simplicité est navrante et les surprises qu’il nous réserve sont plutôt le résultat d’un tournage chaotique. L’étoile autrichienne ? Des témoins, porte-paroles du chaos et de l’anecdotique, racontent que Schwarzenegger a dû assumer le rôle secondaire de Kalidor parce qu’il avait de pressantes obligations hollywoodiennes à remplir, et plutôt que de l’attendre, pressés d’exploiter le filon barbare, les producteurs ont décidé de foncer. Le bolide incomplet, sur une route sinueuse, y rencontre parfois Kalidor, qui dans un mouvement secret, comme une panthère cachée dans les angles morts, entre et sort du véhicule à sa guise. Vous m’accuserez d’exagération, mais je vois dans sa présence aussi incertaine que magnifique, cette présence mécanicienne qui surprend le moteur usé d’une prose imbécile, enfin, oui, j’y vois surtout et malgré les efforts méritoires du peigne, une sorte d’hymne à la liberté.

Malgré ce que tout cela pourrait supposer d’aléatoire et d’arbitraire, le souci apporté aux images et à une conception organique de l’univers de Barbarie, me semble l’autre grande force du film. Dans vos questionnements auteuristes, voyez d’abord avec qui Fleischer travaille. Le noyau créatif du film vous réservera des surprises. Giuseppe Totunno, fidèle de Fellini, signe une direction photographique magnifique. En parallèle, Danilo Donati, également de l’école Fellini, à la direction artistique, s’assure de gaver chaque plan d’idées, de curiosités, de couleurs éclatantes. Passez les apparences, le légendaire Ennio Morricone dépose sur l’ensemble une musique douce et épique, qui n’a rien à envier à celle de Basil Poledouris, et qui vient agir comme une voix servant à unir toutes les autres.

Ces forces artistiques communes et clandestines viennent réfuter la notion d’auteur, ou du moins, la court-circuiter, imposant une singularité si conjoncturelle qu’elle ne pourrait jamais être inventée une nouvelle fois. Mais si le hasard était beau et calculé, il était également à l’image de la forteresse capricieuse de la méchante Reine. Au final, tous ces efforts se sont matérialisés en une gloire de papiers mâchés qui s’est écroulée au profit du Spectacle de la destruction. L’histoire, fidèle aux préceptes de Barbarie, raconte la quête de vengeance de Sonya, un personnage féminin fort, mais un peu décevant. Sonya se retrouve au cœur d’une intrigue de pouvoir qui l’oppose à la Reine Gedren. La maléfique Reine éprouve un désir particulier pour la beauté farouche de la diablesse rouge, mais aussi, pour un talisman magique qui lui permettrait de dominer le monde libre. Dans Conquest comme dans Red Sonja, la forteresse de la femme démoniaque correspond par extension au Mal que la destruction est chargée d’exorciser. Le tangible et la possession – car le mal a des possessions (forteresses, serpent mécanique et pierre coruscante) – ne sont finalement que la marque d’un renouvellement, la promesse d’un prochain empire à combattre. La leçon universelle à tirer de tous ces voyages ? Peut-être… méfiez-vous de ce qui brille. Le reste est circonstanciel, et dans le cas qui m’occupe, Barbarie, d’un circonstanciel de nature étonnante et exceptionnelle.

Allez-y voir. Le chemin est long.

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Article publié le 24 octobre 2018.
 

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