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Réflexions inspirées par l'oeuvre de Rick Raxlen

Par Alexandre Fontaine Rousseau
IMPRESSIONS DU PRÉSENT SUR L'IMAGE PASSÉE

L'image est une matière. Mais, plus encore, son existence s'apparente à celle d'une vie en cours - une ligne tracée de la naissance que constitue sa création jusqu'à sa mort, dont le moment exact s'avère quant à lui plus difficile à déterminer. Une image meurt-elle lorsqu'elle est oubliée, effacée à jamais, ou lorsque sa lente détérioration a fait d'elle un simple souvenir de ce qu'elle fût? Peut-être peut-on la ressusciter, par l'acte même de la déterrer ou de la placer dans un nouveau contexte. Chose certaine, le cinéma expérimental est un espace réflexif où sont en jeu les bases mouvantes d'une métaphysique de l'image.

L'ajout de quatre films du cinéaste torontois Rick Raxlen aux archives en ligne de la plateforme Vithèque constitue une occasion de découvrir l'oeuvre d'un auteur indépendant qui, par ses expériences plastiques d'abord très ancrées dans la pratique vidéographique caractéristique des années 80, nous offre à voir cette vie et cette mort de l'image. Voilà qui ne fait pas de cette oeuvre un sinistre cimetière : Raxlen, écrivant sur son court métrage U-Champions (1999), décrit le fruit de sa recherche formelle comme étant « a kind of eye candy ». L'expression nous rappelle le plaisir simple qu'inspirent ces extraits de dessins animés altérés, brouillés jusqu'au point de la cacophonie par le cinéaste.


U-CHAMPIONS de Rick Raxlen (1999)

Raxlen semble embrasser à la fois le passé et le présent des images qu'il s'approprie. Jaffa Gate (1983) est peut-être l'exemple le plus éloquent de cette sensation, la mélancolie s'en dégageant étant à la fois le fruit d'une manipulation esthétique qui amplifie le sentiment de tristesse et de la nature même des images utilisées, tournées à Jérusalem dans les années 20. Cet homme se cachant le visage à la vue de la caméra, fragment répété en boucle comme si le montage cherchait à en percer le mystère, c'est la trace même d'un passé devenant obsession. C'est toujours, d'une certaine manière, le regard incertain du présent sur un passé dont le sens se désagrège. Les marques de la médiation vidéo sont comme des infiltrations du contemporain sur ce souvenir flou.

Une sensation similaire émane de l'hypnotisant 15 Soldiers, 11 Machines, 8 Cows (1982), possiblement la plus belle des créations sonores de ce cinéaste chez qui la bande audio guide toujours l'émotion et va parfois jusqu'à générer l'image elle-même (c'est le cas dans The Polytechnic World, produit en 1984 à l'aide d'un clavier Casio PT-30). On assiste alors, par son cinéma, à la naissance de l'image - c'est-à-dire à l'image pure jaillissant à l'écran sous forme d'oscillations optiques suivant le mouvement en vague de l'onde musicale. Le son impose sa vibration à notre vision, dicte au présent sa texture même.


15 SOLDIERS, 11 MACHINES, 8 COWS de Rick Raxlen (1982)

Certes datée, cette production porte cependant la marque de son époque comme une qualité intrinsèque; elle semble « datée » au sens où elle assume son temps, porte en elle la griffe d'un moment donné auquel elle ne peut échapper. Elle constitue un présent atemporel, au même titre que d'autres oeuvres de Raxlen peuvent chercher le temps passé à même des images d'archives. La nature cyclique de la bande son rappelle le mouvement de l'image dans Jaffa Gate, mais surtout le rapport contemplatif qu'entretient l'esprit avec le temps : comme si le fait de le fixer ainsi, cette tentative de le matérialiser, allait d'une certaine manière rendre tangible cette substance éphémère, transitive, invariablement passagère, dont l'écoulement implacable tend à transformer toute expérience en souvenir. C'est dans cet état par définition distant que, comme l'évoquait Tarkovski dans Le temps scellé, le fil des choses devient finalement matière. Tangible. Est-ce passé que le présent devient réel?

Le temps est dit être irréversible. Et il est courant de dire : « On ne restitue pas le passé. » Mais qu'est-ce que le passé? Qu'est-ce qui est « déjà passé », quand, pour chacun d'entre nous, le passé détermine le présent, même chaque instant du présent? En un certain sens, le passé est plus réel, ou en tout cas plus stable, plus constant que le présent. Le présent fuit, glisse entre les doigts comme du sable, et n'a de poids matériel que par le souvenir. (Le temps scellé, p. 69)

Il est à plusieurs égards impossible de dompter cette nature du temps. Mais le cinéma, à sa manière particulière, constitue peut-être un instrument par lequel nous pouvons tenter d'en penser le caractère instable. Il s'agit, à tout le moins, d'une façon comme une autre de forger sa raison d'être; et d'un angle pertinent par l'entremise duquel envisager les envoûtements abstraits de l'alchimiste Rick Raxlen.

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Article publié le 16 décembre 2010.
 

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