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Marcell Jankovics : courts métrages assortis

Par Ariel Esteban Cayer


LES FORMES DU MYTHE ET DE L'EFFORT

Le cinéma du maître hongrois de l’animation Marcell Jankovics est, littéralement, dur à saisir : assumant des formes variées, ses films sont difficiles à trouver, autant inspirés des mythes qui nous sont familiers (Sisyphe, Prométhée) que d’autres qui nous le sont beaucoup moins (voir la série Contes populaires hongrois ou Ferhélófia, fils de la mare blanche). Réalisateur de Johnny Corncob (János Vitez) (1973), premier long métrage d’animation hongrois, l’oeuvre de Jankovics est tristement méconnue ailleurs qu’en Europe (malgré une nomination aux Oscars en 1974 et une Palme d’or obtenue en 1977), et le cinéaste qui, en Hongrie, est iconique comme Walt Disney et mystifie au même titre qu’un Jodorowsky, demeure pour plusieurs entièrement à découvrir. Actif depuis près de 50 ans en tant qu’auteur, conférencier, essayiste, cinéaste et graphiste, Jankovics offre une filmographie courte, composée majoritairement de courts métrages, d’épisodes de séries populaires ainsi que de quelque longs métrages époustouflants - dont le plus récent, The Tragedy of Man (2011), qui aura pris 28 ans à compléter, et sera présenté par notre revue en première québécoise au Centre Phi le 7 février prochain.

Né à Budapest en 1941, quelques années à peine avant l’invasion soviétique, Jankovics voit la fin de la guerre, la montée au pouvoir du Parti communiste hongrois et la transition vers la République populaire de Hongrie avoir des répercussions directes sur sa vie familiale. Son père, banquier, est emprisonné et Jankovics passe son enfance en campagne, auprès d’un oncle et d’une tante lui inculquant une passion pour les arts. À partir d’un désir, dit-il, de se rendre utile, Jankovics s’intéresse à l’architecture. Doué en dessin, mais privé d’études supérieures en raison de ses antécédents familiaux, un ami suggère qu’il applique chez Pannonia - le plus grand studio d’animation hongrois, financé jusqu’en 1988 par le gouvernement.

Engagé en 1960, Jankovics devient rapidement un de leurs artisans les plus importants, chargé d’innombrables épisodes de la série culte Gusztav (Gustavus), qui suit les aventures d’un prolétaire hongrois faisant face aux absurdités du monde qui l’entoure. Les multiples et courts épisodes de Gusztav, disponibles pour la plupart sur Youtube,  sont uniques dans une oeuvre qui sera bientôt presque exclusivement dédiée à l’imaginaire et aux mythes et légendes hongroises, s’unissant pour former un portrait marquant de la société, oscillant entre l’humour inoffensif à la Hanna-Barbera et la critique musclée d’un George Orwell, si véhiculée à travers de l’homologue hongrois du Charlot de Chaplin. Série d’animation pour tous les publics, Guzstav surprend. Tout en gris,  étrangement morne et bourré de moments sombres, voire choquants, c’est à travers cette représentation camouflée de la Hongrie sous l'occupation communiste que Jankovics véhiculera une frustration née de l’enfance. Gusztav, héros infiniment malléable, y affrontera toutes sortes d’ennemis visibles et invisibles, allant de sa propre arrogance à son complexe d’infériorité, à l’abus d’alcool et à son aliénation elle-même dans un des épisodes les plus mémorables :


 

GUSTAVUS AND ALIENATION (Gusztáv elidegenedik)
1976  |  4m50s  |  Visionner

Un plan séquence nous montre un bien triste bureau où des employés sont affairés à leur routine. La cloche de fin de journée se fait entendre et tous les ouvriers, du même pas, quittent les lieux en une masse homogène. Jankovics les transforme habilement en liquide, puis en vague, dans une séquence qui n’est pas sans rappeler la première scène de Modern Times de Chaplin : mouton noir devient goutte d’eau grise et Gustav est le dernier a piètrement dégoutter hors de l’édifice. La comparaison prend de l’ampleur lorsque de riches clients d’un restaurant sont plus tard associés à des machines, gobant la nourriture mécaniquement et exaspérant notre protagoniste. Les comparaisons s’accumulent en fondus tandis que Gusztav traverse la ville jusqu’à sa demeure, où il arrive finalement. Jankovics nous montre les nombreuses fenêtres de l’appartement de son héros tragique (on aperçoit même un homme pendu à travers l’une de celles-ci) se fondant en mots-croisés. Une lassitude dont les intentions comiques ne sont jamais complètement ignorées s’installe rapidement, poussant Gustav à tenter de s’enlever la vie avec sa cravate. Slapstick oblige, il échoue.
 
 

Ne revendiquant jamais un cinéma particulièrement politique, les premiers courts métrages de Jankovics demeurent néanmoins extrêmement chargés, se démarquant d’abord par leur maîtrise absolue du médium de l’animation, distillés en esquisses  incarnant simplicité, efficacité et une agressivité formelle et distincte : un trait hargneux, voire enragé, témoignant d’une frustration poignante et d’un effort visible et captivant face à l’acte de création lui-même, face à l’ordre du cinéma d’animation à la chaîne et répétitif (dont Gusztav fait ultimement partie).

 
INAUGURATION (Hídavatás)
1969  |  4m10s  |  Visionner

Jeune, Jankovics entretenait des ambitions d’être architecte et Inauguration en témoigne, ne serait-ce que minimalement : satire de toute une attitude protocolaire et nationaliste, Jankovics présente l’inauguration d’un pont tel un acte d’une absurdité digne de Wile E. Coyote, ultimement destructrice et laissant le pont en ruine. S’attardant sur les formes réalistes du pont dans sa séquence d’introduction prenant la forme de véritables études de perspectives, Jankovics anime le reste du court métrage d’un tracé grotesque et efficace, foncièrement caricatural et similaire au tracé de la série Gusztav. Les expressions faciales loufoques des fonctionnaires de l’État s’accumulent en même temps que les armes absurdes n’arrivant pas à couper le ruban. Inauguration clôt, en quelque sorte (et dans la mesure que la disponibilité de ces premiers courts métrages semble l’indiquer) une phase du développement de l’animateur, à mi-chemin entre la caricature et la critique sociale.
 
 

Si Inauguration se prête facilement à être interprété comme un objet dissident, voire même anti-communiste, trilogie informelle composée de Deep Water (Mélyviz) (1970) Sisyphus (1974) et Fight (Küzdök) (1977), représente avant tout d’intéressants balbutiements artistiques, des traces de développement dans lesquelles Jankovics l’employé laisse entièrement place à Jankovics l’artiste, à la fois essayiste et maître du dessin. Trois petits chefs-d’oeuvre franchement impressionnants dont l’intelligence et l’inventivité formelle est admirable en soi et qui, heureusement, restent accessibles à quelques archivistes du web consciencieux de partager ces courtes oeuvres ne nécessitant aucun sous-titre avec un plus grand public.

 
DEEP WATER (Mélyviz)
1970  |  1m27s  |  Visionner

Anticipant les études de lignes et de mouvements présentées dans Sisyphe quatre ans plus tard, Deep Water (présenté sous le titre de S.O.S. aux États-Unis et nominé aux Oscars) est d’abord et avant tout le récit d’une lutte à la mort, présenté tel une étude des possibilités de l’animation pour l’expression et la transformation. Se concentrant sur la noyade agonisante d’un homme prisonnier d’une caverne, Jankovics exploite toutes les possibilités d’expressions faciales, changeant le visage de l’homme à plusieurs reprises, le malléant en alternant entre moue grotesque et noyade réaliste. La lutte prend des ampleurs complètement psychédéliques lorsque l’homme (devenu pure encre sous une caméra) se fond au liquide, devient bulles et traits, pur mouvement et style. Si Jankovics semble résolu à exploiter toutes les avenues visuelles au détriment d’une trame narrative complexe, il trouve néanmoins avec Deep Water (comme il le fera avec ses courts métrages subséquents) une façon de conclure sur un revirement sombre, replaçant cette scène prolongée de noyade dans un contexte tout autre et d’autant plus inquiétant.
 
 

 
SISYPHUS
1974  |  2m08s  |  Visionner

Sans aucun doute l’exemple le plus fréquemment montré de l’animation de Jankovics, Sisyphus réinterprète le fameux poussé du rocher d’une manière purement visuelle et déconstruite. Illustré en simples lignes, Sisyphe lui-même est déconstruit de manière systématique plus son effort s’accroît; les lignes précises de son corps devenant de plus en plus abstraites jusqu’à éclater en toutes directions. À l'instar de Deep Water, ce court métrage fonctionne d’abord en tant qu’étude de mouvements, trame narrative devenant accessoire à une véritable leçon de représentation de l’anatomie dans le cinéma d’animation. Poussé en amont, le rocher grossit et devient également abstrait, révélant Sisyphe sous des traits de plus en plus élémentaires, joints aux sons primaires de l’effort, deviennent lignes épurées. La caméra s’éloigne pour révéler une montagne de rocher; une conclusion aussi dévastatrice que la précédente, témoignant peut-être de la tâche colossale accomplie par la création du court métrage lui-même. Grâce à un changement de forme continu, le médium devient transparent, chaque image isolée par le changement brusque, mais néanmoins fluide, que Jankovics s’impose lui-même.
 
 

 
FIGHT (Küzdök)
1977  |  2m20s  |  Visionner
 
Titre gravé à même le roc, Fight, ou Struggle (Küzdök) conclue cette impressionnante trilogie sur l’effort de l’art (ou l’art de l’effort) de manière on ne peut plus évidente : montrant l’artiste potentiellement dévoré par son oeuvre - littéralement transformé, vieilli et desséché par le processus lui-même. Après les multiples formes du visage agonisant et les lignes du corps mythique tendu par l’action, Jankovics se penche sur le dessin anatomique précis, dessinant un sculpteur, sculpture lui-même, tentant tant bien que mal d’entamer un bloc de roc. La pierre prend vie et les rôles sont renversés. Moins abstrait et jouant de perspectives plus conventionnelles (champ, contrechamps), Fight devient un véritable duel, jeu de textures et de perspectives changeantes, où l’artiste et sa création deviennent interchangeables, méconnaissables… jusqu’à ce que l’un des deux l’emporte. Les formes se raffinent, mais les perspectives ambiguës et serrées empêchent d’identifier le vainqueur avec précision.
 
 

Réalisé après le fameux long-métrage Johnny Corncob,  basé sur le poème János Vitéz de Petőfi Sándor, Fight vient boucler un cycle d’esquisses de formes à la fois simples et éloquentes; un dernier mot sur l’art comme combat avant que Jankovics ne passe presque entièrement à la période de son oeuvre dédiée à l’adaptation, la vulgarisation et la dissémination de mythes et légendes nationales pour une toute nouvelle génération - à travers des téléséries telles que Contes populaires hongrois (Magyar népmesék) (1977-1995), Legends from the Hungarian History (Mondák a magyar történelemböl) (1986-1988) ou de films tels Song of the Miraculous Hind (Ének a csodaszarvasról) (2002), un documentaire animé en quatre parties traitant du folklore hongrois.

 

PROMETHEVS
1992  |  1m56s  |  Visionner

En 1992 un quatrième film vient s’ajouter à trilogie informelle formative. Décrit par Jankovics comme l’envers de Sisyphus, mettant en scène une montée.  Promethevs nous montre Prométhée, volant le feu sacré de l’Olympe. Dans une course effrénée vers le bas, une autre représentation mythique de l’effort et de l’ambition humaine s’effondre (la démesure, diront certains). Prométhée trébuche et la flamme faiblit jusqu’à s’éteindre, engloutissant le cadre de noirceur. Un profond pessimisme imprègne encore une fois le très court métrage : la flamme ne se rendra-t-elle jamais à l’homme? À en juger par les traits déformants et vieillissants que Jankovics confère à son héros (similairement au sculpteur de Fight), rien n’est moins sûr.
 
 

Après 1973, l’oeuvre de Jankovics prend une tournure décidément plus colorée et ambitieuse. De ces courtes études se dégage une maîtrise étonnante des styles et techniques visuelles, le dessin de Jankovics se montrant infiniment adaptable au contenu, au ton et à l'esthétique qu’il cherche à véhiculer. Maître de plusieurs styles (dont le récent The Tragedy of Man est l’apothéose en 15 actes évoluant stylistiquement au fil du temps), il abordera l’esthétique psychédélique propre à George Dunning (The Yellow Submarine) pendant un temps, avant de passer à une autre, résolument pop elle aussi avec les gros traits, formes géométriques et éclats de couleurs abstraits de Ferhélófia. Son Song of the Miraculous Hind de 2002 se révélera être quant à lui une habile synthèse. Fiction-documentaire animé sur les origines du folklore hongrois, Jankovics y applique plusieurs styles, alternant  librement entre l’esthétique d’oeuvres d’art religieuses, de peintures réalistes, d’art pop et de collage.


SOURCES

MORTON, Paul. “Marcell Jankovics and Ferenc Rofusz: The Grand Master and the Enfant Terrible of Hungarian Animation.” AY 2007-2008, PDF.
LENBURG, Jeff. Who's Who in Animated Cartoons: An International Guide to Film & Television's Award-Winning and Legendary Animators. New York: Applause Theatre & Cinema Books, 2006. Print.
ITO, Roberto. “Living Through Animated Milleniums” The New York Times. Novembre, 11, 2012. Web
 
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Article publié le 31 janvier 2013.
 

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