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Le géo-cinéma d'Emmanuel Avenel et Marie-France Giraudon

Par Mathieu Li-Goyette
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Emmanuel Avenel et Marie-France Giraudon cultivent tous deux le plaisir de la vidéo comme peu d’artistes en sont capables. Résistants d’une époque où la HD triomphe et le cinéma expérimental se résume, sous ses plus beaux atours, sur un travail du film comme matériau sensible et fragile de la création cinématographique, l’art vidéo du duo joue sur les superpositions, sur les flous et les divisions à même le cadre où le gros plan d’un pied partage l’écran avec une montagne et une mappemonde tout à la fois. Travaillant sur les textures du visible depuis Trans(e)bleu (2000) où chaque pas fait par leur caméra subjective se superposait à une province, un lac ou le nom d’un lieu sur une carte, Avenel et Giraudon prennent plaisir à faire de la vidéo la solution bon marché pour cartographier un espace terrestre au sein d’une virtualité analogique.

Trans(e)bleu (2000)

Ici, chaque enjambée est un pays, chaque seconde est une histoire qui se déroule sous nos yeux qui peinent à interpréter assez rapidement toutes les significations qu’ils nous offrent à voir. Loin de faire de la vidéo par dépit, ils utilisent la technique comme un carnet de notes émotif où ils retranscriraient à la dérobé les croquis de leurs épopées. Dans celle-ci, c’est les pas d’un voyageur du Nord qui y sont consignés. « Transbleu » pour la transparence bleutée du film où s’additionnent images de froids et trajets sur cartes dans un poème hommage à l’exploration, c’est aussi « Transe bleue » pour l’atmosphère euphorique qui s’en dégage. On y entend de petits cris haletants, sauvages, qui invoquent l’idée que ces images d’explorateurs nous proviennent d’un voyage sans repères, d’un territoire nouvellement délimité, d’un voyage astral où la folie nous guette d’où seuls sont revenus Avenel et Giraudon.

Dès Circumvisions (2005), le duo repousse ses limites en troquant les pieds du voyageur solitaire contre un navire et son radar. Brise-glace fracassant une calotte glacière inconnue, cette nef du royaume des hallucinations vidéos nous promet une excursion sans pareil : organisation du monde, fonte des glaces, terre stérile, la croisière ne s’amuse pas, elle s’étonne.

Elle s’étonne des rayons du soleil (dans un beau plan où une main - celle d’un des deux vidéastes, assurément - tente de nous en protéger), d’une grande ombre au fond du brouillard, d’un titan qui arpente une montagne au loin dans un astucieux effet de montage. Nous sommes les passagers d’un film brise-glace, d’une vidéo expérimentale qui avance dans la brume sous nous, pour nous en nous évitant de faire le sale travail.

Tout ceci a les allures d’un film lovecraftien (voilà enfin, après mille tentatives vaines de filmer l’irreprésentable, ce à quoi Lovecraft devrait ressembler au cinéma) où la peur de voir ce qui est caché dans l'obscurité marine fait place à l’audace des cinéastes à nous donner à apercevoir ce monde dont on n’imaginait pas l’existence. Plus qu’une plongée dans cet univers inconnu, Circumvisions nous en offre un panorama exhaustif où le désir du cartographe de Trans(e)bleu se poursuit jusqu’aux confins de l’abîme. Une image d’un globe terrestre est courbée, déchirée de l’intérieur pour nous faire entrevoir de nouveau cette glace, cette surface glissante et froide qui obsède Avenel et Giraudon alors qu’on aperçoit, pour une dernière fois, ce titan qui marche toujours, mais au fond de la mer maintenant. Le bateau est devenu épave, le navire et les cinéastes ne jouent plus les éclaireurs. Le voyage s’est terminé, le désir de voir nous a entraînés au bout de notre chemin.

Circumvisions (2005)

Jusqu’ici, ces deux vidéastes étaient parvenus à exploiter brillamment les thèmes du froid, de l’isolation et de la déconstruction de soi alliée à une déconstruction des sens (idéal du cinéma expérimental auquel aspirait, d’une manière un brin différente et sur pellicule cette fois, quelqu’un comme Stan Brakhage). Expérience sur la subjectivité, ce cinéma si particulier atteint son apogée dans Méditerranée Atlantique (1996), un film-somme, plus ambitieux et qui récupère les thématiques et moyens déployés dans les deux précédents en les extrapolant sur plus d’une heure de vidéo. Ici, comme dans Circumvisions, la circularité domine jusqu’à se manifester dans une série de panoramiques sur trépieds épaulés par des titres (« NORD », « EST », « SUD » et « OUEST ») qui, au sommet d’une montagne, entremêle la beauté naturelle du territoire et le vocable de la langue. Qui sommes-nous pour trouver de tels noms à la Terre que nous foulons? Qui sommes-nous pour n'apercevoir dans cette étendue de terrain qu’un espace à défricher, à industrialiser?

Les derniers plans du film appuient cette question posée gravement alors que nous voyons de grandes structures de métal sans nom se construire au loin (elles-mêmes rappellent les titans de Circumvision - à la fantaisie cauchemardée, nous voilà dans l’industrialisation et la technocratie bien humaine). Avenel et Giraudon divisent même parfois leurs plans à la verticale, viennent filmer un paysage en noir et blanc sur la moitié gauche de l’écran, puis en couleur sur l’autre versant. Le duo de vidéastes nous rappelle ainsi comment notre vision est faite de faux-semblants, de couches superposées et que l’environnement (au sens le plus large du terme) ne se laisse pas simplement voir et classifier dans une grande carte. Couches de la vue, couches de la Terre, géologie, géographie, ce que font Avenel et Giraudon, c’est un géo-cinéma surprenant, si rare et si précis que je ne crois pas connaître d’autres mots trafiqués pour décrire leur travail - tout comme je ne pense pas que cette appellation ait été utilisée auparavant. Méditerranée Atlantique, déjà dans le titre, regarde dans deux directions à la fois, à la recherche de deux étendues d’eau délimitées par l’Homme qui partagent bel et bien la même eau) et se termine par un plan de phare. Phare qui sauve les navires à la dérive d’un naufrage imprévisible (comme celui du brise-glace de Circumvisions), phare qui nous éclaire lorsque nous longeons les côtes et dont la lueur nous montre le chemin, il n’y a pas, pour Avenel et Giraudon, plus belle image pour décrire leurs ambitions et réussites.

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Article publié le 6 septembre 2012.
 

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