L’équipe Infolettre   | Soutenez Panorama Cinéma sur Patreon

Littérature : Le cinéma de répertoire et ses mises en scène

Par Mathieu Li-Goyette



LE CINÉMA DE RÉPERTOIRE ET SES MISES EN SCÈNE par H-Paul Chevrier

Presque 15 années se sont écoulées depuis la parution de Tendances du cinéma contemporain, livre de chevet de plusieurs, manuel scolaire pour d'autres, ouvrage de renom pour au moins les cinéphiles du Québec. C'est avec toutes attentes que pouvaient impliquer une révision de ce livre ambitieux que H-Paul Chevrier nous livre cette année Le cinéma de répertoire et ses mises en scène, un livre enrichi d'une soixantaine de pages, plus imposant parce qu'il s'étend aujourd'hui jusqu'en 2011.

Or, si l'auteur prend la peine d'expliquer en introduction qu'il ne faudrait pas y voir une histoire du cinéma moderne, il devient difficile de ne pas assimiler l'ambition de Chevrier à cet angle d'approche, soit celui de sonder les principaux chemins du cinéma d'auteur ayant suivi l'âge d'or hollywoodien, nous faisant découvrir les oeuvres les plus marquantes de Peter Watkins et de Lee-chang Dong, mais aussi de Federico Fellini et d'Atom Egoyan. Structurant son livre comme les cinéphiles de la première heure classaient le cinéma en fiches archivées, Le cinéma de répertoire selon Chevrier est surtout une de l'évolution du langage cinématographique, de ses qualités romanesques (dites classiques) à ses terminaisons tour à tour baroques, distanciées, réalistes, minimalistes, déréalisées, intériorisées et j'en passe. Coupable de structuralisme excessif, la pédagogie de Chevrier (celle dont il a toujours fait preuve lors de ses cours - 35 ans au collégial, 20 ans à l'université) est fondée sur l'énonciation d'une information bien présentée, basée non pas sur l'impulsion d'une spectature cinéphile, mais plutôt sur la cohésion entre un discours filmé et une réalité donnée.

C'est ce qui le fait écrire mieux que quiconque sur Ken Loach, mais c'est aussi ce qui lui fait tourner les coins ronds en traitant le cas Godard de manière peu commune, l'accusant de ne pas concevoir « le cinéma comme la traduction d'une idée préexistante, mais plutôt comme une forme créatrice de pensée, comme un instrument de connaissance ». Cette recherche de l'angle d'approche privilégié d'un auteur (à savoir comment ce dernier se décidera de retenir ou non du réel tel ou tel autre aspect), si elle est encore trop rare, vient donc avec sa gamme de limites. C'est-à-dire qu'à restreindre le cinéma de Quentin Tarantino à ce rapport que le septième art peut entretenir avec l'objet filmé, le livre de Chevrier se permet peut-être un peu trop facilement de balayer tout un pan du cinéma de genre, du cinéma commercial et expérimental au profit d'une perspective déclinée sur deux points : le cinéma d'auteur (principalement européen) et les cinémas nationaux qui constituent la principale force du professeur.

Le cinéma de répertoire et ses mises en scène laisse donc transparaître l'origine de cette réflexion théorique profondément ancrée dans le structuralisme des années 70 et dans la pensée marxiste qui pouvait s'y rattacher. On le voit dans le penchant du livre vers les cinémas nationaux (tchèques, brésiliens, africains, asiatiques) que le cinéma selon Chevrier est incarné sous ses meilleurs jours  par des oeuvres reliées à une réalité tangible et sensible, à une politique de la mise en scène qu'il explique ponctuellement à travers de nombreux procédés très bien synthétisés et qui s'avère aussi militante que conceptuelle.

Mais cette « restriction » (entendons-nous que la somme des films couverts et l'érudition de l'auteur demeurent phénoménales, nous forçant la main à prendre en notes des titres à la pelle) est justifiée en introduction, voire avouée comme une « histoire subjective » dont Chevrier est le point de vue principal. Refusant la concession, statuant une certaine conception du cinéma née avec la cinéphilie québécoise des années 60 (celle qui lisait et écrivait dans Champ Libre, pas dans Cinéma Québec), l'auteur est un rescapé des premières années d'enseignement des études cinématographiques dans la Belle Province, un organisateur de ciné-clubs aux idées folles et un découvreur d'obscurs films de l'Europe de l'Est... Au fond, c'est de cette passion contagieuse dont Le cinéma de répertoire fait état, de ce goût pour la découverte et l'exploration non pas en lisant le livre en entier comme on dévore les romans, mais plutôt en se le gardant sous le coude tout le temps, au bureau comme à l'école, aux toilettes comme à l'autobus, lisant trois ou quatre pages un jour, puis cinq ou six le lendemain en notant les titres et en contextualisant à notre tour l'évolution tentaculaire du cinéma d'après 1945.

En ce qui concerne finalement la mise à jour attendue (il faut dire que de nombreux chapitres ont été retravaillés, des paragraphes parfois changés de bout en bout suites à de nouvelles observations - Chevrier a de fortes opinions, mais il sait visiblement changer d'avis) s'étendant jusqu'en 2011, Le cinéma de répertoire et ses mises en scène parvient avec succès à effectuer son passage vers le numérique en posant une pierre importante à un édifice encore trop peu défini. Éclaireur de tendances, l'auteur formule avec concision et grande perspicacité des discours complexes sur des filmographies aussi diverses que celles de Bruno Dumont, Roy Andersson et Michael Haneke.

Mais si Chevrier sait en choquer plus d'un, c'est parce que là où les théoriciens d'usage préfèrent l'approfondissement méticuleux d'un sujet extrêmement précis, celui-ci fait feu de tout bois, louangeant ce qu'il considère juste, vilipendant ce qu'il n'aime pas au risque de faire grincer des dents le lecteur le moins défendu (ou le moins défendable). Ce que nous recevons en réticence, il nous le donne néanmoins en double en passion, toujours capable de résumer en peu de mots ce que d'autres dilatent en chapitres. Ouvrage parfait pour les non initiés, mais aussi pour ceux qui pensent encore tout savoir, Le cinéma de répertoire et ses mises en scène est un livre doté de défauts (moins dans son contenu que dans sa ligne éditoriale agressive), mais d'une ambition qui force l'admiration, la réflexion et la découverte de nouvelles oeuvres oubliées qui, faute d'une popularité dont jouissent les réalisateurs auteurisés les plus établis, risqueraient de sombrer dans l'oubli s'il n'en était pas d'efforts concluants comme celui-ci.

Voilà quatre ans que Chevrier a pris sa retraite. Avec ce livre, c'est un peu, même beaucoup, de cet enseignement qui se perpétue.
Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Article publié le 20 décembre 2012.
 

Chroniques


>> retour à l'index